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XIII. — De la guerre chez les Kamtchadales

Quoique les Kamtchadales, avant la conquête des Russes, ne parussent point avoir l'ambition d'augmenter leur puissance, ni d'étendre leurs limites, ils ne laissaient pas d’avoir souvent des querelles entre eux, et il ne se passait point d'année qu'ils n’eussent quelques villages ruinés de part et d'autre. Le but de leurs guerres était de faire des prisonniers, pour faire {ravailler les hommes, et prendre les femmes à titre d’épouses ou de concubines. Quelquesfois même les villages se faisaient la guerre à l’occasion de querelles qui s’élevaient entre les enfants ou pour n’avoir point été invités aux festins.

La ruse a beaucoup plus de part dans leur guerre que la bravoure. Ils sont si lâches et si poltrons qu'ils n’osent jamais attaquer un homme, à moins qu'ils n'y soient forcés : ce qui est d'autant plus surprenant qu'il n’y a point de peuple qui fasse moins de cas de la vie (2), ni chez qui le suicide soit plus fréquent.

Voici la manière dont ils attaquent leurs ennemis : ils entrent la nuit dans les villages, par surprise, et la chose leur est d'autant plus facile qu’on n’y fait point de garde. Le plus petit parti suffit pour détruire un gros village, vu qu’il n’y a d’autre chose à faire que de s'assurer des entrées des huttes, et de ne laisser sortir personne. Comme ils ne peuvent passer qu'à la file, le premier qui sort est assommé, ou est obligé de se rendre prisonnier.

Ils traitent les hommes, surtout si ce sont des gens de conséquence, avec la dernière barbarie. Ils les brülent, les coupent par morceaux, les éventrent tout vivants, et ils exercent ces barbaries avec les plus grandes démonstrations de joie.

Lorsqu'ils apprennent qu’on envoie des troupes contre eux, au lieu d'aller à leur rencontre, ils se retirent dans les montagnes et s’y fortifient du mieux qu'ils peuvent. Ils creusent des huttes, et si on les attaque, ils se défendent avec leurs arcs et leurs flèches en très braves gens; mais, s’ils s’aperçoivent qu'ils ne peuvent plus résister, ils commencent par égorger leurs femmes et leurs enfants, après quoi, ils sé jettent dans des précipices, ou bien ils fondent sur leurs ennemis les armes à la main, pour ne pas mourir sans être vengés, el ils appellent cela « se faire un lit ».

Leurs armes consistent en un arc, une flèche, une lance et une cotte de maille. Leurs carquois sont faits de bois de larix, recouvert d’écorce de bouleau ; les cordes de leurs arcs, des vaisseaux sanguins de baleines. Leurs flèches ont environ quatre pieds de long; elles sont armées de cailloux (obsidienne) ou d'os ; et, quoique mal faites, elles ne laissent pas que d’être dangereuses, parce qu’elles sont empoisonnées, de sorte qu'une personne qui en est blessée, meurt au bout de vingt-quatre heures, à moins qu’on ne suce le poison, et c’est le seul remède que l’on connaisse.

Leurs lances sont pareïllement armées de cailloux ou d’os ; leurs cottes sont faites de nattes ou de cuir de veau, ou de cheval marin, qu’ils eoupent par bandes et qu'ils joignent ensemble. Ils les portent sur le côté gauche et les lient avec des courroies du côté droit ; ils y attachent par devant et par derrière deux ais fort hauts, dont l’un sert à leur couvrir la tête, l’autre la poitrine.

Lorsqu'ils marchent à pied, ils ne vont jamais deux de front; mais ils se suivent à la file les uns les autres, sans quitter le même sentier ; et il est si étroit et si profond qu'un étranger ne saurait y marcher.

Nous nesavons rien des guerres aux temps des industries quaternaires. Quelques os percés de têtes de flèches (3) d’époques diverses, mais surtout

(4) €. Il, chap. x, p. 156. Manière dont les (3} Vertèbre humaine de Montfort (Ariège), de Kamtchadales font la guerre. la grotte de Coizard dans la vallée dau Petit-

(2) Il est à remarquer que ce même mépris de Morin (Marne), de la grolle du Castelet, près la mort existe poussé à l'extrème dans tout d'Arles (Bouches-du-Rhône). Tibia humain du l'Orient, en Chine et au Japon. dolmen de Font-Rial (Aveyron).

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néolithique, sont les plus anciens vestiges de querelles qui nous soient parvenus.

XIV. — Les aliments (1). — Aux temps préhistoriques, comme de nos jours, la nourriture des habitants dépendait de la flore et de la faune, par suite du climat de la région où ils vivaient et de la position des tribus par rapport à la mer; c’est ainsi que les débris de cuisine du Danemark, ceux du littoral de la France, du Portugal, de la Californie, du Japon, etc., quelle qu’en soit l’époque, témoignent d’un même genre d'existence, alors que les gens d'industrie archéolithique du nord de l’Afrique mangeaient des escargots, et que ceux du centre et du sud-ouest de la France demeurés chasseurs et pêcheurs se nourrissaient de gibier et de poisson de rivière.

Les modes d'alimentation varient done à l'infini, suivant les temps et suivant les lieux, et sont imposés par la nature. Or, les conditions d’existence étant chez les Kamtchadales à peu de chose près les mêmes que chez nos Aurignaciens, Solutréens et Magdaléniens, les comparaisons prennent un intérêt beaucoup plus grand et, de l’alimentation des indigènes du Kamtchatka, nous pouvons, sans crainte de commettre de grossières erreurs, déduire ce qu'il en a été chez les archéolithiques de l’Europe occidentale.

Cependant, dans la vie des Kamtchadales, et surtout dans celle des insulaires Kouriles, le gibier et le poisson de mer joue un rôle prépondérant, qui ne peut trouver son équivalence dans la nourriture de tribus continentales, dont l’habitat est éloigné de la mer; malgré sa grande abondance, le poisson des rivières n’a pu prendre une place aussi importante que dans l'Asie extrême-orientale, que dans l'Alaska, les îles Aléoutiennes, la baïe d'Hudson et le Groenland.

En ce qui regarde le mode de cuisson des aliments, les Kamtchadales et nos Magdaléniens, pour ne parler que des derniers, parmi nos peuples d'industries archéolithiques, sont exactement dans les mêmes conditions, ne connaissant ni les métaux, ni la poterie, ne se procurant l’eau chaude qu’à l’aide de galets rougis au feu, ils sont incapables de faire de la véritable cuisine; aussi voyons-nous les Kamtchadales manger beaucoup de poisson cru, soit frais, soit séché au soleil, et les Thounghouzes se contenter souvent de viande de renne et de gibier grillé sur les braises et demi cru. Comme dans tous les pays froids, la graisse est l’un des éléments les plus importants de la cuisine sibérienne, graisse de baleine et d’autres monstres marins, graisse des saumons, des oiseaux de mer, de

(1) T. I, chap. vus, p. 130. Des aliments, des boissons et de la cuisine des Kamtchadales.

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l'ours. Non seulement on mange cette graisse, mais on s’en sert pour l'éclairage, pour le chauffage.

Chez les continentaux de l’Occident européen les sources de graisse étaient bien moins abondantes, seuls le gibier et le poisson des rivières en pouvaient fournir; mais peut-être faisait-on déjà de l’huile de noix ou de fènes, industrie dont il n’a pu rester aucune trace.

En Orient, les œufs de poisson, sous forme de caviar, jouent un rôle très marqué. Cette denrée, qui est un luxe chez les civilisés, était et est encore un condiment de première nécessité chez les primitifs. Une boule de caviar suffit pendant des semaines à la nourriture des chasseurs et le caviar n’est certes pas un produit rare dans les pays côtiers de l'Orient. J'ai va prendre à Salian, dans la Kourah (Transeaucasie), un esturgeon qui contenait 256 kilos (16 pouds) d'œufs. On fait le caviar avec les œufs de l’esturgeon (Russie), du saumon (Mazandéran, Russie méridionale), du brochet (Valachie) (4) et, aujourd’hui, par suite de la facilité des transports, on en mange dans le monde entier. Le prix très élevé qu’atteint maintenant cette denrée a poussé les pêcheurs à intensifier la production du caviar, aussi le dépeuplement des rivières se fait-il avec une effrayante rapidité. Au Kamtchatka même, la pêche est bien loin de rendre aujourd'hui ce qu'elle donnait au temps où KRASHENINIKOFF à visité ce pays, et il en est de même pour le gibier à fourrure. Le début du xviur siècle a été pour les tribus sibériennes la fin de l’âge d’or. Il ne faut donc pas croire que l’exposé que donne le missionnaire russe soit encore valable, tout est. changé : c’est donc de la cuisine des Kamtchadales d'il y a deux cents ans, que nous allons entretenir le lecteur.

La nourriture des Kamlchadales consiste en racines, en poissons et animaux marins (et en gibier). Je vais commencer par le poisson, dont ils se servent en guise de pain. Leur princ:pal aliment, appelé yokola, se fait avec différentes espèces de poissons et leur tient lieu de pain de ménage. Ils divisent leur poisson en six parties; ils mettent sécher les côtes et la queue; ils préparent à part le dos et la partie la plus mince du ventre et les font ordinairement sécher au feu; ils mettent pourrir la tête dans des fosses; ils la mangent en guise de poisson salé et l'aiment beaucoup, quoiqu'elle ait une puanteur insupportable pour un étranger (2). Ils font sécher les côtes et la chair qui restent, et les pilent ensuile, lorsqu'ils veulent s'en servir. Ils font aussi sécher les plus grosses arêtes, pour en nourrir leurs chiens. Voilà comment tous ces différents peuples préparént l’youkoula et ils le mangent sec pour l'ordinaire.

Leur second mets favori est le caviar, ou œufs des poissons, et ils ont trois différentes manières de le préparer : ils les font sécher à l'air, ou bien ils les dépouillent de leur enveloppe, les étendent sur une couche de gazon et les font sécher au feu, ou bien ils en font des rouleaux avec des feuilles de gazon et les mettent à sécher (3). I1s ne marchent

(1) Le caviar se fabrique aussi, en grande (2) Il en est de même du blatchan, crevettes quantité, avec les œufs du thon roige de la Mé- pourries pilées avec du poivre rouge que l'on diterranée. Tous les pêcheurs de thons de la côte mange dans l'archipel malais. tunisienne préparent cet aliment en abondance. (3) C'est la boutargue.

(L. Germain.)

ES

jamais sans porter avec eux du caviar sec; et un Kamtchadale qui en a une livre, peut aisément subsister sans aucune autre nourriture, parce que les bouleaux et les aunes lui fournissent de l'écorce qui, étant mêlée avec ce caviar, lui fournit un mets excellent : mais il ne saurait les manger séparément, parce que le caviar s'attache aux dents comme de la colle, et qu’il ne peut avaler l'écorce pour longtemps qu’il la mâche. Les Kamtchadales et les Koreki ont une troisième façon de préparer le caviar. Ils mettent une couche de gazon au fond d’une fosse ; ils jettent leur caviar dedans et le laissent aigrir pendant quelque temps. Les Kourekis enferment le leur dans des sacs; et il passe, chez eux, pour un mets très délicat (1).

Les Kamtchadales ont une troisième sorte de mets, qu’ils appellent Tchoupriki, et qu’ils préparent de la manière suivante : ils construisent, dans leur hutle, au-dessus de l’âtre, une espèce de châssis, sur lequel ils mettent leur poisson et l'y laissent jusqu’à ce que la hutte soit aussi chaude qu’une étuve. Lorsqu'il y a peu de poisson, un seul feu suffit pour le préparer; mais lorsqu'il y en a beaucoup, il en faut quelquefois deux ou trois; même plus. Le poisson ainsi préparé est à moitié rôli et à moitié fumé, il a un goût très agréable ; il peut même passer pour le meilleur mets des Kamlchadales; et la raison en est que la graisse et le jus se cuisent peu à peu et restent dans la peau comme dans un sac, et que, lorsqu'il est cuit, on la détache aisément du poisson. Lorsqu'il est ainsi préparé, ils le vident et le font sécher sur une natte. Is le mettent ensuite par morceaux et l’enferment dans des sacs qu'ils portent avec eux, et le mangent en guise de youkoula.

Les Kamtchadales ont encore un mets dont ils font très grand cas, et qu'ils appellent houigal. 11 n’est autre chose que du poisson qu'ils font pourrir dans des fosses ; et, quoique l’odeur en soit insupportable, elle leur paraît un parfum exquis. Ce poisson se pourrit parfois si fort dans les fosses qu'ils sont obligés de l'en tirer avec une cuiller à pot et, pour lors, ils le donnent à leurs chiens (2).

Les lakoutski creusent aussi des fosses, dans lesquelles ils mettent leur poisson ; mais ils le saupoudrent avec de la cendre, sur laquelle ils mettent une couche de feuilles, et sur celle-ci une autre de terre, et cette méthode vaut mieux que les autres (3).

Bien que, comme nous l’avons vu, les animaux marins sortent de nos comparaisons, je crois utile cependant de dire quelques mots du parti qu'ils en tirent.

Après qu'ils ont pris une baleine (4), ils la coupent en différents morceaux et les apprètent de la manière suivante : ils font sécher le maigre au soleil et, après avoir séparé la peau de la graisse, ils la battent avec des maillets et en font des semelles de souliers qui font très bon usage. Ils mettent sécher la graisse à la fumée; ils vident les boyaux et les remplissent de l’huile que le poisson rend en le dépeçant, ou qu'ils en tirent par le moyen du feu, n'ayant point d’autres vaisseaux pour le mettre. Les parties les plus délicates de la baleine sont la langue et les nageoires. La graisse m’a paru assez bonne.

Les Kamichadales ne font aucun cas des poissons plats tels que raies, turbots, soles ; quand ils en prennent, ils les donnent à leurs chiens.

Ils mangent le gibier rôti ou grillé sur les charbons, la plupart du temps, et sont fort friands de la martre-zibeline, de la marmotte, du lièvre, mais ne dédaignent pas le loup, le chien et les bêtes puantes.

(1) Cette variété se rapproche du vrai caviar moïèdes, d'après SreLcer (Mist. kam.,t. IL, p.144).

4el qu'on le prépare en Russie, (3, H en est de même chez les Toungouses. (2) Cette méthode est aussi employée par les Sa- CPI pr.

A l'égard de la viande des animaux de terre et de mer, ils la font (aussi) cuire dans des auges avec des herbes et des racines ; ils boivent le bouillon avec des cuillers et des tasses et mangent la viande avec les mains. Ils cuisent aussi la graisse de baleine et de cheval marin avec des racines.

Les tribus sibériennes qui ont des troupeaux de rennes et chez qui vivent les rennes sauvages mangent fraiche la viande de ces animaux, la font boucaner et fumer pour leur consommation hivernale. Ces gens ignorent l’usage du lait, ils ne traient pas les rennes domestiques.

Les Kamtchadales ont nn mets (qui figure) dans tous es festins, qu'ils appellent selaga, qui n’est autre chose que différentes sortes de racines et de baies pilées ensemble, auxquelles ils ajoutent du caviar et de la graisse de baleine et de veau marin.

Le règne végétal fournit aux peuples sibériens de grandes ressources pour leur alimentation, et bien certainement il en était de même dans nos pays aux temps quaternaires. KRASHENINIKOFF n’en parle pas dans son chapitre sur les aliments, mais il donne une foule de détails en décrivant la flore du Kamtchatka (1). Je suivrai le même ordre que l’auteur.

Nous avons vu que l’écorce du bouleau, réduite en menus morceaux et accompagnée de caviar, ou mieux de boutargue, est le viatique des chasseurs, celle du saule leur sert également de nourriture.

Is ont un arbre appelé Tchérémough (Padus foliis annuis, Linn.) et deux espèces d’aubépines, dont l’une donne un fruit rouge et l’autre un fruit noir; ils en amassent quantité pour l'hiver. Ils ont aussi beaucoup de cormiers, dont ils confisent les fruits (probablement dans du miel, mais peut-être aussi dans de la graisse).

Leur principale nourriture est la noix de slantza, qui croît partout, tant sur les montagnes que dans les vallées. Cet arbre, ou cet arbrisseau, ne diffère du cèdre qu’en ce qu’il est plus petit et qu’au lieu de s'élever, il rampe sur terre. Son fruit est la moitié plus petit que celui du cèdre et les Kamtchadales le mangent sans le dépouiller de son écorce. S

Les groseilles rouges, les framboises et les Kneshniza sont fort rares à Kamtchatka ou, s’il y en a, elles sont si éloignées des villages que les habitants ne se donnent pas la peine de les aller chercher. 11s font beaucoup d'usage des müres de ronce du Gimoloft (Gmel. Flor. Sib.); elles ont un goùt agréable et approchant de la bière nouvellement faite.

Le genevrier (Juniperus), croît partout; mais ils font moins d'usage de ses baies que de cellés du Moroski (Chamemorus), du Pianitza (Vaccinium, sp. 2. Lixn., mûre de ronce), du Bruashnitza (Vaccinium, sp. 3, Lin), du Klioukva (vaccinium [red crowberry], sp. 4, Lin.) et du Vodinilza (Empetrum) et, lorsque ces baies sont abondantes, ils les confisent,.

Il y a quantité d’endroits où le peuple ne vit que d'herbes et de racines. La principale est la saranne, dont ils font du gruau; sa racine, qui est probablement la saranne, est à peu près de la grosseur d’un bulbe d'ail, composée de plusieurs gousses. Elle fleurit dans le mois de juin, dans le temps qu’on ne voit aucune fleur dans les champs.

Les naturels de Kamtchatka cueillent ces racines dans le temps de la moisson ou vont les chercher dans les nids de rats de terre, ils les font sécher au soleil. La saranne à demi cuite et pilée avec des müres de ronce forme une conserve agréable qui supplée au défaut de pain.

(1) T. 1, chap. v, p. 184. Les arbres et les plantes,

Le Arpri (Epilobium, Linx.), qui croit dans toute l'Europe et l'Asie, tient le troisième rang dans la nourriture des Aamtchadales. Hs le font cuire avec leur poisson et usent de ses feuilles en guise de thé (1).

Is font surtout un grand usage de sa moelle, dont ils font des paquets qu'ils mettent sécher au soleil. Elle est alors fort agréable, et a le même goût que le concombre de Perse. Les KamtChadales en mettent dans tous leurs mets et la mangent verte en guise de dessert. Le kipri cuit est fort savoureux.

L'ail sauvage sert non seulement à la cuisine, mais encore dans la médecine. Les Kamtchatales en amassent quantité qu'ils coupent et font sécher au soleil, pour s’en nourrir pendant l'hiver ; ils le font cuire dans l’eau, et après l'avoir laissé fermenter quelque temps, ils en font une soupe qu'ils appellent chami.

On peut mettre au nombre des aliments des Kamlchadales la chelmina (Ulmaria Jraclibus hispidis, Linn.) et la Morkovai (Chaerophyllum) qui est la tige d’une plante creuse et succulente comme l’angélique. La racine, la tige et les feuilles de la chelmina sont très astringentes, ce qui n’empèche pas que les indigènes la mangent au printemps. Is gardent la racine pour l'hiver, alors ils la pilent pour faire du gruau. Son goût approche de celui de la pistache.

Les Morkovais poushki ont les mêmes feuilles et le même goût que les carottes. Ils les mangent vertes au printemps ou bien ils les font aigrir.

La kolkonia (Tradescantia fructu molli eduli) est fort abondante sur les bords des rivières. Sa racine est d'environ la grosseur du doigt. Lorsque son pistil est mur, il est de la grosseur d’une noix, mol, charnu, et a le même goût qu'une pomme. Les Kamtchadales mangent sa racine verte où sèche avec le caviar ; mais le fruit peut être mangé aussitôt qu'il est cueilli, car il se gâte dans une nuit.

L'Ikoume (Bislorla foliis ovalis) ou la bistorte est fort commune, tant sur les montagnes que dans les vallées, les Kamt hadales la mangent avec le caviar.

L'Outchichlei (Jacobea foliis cannabis, SeLLEr) (2) est une plante dont les feuilles ressemblent à celles du chanvre et les fleurs à celles de la jacobée. Lorsque ses feuilles sont sèches et qu’on les met cuire avec du poisson, le bouillon a le même goût que celui de la chair de chèvre sauvage. |

La racine appelée ici Miloni età [lakoutsk, Sardau, étant cuite dans de l’huile de poisson ou de veau marin, passe chez les Kamlchadales pour un mets fort délicat.

Ce sont là les principales plantes potagères, mais il y en a quantité d’autres.

Les naturels du pays connaissent les plantes à un point qui étonne, il n’y en a pas une à laquelle ils n’aieut donné un nom, ils connaissent leurs propriétés et sont si au fait des distinctions et du temps où il faut les cueillir que cela pisse toute croyance. Les Kamtchadales.ont donc cet avantage sur les autres peuples qu'ils trouvent des aliments et des remèdes partout, et que leur connaissance et leur expérience leur font éviter les plantes dont l'usage est dangereux.

Les Kouréki sont encore plus grossiers dans leur cuisine que les Kamtchadales.

Voici l’un de leurs principaux mets : ils l’appellent Famgaya, et l’apprête de la manière suivante : ils mêlent du sang de renne qu'ils viennent de tuer, avec de la graisse, ils en remplissent sa panse et la mettent sécher à la famée. Pour eux, rien n'est plus doux que la baie de vaciet pilée avec de la graisse de renne et de la racine de lis. Ils ne maugent cependant en général ni herbes, ni racines, ni écorces, n’amassent point non plus des baies pour l'hiver, se contentant d'en manger quand elles sont fraîches. Ils ne font aucun cas du poisson. La base de la nourriture pour eux est la chair du renne.

La merveilleuse connaissance des ressources naturelles de leur pays

(DIT pat el au Kamtchatka, l'auteur en donne la descrip- (2) Comme celte plante ne croît qu'à Ochotskoi Lion.

n'est pas spéciale aux Kamtchadales, tous les primitifs vivant encore de nos jours sont instruits au même degré des choses de leur pays. Plus un homme est rapproché de la nature et mieux il la connait, c’est le cas de nos paysans comparés à nos citadins. Il est certain qu'aux temps préhistoriques, dans tous les pays, l’homme tirait des ressources naturelles de sa région tout le parti qu’elle comportait, et que les plantes ont joué un aussi grand rôle dans l'alimentation de nos précurseurs que les animaux; qu’on faisait comme chez les Sibériens des provisions de viande, de poisson, de fruits, de graines, d'herbes pour l'hiver. Mais les traces de la consommation des végétaux ont disparu.

Cependant, dans la caverne du Mas d’Azil, Piette à rencontré, dans la couche qu’il prend pour type de PAzilien, avec des silex de facture magdalénienne, des harpons en bois de, cerf et des galets colorés, des poinçons et des lissoirs en os, des os de cerf, de chevreuil, d'ours, de sanglier, de blaireau, de chat sauvage, de castors, d'oiseaux divers, avec des vertèbres et des mâchoires de truites et de brochets et, grâce, assurait-il, à des conditions spéciales de conservation, des noyaux de prunes, de prunelles et de cerises, des noix, des noisettes, des glands; mais malheureusement l’authenticité de cette trouvaille est plus que douteuse, car, d’après H. Breuil, ces noyaux auraient été introduits par des rongeurs (1). Nous en sommes donc réduits aux indications que fournissent les cités laeustres. Autant dire que nous ne savons rien, car du temps de l'industrie néolithique la civilisation était, deux mille‘ans et plus avant notre ère, bien plus avancée que chez les Kamtchadales du xvne et du xvine siècle.

Cette introduetion d'objets postérieurs dans les couches des cavernes ou des ruines de villes a déjà maintes fois été signalée. J’en ai constaté de nombreux exemples dans mes propres travaux et Maspéro racontait volontiers que, dans le temple de Louxor, à 6 ou 7 mètres de profondeur, il avaittrouvé une grenouille en caoutchout. Pareille mésaventure estarrivée à tous les archéologues.

[Mes recherches de noyaux dans le remplissage de la grotte du Prince (Grimaldi) ont abouti à me faire trouver à plus de 7 mètres de profondeur, avec quelques noyaux de pêche, une fourchette en bois et un fragment de Journal italien. — L. DE ViILLENEUVE.]

XV. — Conclusion. — En passant en revue les mœurs, les usages, l'outillage et l'armement des peuplades sibériennes d'il y à deux siècles seulement, nous nous sommes trouvés en pleine civilisation archéolithique, sauf toutefois en ce qui concerne les arts, civilisation quelque peu

(1) Cf. DECHELETTE, Manuel, p. 315

empreinte de conceptions néolithiques, mais bien peu cependant. Or cette culture primitive nous fournit une foule d'indications que l’archéologie nous refuse, en sorte qu'il est aisé de rétablir, par la pensée, la vie archéolithique, sinon avec une certitude matérielle, du moins avec celle que donne le bon sens ; malgré les sièeles et les millénaires l'esprit n’a pas changé chez les hommes uniquement préoccupés de satisfaire à leurs besoins matériels. Le Kamtchadale, il y a deux cents ans, en face de la faim, du froid, des intempéries, n’a pas pensé autrement que le magdalénien il y a sept ou huit mille ans. Les efforts ont été les mêmes pour vaincre la nature.

Il serait aisé, si l’on ne craignait pas d’allonger indéfiniment cette étude, d'ajouter aux observations de KrasHEniNIKOrF, des faits de même . ordre que ceux qu’il signale, pris chez les divers peuples primitifs habitant encore de nos jours les régions froides du globe ; mais cette surcharge de documentation est bien inutile. Ge que je viens d'exposer offre un parallélisme presque parfait entre la vie des Kamtchadales et celle de nos archéolithiques de l'Occident, et permet de reconstituer par la pensée des lacunés, dans les mœurs et les usages de nos prédécesseurs, vides que jamais l’archéologie ne comblera.

En terminant, je considère comme un devoir de rendre hommage à la mémoire des deux vaillants jeunes gens ETIENNE KRASHENINIKOFF et GEORGE WILLIAM STELLER qui ont payé de leur vie la précieuse documentation qu'ils nous ont laissée sur les peuples de l’extrême Nord oriental de l'Asie. Leurs observations dénotent de leur part un esprit scientifique bien supérieur à celui de leur époque. Ces jeunes hommes ont été des précurseurs.

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