LECTEURS
VA. T. devenait plus aisée. Mangold, Jülicher' vont trop loin en n'y voyant que d'anciens païens. C’est une exagération, si l’on se rappelle l’extraordinaire développement de la Diaspora juive dans toute l’Asie-Mineure et le point d’appui qu’elle donnait à la prédication chrétienne. Mais il ne faudrait pas non plus supposer avec de Wette, Jean Réville*, que les juifs étaient dominants. « Le fond de la communauté, dit ce dernier, était certainement composé de transfuges de la synagogue, familiarisés avec l'Ancien Testament. Un païen non familiarisé n’y comprendrait rien. » Cette objection n’est pas aussi forte qu’elle paraît. Ce que nous savons de l’évangélisation de ces contrées, et les indices positifs que contient l’épitre sont en faveur d’une grande majorité de pagano-chrétiens ;. L'élément juif, même restreint, maintenait la suite des temps et rendait plus naturelles les allusions au passé.
L'épitre dit peu de chose de l’état social des lecteurs.
« Une démocratie pacifique d’ouvriers associés entre eux et ne s’occupant pas de politique, tel était, dit Renan, la forme sociale de presque toutes ces riches villes d'Asie et de Phrygie. » C’est l’état dont l’épitre a le reflet. Elle ne suppose pas de chrétiens riches. Les fidèles forment une « fraternité ». Les esclaves y tiennent beaucoup de place, ainsi que les femmes. Sans visées politiques, sans aspirations sociales, ils attendent la manifestation suprême du Seigneur. Renan parle encore de ces « églises perdues au fond d’une province dont le climat tranquille et le ciel profond semblent porter à la mysticité... Nulle part, ajoute-il, les idées messianiques ne préoccupaient autant les esprits. les juifs de certains pays d'Orient passent encore leur temps, de nos jours, à
1. Mangold y est amené par son interprétation de raperldnuot, « ceux qui demeurent à côté » (Beisassen) des Juifs; mais 2, 9 donne le vrai sens spirituel de ce mot (Bleek-Mangold, Einleit., p. 738. — Jülicher, Einleit.).
2 LESONIENES. D 102:
3. C’est l'opinion de Hatch, (Encycl. Brit., art. cil.). Brückner (Comment., Einleit.) pense qu’il y avait « presque partout un fonds d’anciens juifs, mais un plus grand nombre d’anciens païens ». — En réalité on constate la présence des païens, et on suppose celle des juifs; les églises d’Asie-Mineure sont essentiellement pagano-chrétiennes.
Monnier. — La première épitre de Pierre. 17
chercher les signes du Messie dans les événements et à supputer sa venue * ».
L'auteur connaît-il les lecteurs ?
C’est une question de savoir si l’apôtre Pierre connaissait personnellement les églises d’Asie-Mineure; c'en est une autre, de savoir si, d’après l’épitre même, on constate des relations appréciables entre celui qui écrit et ses destinataires.
Que Pierre ait été en Asie-Mineure, c’est ce qu’on peut conjecturer comme plausible, probable même, mais sans qu’un seul indice sérieux vienne corroborer cette supposition.
Les lettres de Paul, le livre des Actes n’en disent rien. Les traditions postérieures le font voyager en Asie-Mineure ; mais elles le promènent en bien d’autres lieux. Qu'on se rappelle les pérégrinations imaginées par les Clémentines! Origène? ne semble
parler de ce voyage que d’après l’épitre elle-même. L’afirmation
d'Épiphane?, que Pierre visita le Pont et la Bithynie, ne repose que sur Origène. Tillemont cite la tradition de l'Eglise d’Amasée, dans le Pont : Pierre y serait venu, allant à Rome et y aurait, le premier, prêché la foi; et celle de Sinope : Pierre y serait demeuré longtemps avec André; et le dire de Grégoire de Naziance, (Or. 16) qu’en ce temps « saint Pierre se contentait de manger par jour un sou de lupins4 », et d’autres encore. C’est de l’hagiographie.
Mais l’auteur, quel qu'il soit, semble-t-il, d’après l’épitre même, connaître ses lecteurs? Brückners l’a pensé. Il connaît, dit-il, son public, et « l’exhortation est un miroir de l’Église ». L’opinion de Reuss® est fort différente : « c’est un public idéal ». La vérité serait-elle entre ces deux extrêmes ? On peut connaître les conditions générales de la vie des Églises, ne pas leur être tout à fait étranger, sans avoir avec elles de relations précises, et surtout
. L’Antechrist, p. 346.
Or. in Genes.\3, citérpar Eus.'H, E° 3,1,
Épiph. Adv. Haeres. 27, 6.
Lenain de Tillemont, Mémoires…, t. 1, p. 169, Paris, 1693. Comment., Einleit.
Gesch. der heil. Schr., S 147.
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des relations de missionnaire à converti. Ces dernières manquent absolument. Point d’allusions à des faits précis, aucun renseignement circonstancié, aucun rapport personnel. Les directions données sont vides de tout contenu spécial. Il s’agit de types généraux, non d'individus, de même que dans les Éphésiens, cette épître catholique de Paul. Tout au plus peut-on dire que l’auteur connait et aime assez les chrétiens d’Asie-Mineure, pour leur dédier son ouvrage, et pour avoir pensé à eux, en l’écrivant, avec une tendresse particulière.
Déjà une simple lecture de l’épitre suggère des réminiscences, des rapprochements avec les principaux livres du N. T. Tantôt c'est une parole de J.-C. dans les synoptiques, ou dans le 4° évangile, qui se présente d'elle-même; tantôt une analogie avec tel passage des discours de Pierre dans les Actes; ou bien c’est une citation qui se trouve déjà dans l’épitre de Jacques, une parenté singulière avec telle formule de l’épitre aux Hébreux. Avant tout, c'est un ensemble de mots et de pensées analogues, parfois identiques, dans les épitres aux Romains et aux Éphésiens.
Faut-il néanmoins parler d'imitation ?
L'unité de sentiment, de physionomie, de langue est si marquée dans l’épitre que le premier mouvement : est de se demander si ces ressemblances ne s'expliquent pas par le milieu et les circonstances. Un petit nombre d'hommes menaient dans des églises restreintes une vie très unie et très intense. La pensée était active, mais les mêmes idées revenaient sans cesse; sur le fond commun de la langue religieuse juive qu'ils avaient tous parlée, se détachaient les sentences du Maître, que l’on répète pieusement, et les formules que de très bonne heure l’apôtre Paul a forgées. Christianisme galiléen, langue hardie de l’apôtre des gentils, spéculation commençante, forment un trésor en partie indivis.