CHAPITRE X
De l'usage des instruments de pierre et des vestiges
que laissent les peuples disparus.
De l'usage des instruments de pierre. — Il faut convenir que nous sommes bien mal renseignés sur les usages auxquels étaient destinés la plupart des instruments de pierre taillée que nous rencontrons dans les stations que l’homme occupait aux temps préhistoriques, la destination de quelques-uns de ces objets nous est indiquée par l’usage que font encore de nos jours certaines peuplades barbares de pierres taillées analogues à celles des temps passés, celle de quelques autres semble devoir être indiquée par le bon sens qui, souvent, hélas ! est mis en défaut. Mais il en est beaucoup auxquels nous donnons des noms complètement arbitraires, en attendant que de nouvelles indications soient fournies par des découvertes.
Le récent voyage du professeur BReuIL en Hongrie (1) est venu, de la façon la plus claire, confirmer mon opinion sur le caractère régional des industries d’aspect paléolithique (sensu lato) de l’Europe Centrale. Ce que j'avais vu m'avait jusqu'ici convaincu que la morphologie ne joue qu'un rôle très secondaire, quand deux gisements sont très éloignés l’un de l’autre; mais je pensais qu'à proximité de nos pays la prolongation de nos industries devait se faire dans la plus large mesure. Or, en Hongrie, au gisement de Miskolez, on hésite entre le paléolithique et le néolithique ! A Korlath (Slovaquie) l'écart est le même; à Tata et à Kiskévély, on trouve des silex d’aspect moustiérien de basse époque, puis toute une série nombreuse, dont les formes indécises se rattachent aussi bien au néolithique qu’à toute antre culture.
Aurignacien, Solutréen, Magdalénien ne m'inspirent pas plus de confiance, et je n’y vois que des industries régionales qui peut-être même ne
{1) L'Anthropologie, À. XXXIIL, 1922 (p. 322 à 346, à suivre).
sont pas contemporaines des phases européennes auxquelles le professeur les rattache.
Mon excellent ami, le professeur H. Breuiz, voudra bien, je n’en doute : pas, me pardonner la franchise avec laquelle je m’exprime touchant une question sur laquelle nous ne sommes pas du même avis. J’attache une importance capitale au régionalisme, et je considère les analogies, voire les similitudes complètes, comme étant exigées par les circonstances locales. Certainement la question est très grave au point de vue de la géographie ethnographique, probablement est-elle mixte et l’expansion joue-t-elle un rôle; mais cette distinction ne pourra être établie qu'après une étude très approfondie de chacun des gisements. Pour l'instant, dans l'Europe Centrale aussi bien que dans l’Oranais, que dans la province algérienne de Constantine, qu’en Tunisie, en Égypte et en Syrie, nous n’en sommes encore qu'aux études préliminaires (1). 4
Avant que W. M. Frnvers P£rrie eût trouvé à Kahoun, en Égypte, une faucille de bois armée de petites scies de silex, tout le monde considérait comme de véritables scies ces lames dentelées qu’on rencontre en si grande abondance dans les stations égyptiennes et à la base de presque tous les tells de l’Elam, de l’Iran occidental, de la Chaldée, de la Mésopotamie et de la Syrie, qu’on retrouve dans certains pays de l’Oceident, l'Espagne entre autres.
Il en est de même pour les instruments d’os et d'ivoire que pour les silex taillés; pour beaucoup, leur destination nous échappe, tels, entre autres, ces singulières pièces d'os, d'ivoire ou de bois de Cervidés auxquels on a donné le nom de bâtons de commandement, et que quelques préhistoriens pensent être des chevêtres, noms qui très vraisemblablement ne sont justes ni l’un ni l’autre.
Certaines formes, encore habituelles chez les sauvages, sont faciles à identifier, la hache, polie ou non, la hache-marteau, la hache à deux tranchants, les pointes de flèches “et de lances néolithiques, les couteaux avec ou sans dos abattu, l’erminette se reconnaissent à première vue, les percuteurs, les nuclei se distinguent aussi très aisément ; mais, pour les autres instruments, nous en sommes le plus souvent réduits à des con- Jectures, et les noms par lesquels nous les désignons sont si bien passés dans l’usage, qu’on ne se demande même plus s'ils ont leur raison d’être.
Si la plupart des termes employés pour désigner les instruments réguliers paléolithiques et des industries suivantes sont très souvent hypothé tiques, les appellations sont bien plus indécises encore, quand il s’agit
(1) Pour la bibliographie, voir les notes de l'article (à l'Anthropologie) du professeur H. BREuIL.
d'adaptation des cailloux tels qu'ils ont été livrés par la nature, que ces pierres utilisées soient éolithiques, paléolithiques ou postérieures. Les formes, en ce cas, sont multipliées à l'infini, passent des unes aux autres, souvent même l’origine artificielle demeure douteuse.
FiG. 39. — Haches néolithiques des divers pays.
Les éolithes peuvent être et sont, en réalité, de tous les âges, il suffit que les dépôts de cailloutis se soient produits dans des conditions favorables à la formation de ces instruments factices ; c’est ainsi que S. H. Warren vient de découvrir à la base de l’Eocène anglais, dans une car-
rière de craie située à Gray (Essex); là, on voit les sables thanétiens reposer sur l’ancien sous-sol crayeux, par l'intermédiaire d’une couche de silex représentant le résidu de la désagrégation et de la dissolution anteéocène de la craie. Ces cailloux ont été soumis à des actions dynamiques dues à la pression des roches qui les surmontent et beaucoup d'entre eux
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F1G. 40. — Sculptures quaternaires.
1, Bruniquel (Tarn-et-Garonne); — 2, Mas-d'Azil (Ariège); — *, Laugerie-Haute (Dordogne) 4, La Madeleine (Dordogne).
ont été transformés en éolithes. Certaines de ces éolithes natürelles, mélangées avec de vrais silex paléolithiques, ne sauraient en être distingués. Il ne s’agit donc pas là seulement de l’imitation naturelle de simples tentatives de l’homme, mais bien des nombreux outils de fortune qui, dans
(1) À natural Eolith factory beneath the Thanetl sand, in: Quart. Jowrn. geol. Soc. of London t. LXXXVI, 1921, p. 238. L É |
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les stations paléolithiques, accompagnent toujours les instruments typiques.
En dehors de toute considération géologique ou morphologique, il est un argument, contre la thèse des éolithes, auquel on ne semble pas avoir encore songé, et qui simplement découle du bon sens. Dans les pays où l'on rencontre des éolithes aux divers niveaux alluviaux, ces prétendus instruments se trouvent en quantité très considérable ; il faudrait donc qu'aux différentes époques la population de ces districts ait été d’une densité extrême, ce qui s'accorde fort mal avec la conception des débuts
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FIG. 41, — Faucilles de l'Égypte préhistorique.
1, Faucille en bois armée de silex (d'après W. M. FuiNpers PETRIE); — 2, Coupe montrant la monture du silex dans le bitume; — 3, Signe hiéroglyphique, d'après une fresque de Medoum (III: dynastie); — 4 à 9, Éléments en silex de la faucille. F
de l’hominien sur la terre. Nous ne savons même pas, d’ailleurs, si les plaines du Nord de la France et de la Belgique, si le désert d’aujourd’hui qui s’étend à droite et à gauche de la vallée du Nil étaient habités. C’est donc sur l’authenticité plus que douteuse des instruments pliocènes qu’on se baserait pour admettre l'existence de l’homme tertiaire et cet homme, on serait obligé de l’accepter en une invraisemblable multitude. Ce n’est pas raisonnable.
En Égypte, les flèches d’époque pharaonique (fig. 42, n° 6,7 et 8) jusqu’au temps du nouvel empire, sont armées d’un éclat de silex minuscule pris dans une pâte, cet éclat est offensif par son tranchant et les barbelures sont obtenues au moyen de deux petites pointes tranchantes, éga-
lemeut prises dans de la pâte. Si ces flèches n'avaient pas été trouvées entières avec leur roseau et leur bois, jamais on n’aurait pu croire que de.si minuscule éclats, sans retouches, eussent pu être d’usage, et cependant ils armaient le principal projectile des armées pharaoniques, des conquérants de l'Asie, de La Nubie, du Haut Nil, et cette forme de la tête de flèche n’était qu’une simplification d’un modèle à tranchant beaucoup plus ancien (fig. 42, n° Æet 5).
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Combien sont nombreux ces éclats informes, auxquels nous n’attri-
Fia. 42, — Emmanchement des pointes de flèches en silex.
4, Californie (d’après A: pe Mortier); — 2, Hélouan (Basse-Égypte): 0, ADyYdos; 4 et n, Abydos (d'après \V. M. FLINDERS PETRIE); — 6 à 8, Flèches à tranchant de la période égyptienne historique (collection J. ne MorcaAnw, au Musée de Saint-Germain)
buons aucun intérét, que nous ne remarquons même pas, et qui cependant, ont été des armes et des instruments jouant un rôle important dans la vie des primitifs. Le moindre des cailloux pointus ou tranchants pouvait alors rendre de grands services : l’industrie grossière, si peu définie des Australiens (1) en est un exemple frappant: mais, dans la plupart des cas ces outils, ces armes de fortune sontindéfinissables (2). Nous ne nous intéressons done, et pour cause, qu'aux instruments qui, par les
retouches qu’ils portent, montrent que l'homme a cherché à créer une
(4) « Dans l'Australie septentrionale, les gens n’ont pas de percuteurs pour tailler leurs pierres, mais une enclume, C'est sur elle qu'on frappe le bloc dont on veut délacher les éclats. L'enlèvenent d'un premier éclat procure un plan de frappe. Puis, tenant en main la pierre, on la cogne sur l'enclume et, systématiquement, on détache d'autres éclats. Chaque bonne lame doil être précédée de l'enlèvement d'au moins trois éclats inuliles. À en juger par le nombre des éclats imparfaits qui jonchent le sol, les échecs dépassent de beaucoup les coups heureux »
BAINES, Anthrop. rev, vol. 1V, p+ 104. Cité par Joun Evans et E. CarraiLnac.
(2) (En Australie) « souvent les indigènes improvisenl un instrument en laillant une pierre à l'endroit même où ils en ont besoin : ils Pabandonnent ensuite » (BaLDwin SPENCER, Native tribes of the northern territory of Australia, Londun, 1914). La forme de l'arme ou de l'instrument est déterminée par la nature de la roche employée : tantôL ils sont grossièrement éclalés, lantôl firement taillés, d'autres fois ils soat polis,
forme bien définie dans son esprit, répondant à des besoins que ne satisfaisaient pas de simples éclats grossiers. Ce sont ces formes intentionnelles qui, groupées, nous permettent de caractériser les industries. Qu’elles soient successives où contemporaines les unes des autres, elles jouent, dans les alluvions et dans les strates des cavernes le rôle que remplissent les fossiles dans le classement des couches géologiques, elles seules permettent d'établir pour une même région la stratigraphie humaine, car les instruments grossiers, les cailloux adaptés ou simplement utilisés sont de tous les temps et de tous les lieux. Elles permettent de définir les industries locales, d'établir des rapprochements, des comparaisons, quelquefois même de reconnaitre des parentés ou des relations entre diverses tribus, considérations fort utiles à l'étude du progrès humain dans les régions diverses, mais dont on a singulièrement abusé, dans bien des circonstances.
Assurément, les mêmes besoins ont fait naître les mêmes formes, sans qu'il y eùt pour cela des relations entre les peuplades diverses faisant usage de ces types, sans qu'il y ait correspondance chronologique ; on
Fic. 43. — Nucléus et lames d’obsidienne. Phylacopi, île de Milo.
connaît en Tunisie, en Égypte, des instruments de forme solutréenne appartenant aux industries paléolithiques (sensu stricto) et l’on en voit aussi, de très basse époque, chez les indigènes de l'Amérique du Nord et du Mexique.
La principale matière première des industries de la pierre est le silex, substance minérale qui se taille aisément soit par percussion, soit par pression et qui, de toutes les roches capables de ce rôle, est la plus résistante, la moins fragile, celle dont les parties coupantes s’ébrèchent le moins aisément.
-Le silex est du quartz amorphe, par conséquent dépourvu de clivage, c’est là ce qui en fait tout son prix. Il existe en grande quantité dans un
974 PRÉIMSTOIRE ORIENTALE
grand nombre de terrains de divers âges ; mais c’est surtout dans les assises du crétacé supérieur qu’il est plus particulièrement apte à la taille, exception faite cependant pour le magnifique silex éocène de l'Égypte.
Dans les pays occidentaux le plus beau silex se trouve en banes et en nodules parfois très volumineux, dans les craies du Turonien et du Sé nonien.
Mais si le silex se prête à la taille, s’il constituait pour les peuples qui l'avaient dans leur territoire une inestimable richesse, ces gens étaient privilégiés ; car les terrains crétacés supérieurs n’existent pas sur toute la surface du globe et, partout où 1ls se montrent, de même que l’éocène, ils ne contiennent pas de silex propre à la taille. Dans les montagnes du Louristan, entre autres, au Poucht à Kouh où le Sénonien affleure sur de grandes étendues, le silex est de qualité inférieure, dans la plupart des lits, et ne se montre que sous forme de petits rognons ; aussi les industries de la pierre en Chaldée et dans l’Élam ne se sont-elles pas développées comme en Egypte, en Algérie et dans le nord de l'Europe.
Dans les pays volcaniques, tels que le Mexique, les iles grecques, le Nord de la Perse, le Japon, etc., à défaut de silex l’homme avait à sa disposition l’obsidienne ou verre de volean, roche qui se trouve souvent en coulées plus ou moins épaisses sur les flancs des montagnes d’origine éruptive. |
L’obsidienne est un verre naturel non hydraté qui se fend, soit sous le choc, soit par pression, avec la plus grande facilité; elle présente tous les caractères favorables du silex, mais en diffère par sa grande fragilité qui l'exclut de la fabrication des instruments tels que la hache, destinés à frapper sur des corps plus ou moins durs ; par contre cette substance est merveilleuse, quand on en fait des couteaux, des racloirs et des pointes de flèches ou de lances.
Bien des régions manquent complètement de silex et d’obsidienne. L'homme fut, dans ces pays, contraint de tailler les matières s'en rapprochant le plus par leur dureté et leur propriété d’éclatement sous le choc. Il employa le quartz de filon, les quartzites, les grès et les calcaires siliceux, puis dans les dernières phases de l’industrie lithique, les roches filoniennes et éruptives telles que la serpentine, ladiorite, le jade, la jadéite, la fibrolite, ete. Ces matières ne s’éclatant pas aisément, il fallut user de procédés spéciaux pour donner aux instruments la forme qu'on désirait obtenir; mais mon but n’est pas de parler ici des procédés de fabrication des instruments de pierre; le sujet a été, à bien des reprises (1), traité avec
(1) Voir spéc'alement : ADRIEN DE MorRtiLLerT, el mode de fabrication des principaux types le Travail de la pierre aux temps préhistoriques, d'armes et oulils en pierre, 1917, Id., XVIÏII° an-
dans Revue de l'École d'anthropologie, 190, née, p. 1 sq. XX° année, p. ! el p. 41; — L Capiran, Origine
toute l'ampleur qu'il convient. Je me propose seulement de passer en revue quelques formes d'outils et d’armes et de discuter de leur usage.
La matière la plus souple sous la main de l’homme, et celle qui correspond le mieux à ses besoins est donc le silex ; mais le silex lui-même n’est apte à prendre qu’un certain nombre de formes et ce sont ces formes Youlues par sa nature même qui lui ont été données chez les divers peuples et dans des temps différents suivant l’usage auquel étaient destinés les instruments.
A côté des haches amygdaloïdes analogues à nos haches polies de l’Europe, qu’on trouve en abondance aux Antilles et qu'on attribue aux Caraïbes, de quelques types du même genre aux États-Unis, généralement on trouve sur les deux parties du continent des instruments de forme particulière munis d’une forte rainure pour l’emmanchement (Tennessee, Virginie, Pue-
blos, etce., en Amérique du Nord et, en Amérique du Sud, au Pérou, en Colombie, ete.). L'emmanchement se faisait au moyen d’une ligature (Arau cans) semblablement à la méthode employée en Égypte; puis ce sont des instruments en forme de poire au tranchant demi-circulaire (Saint-Vincent) et des haches à grands ailerons du côté de l’emmanchement (dans le sAndes).
Le type amygdaloïde est voisin de celui de l’ancien monde, la hache à gorge (rainure) a été parfois employée dans nos pays, on en connait des types dans les Basses-Alpes, dans les cités lacustres du lac du Bourget, dans la province de Cordoue (Espagne), enfin dans les mines de-sel, de Koulpi, sur l’araxe (Transcaucasie).
Ainsi, bien que certaines formes certainement nées en Amérique offrent de grandes ressemblances avec les types européens, l’ensemble de ces instruments présente un indiscutable caractère local. Il ne paraît pas qu'il y ait eut influence extérieure.
L'éclat. — Le simple éclat procurait le tranchant, qu’on l’obtint soit par l’action du feu, soit par percussion directe ou indirecte, soit par pression. Cet éclat pouvait être manié sans protection de la main ou, quand il s'agissait d’un travail continu exigeant une certaine pression, entouré de peau ou de pâte dans la partie qu’on tenait, où muni d’un manche d'os ou de bois.
Nous ne savons pas sous quelle forme ces instruments étaient employés dans les temps primitifs, au début de son usage, parce que les matières organiques dont se composait la protection de la main quand il en existait une, se sont décomposées ; mais par comparaison avec les instruments tranchants plus développés des temps modernes ou des industries néolithiques, nous voyons que dans la plupart des cas la*partie de la lame tenue en main ébait garnie soit d’un morceau de peau, soit d’un chiffon, soit d'une gaine
276 PRÉHISTOIRE ORIENTALE de protection en os, en ivoire et même en or(Haute-Egypte). Dans les pays où le bitume, la résine ou la gomme naturelle abondent, c’est avec une pâte de ces matières qu’on garnissait le talon de la lame. (Chaldée, Elam.) L’éclat pourvu de son tranchant naturel n’était opérant que sur les matières relativement molles, telles que Ja peau, la chair, certains végétaux, certains fruits; mais, dès qu’on le mettait en présence d’une substance quelque peu résistante, il s’ébréchait et devenait à l'instant hors d'usage,
CLUL RON