SCENE II
Les mêmes, ALPHONSE, entrant jMr 'le fond (^).
DUCLOS
Rodrigue , as-tu du cœur ?
ALPHONSE, gaimcnt.
Tout autre que mon père.,.
A propos , ma cliente?..
DUCLOS
Rassure-toi... Mais , c'est bien , très-bien... Ta première pensée aux affaires... ça prouve que tu as le goût de ton état... Hem !.. Laurent... qu'est-ce que je disais?... Voilà comme j'étais... il y a ma foi...
LAURENT
Il y a quarante ans , monsieur , tout autant que je suis votre secrétaire; et certainement, de tout ce qu'on a fait depuis ces quarante années-là, monsieur votre fils est bien là seule chose que j'aime.
ALPHONSE
Ce brave Laurent!... Ah mon père ! que je n'oublie pas... un Anglais qui vous arrive... un client, je crois... D'abord, je ne vais plus rêver autre chose... mais celui-là n'est pas pour moi... en entrant , je l'ai, trouvé avec le portier, qui lui a dit: « Tenez, le voilà, monsieur Duclos »; le phlegmatique insulaire m'a toisé d'un air qui signifiait : ça, c'est trop jeune ; et puis il s'est écrié : » Il m en faut un autre , celui qui a de l'éloquence. » Alors , j'ai vu qu'il s'agissait de vous... il vous aura entendu plaider.
DUCLOS
Flatteur!...
ALPHONSE
Je l'ai fait conduire dans votre cabinet.
DUCLOS
C'est bon... Laurent , allez voir ce que c'est. (*) Alphonse, Duclos, Laurent.
^s 0 "^ LAURENT.
Mais , monsieur . .
DtJCLOS.
Pas d'objections... il y a quarante ans que vous en faites ; t't trente-neuf que ça m'impatiente... Dites que j'y serai dans la minute.
[Laurent entre dans le cabinet de Duclos.)
SCEl^E III.
DUCLOS, ALPHONSE
DUCLOS
Ab ça I mon ami , avant de te quitter, de te laisser à tes affaires... car tu vas en avoir des afi'aires... toi aussi, mon fils , te voilà avocat... que je te donne un dernier conseil... Sans doute, il est bon d'avoir du feu, de l'enthousiasme dans la plaidoierie... c'éfelf comme ça qu'on éclaire les juges, ou qu'on les embrouille, ce qui revient au même. Mais dans la consultation, il faut du calme, du sang - froid... le point de droit avant tout... te sens-tu bien ferme sur le point de droit?
ALPHONSE
Quoi, mon père!... est-ce que la manière dont j'ai passé mes examens... dont j'ai soutenu ma thèse.. .
DUCLOS
Je .sais , je sais... je t'ai vu au milieu des in-folio, et de leur docte poussière... je n'ai eu qu'à me louer de toi jusqu'à la thèse inclusivement... mais depuis trois mois , j'ai bien peur que tu n'aies oublié...
ALPIIGKSE.
Comment?...
Oui , chaque jour, c'est un juge, un avocat , un avoué qui m'aborde avec ces mots : « J'ai rencontré ce matin votre fils aux Tuileries. »
ALPHONSE
Ca prouve qu'ils y vont connue moi.
DDCLOS.
Il ne faut pas y aller comme eux... leur état est fait , et le tien est à faire.
Air du Pot de Fleurs.
Jeune, on doit vivre sédentaire , Prendre un ton grave, avoir de la raison.
Cela devient moins nécessaire Quand on a fait sa réputation.
Est-elle acquise ? on peut tout se permettre. Mais , mon ami , c'est Je premier devoir De commencer par en avoir, Avant d'aller la compromettre.
ALPHONSE
Au fait , mon père, pourquoi auvais-je un secret pour vous,
tlont je connais la bonté, l'indulgouce,.. et'puis, qui vous souvenez d'avoir e'te jeune ?
DUCLOS
Parbleu!... je me surprends bien encore à l'être quelquefois... mais, à mon âge, çan'a plus d'inconvénient... Allons, voyons, mets-moi dans ta confidence... quelque folie, quelque futilité... un vaudeville, peut-être même une tragédie... espiègle I...
Du tout, mon père... ce n'est pas cela... Figurez-vous une jeune personne cîiarmante ! . . .
DUCLOS
Hem!... plaît-il, monsieur?
ALPHONSE
Oh! rassurez-vous... si vous voyez cet air de candeur, ces manières distinguées... un ange!...
DUCLOS
Oui , tombé du ciel aux Tuileries, tout exprès pour vous. . . Et quel nom prend-elle , cette princesse?
ALPHONSE
Je l'ignore... nous ne nous sommes jamais parlé.
DUCLOS
Jamais... en trois mois!... { A part.) Oh! aXors... {^Haut.) Est-ce que tu la rencontrais souvent , cette dame ?
ALPHONSE
Presque tous les matins... mais je me contentais de la suivre, de l'observer de loin... de chercher à surprendre des regards qu'elle détournait toujours.
DUCLOS , à part.
C'est ça... un stage dans toutes les règles- {Haut.) Et d'ailleurs, tu n'as pas tenté de te rapprocher d'elle?
ALPHONSE
Oh! non... elle m'impose trop... avec ça, moi, qui suis timide... et puis, quand on n'a pas l'habitude... elle m'aurait parlé , je crois , que je n'aurais pas même pu trouver un mot à lui répondre.
DUCLOS , à part.
Joli début pour un avocat!... Qu'on accuse donc la génération actuelle... a-t-elle des mœurs !...De mon temps, on était moins maladroit... quand j'étais clerc de procureur...
ALPHONSE
Est-ce que cet aveu vous a fàclié , mon père?
DUCLOS
Fâché? non... je suis content de ta franchise... je ne te ferai même aucun reproche... {A part.) Il n'y a vraiment pas de quoi... {Haut.) Mais tu sens bien toi-même que tout cela aune teinte romanesque , et que je ne t'ai pas donné l'éducation d'un jurisconsulte pour que tu me fasses des romans... ainsi, mon bon ami...
^0 8 ee^
LAURENT, rentrant.
Monsieur, cet Anglais est un client... il dit que vous avez plaidé autrefois pour son cousin, et qu'il faut que vous plaidiez aujourd'hui pour lui.
{Il s'assied auprès de la table à droite.) DUCLOS , acec volubilité jusqu'à sa sortie.
Comment, comment, aujourd'hui?... Ah! ça, mais c'est donc le jour des affaires impromptu... J'y vais... Alphonse , je te laisse... Ahl ça, j'espère que l'image de la belle inconnue ne t'empêchera pas de bien recevoir la cliente que tu attends... surtout ne vas pas te figurer à l'avance vme jeune personne charmante... parce que les plaideuses, vois-tu, ce n'est plus ça du tout... adieu le l'oman... c'est de l'histoire, et souvent bien ancienne. Et il n'en faut pas moins avoir pour elle les égards, l'empressement, les attentions qu'elle ap-
f)récie d'autant plus dans son avocat, qu'elle commence à es chercher vainement ailleurs... C'est entendu, du courage, de la résignation ; et mets à profit les conseils que je viens de te donner succinctement.
{Il sort par la porte h droite.)