‹ La Première Épître de l’Apôtre Pierre CommentaireChapitre 90 sur 123 · Encycl. Ersch et Gruber, 1883, art. Petrus · texte numérisé non relu

Encycl. Ersch et Gruber, 1883, art. Petrus

flottante..…., comme gage de conciliation voulut-il se faire le démonstrateur d’idées pauliniennes, mitigées, il est vrai, et privées de leur couronnement nécessaire, la justification par la foi ? Pierre semble être resté toute sa vie un théologien fort médiocre; la rigueur d’un système conséquent ne doit pas être cherchée dans son écrit"... » — Pour Weizsaecker ? l’auteur « s’est approprié des pensées pauliniennes, mais il se tient sur un autre terrain », celui de l’universalisme de l’Église de Rome après Paul. L’épitre, écrite après celle de Clément, indiquerait ce dont la réflexion chrétienne était capable au commencement du second siècle. Pfleiderer 3 accentue de même le caractère deutéro-paulinien. Avec des tendances pratiques, populaires, l’épitre se rapproche des Hébreux et de Clément avec lesquelles elle forme un groupe. C’est une homélie en forme de lettre pour exhorter les fidèles à supporter la persécution. Ce sont des pensées pauliniennes, transformées en conseils pratiques, représentant la conscience catholique du second siècle. Nous y voyons comment on comprenait et utilisait Paul; les angles des doctrines sont brisés, les motifs généraux subsistent : on remarquera le rôle de l'espérance et de l’obéissance. De même Holtzmann+ voit dans l’épitre les ruines d’un système, nivelées par des tendances pratiques. Nulle épitre catholique n’est selon lui plus deutéro-paulinienne. « Nulle autre part les illusions de la théologie régnante ne sont plus saisissables et plus impardonnables. Elle veut que Jacques et la 1° de Pierre soient deux fossiles retrouvés dans la couche la plus profonde du christianisme primitif. Erreur fondamentale! » Il s’agit d’une élaboration éclectique, populaire, des idées de Paul dans le goût moralisant du 2° siècle. La ligne paulinienne reste reconnaissable malgré la déviation produite par les idées d’espérance et d’obéissance; mais la justification par la foi est absente.

On a donc pu discerner dans l’épitre des tendances diverses; un fonds de christianisme primitif, des formules et jusqu'à un

Renan, L’Antechrist, p. 113 et suiv.

Weizsaecker, Das Apostolische Zeitalter, 1892, p. 669. Pfleiderer, Das Urchristenthum, 1887, p. 654 à 657. Neutest. Theol., 1897, t. 2, p. 308 à 318.

certain point une doctrine paulinienne; mais cette parenté plus ou moins étroite avec les divers courants du N. T. n’a rien de voulu et d’artificiel. Point de combinaisons diplomatiques; une franche naïveté, une candeur héroïque d’affirmation. Les meilleurs éléments de la piété des premiers jours se trouvent mêlés comme dans un alliage très précieux. Un successeur de Clément de Rome ne retrouverait pas un pareil accent.

De ces appréciations divergentes, se dégagent cependant, si on les interprète, si on les limite les unes par les autres, et surtout si on interroge l’épitre elle-même, un certain nombre de conclusions assez solides, et de traits acquis, constituant une physionomie.

Point d'originalité, soit! Ce n’est pas l’œuvre d’un penseur. Point de « Doctrine de Pierre’ », point d'idée génératrice et de système lié. Par contre, ce serait une exagération d’y voir un écrit purement homilétique. Les affirmations de doctrines sont fermes; les angles ne sont pas brisés, ce ne sont pas les ruines d'un système, tout n’est pas vu du côté moral, pratique. Il y a un solide exposé du christianisme dont les lignes se dessinent à travers les préceptes et les effusions.

Point de judéo-christianisme non plus, dans un écrit où le judaïsme n’a plus aucune ombre de privilège, où toute distinction d’origine et de pratique, est radicalement effacée. C’est le christianisme apostolique, l'attachement exclusif pour J.-C., une communion profonde, une fermeté dans l’espérance, une largeur dans l'amour, un enthousiasme rappelant les premiers jours. On peut nier que l’auteur ait connu personnellement J.-C., qu’il ait été le témoin de ce qu'il raconte. Il faut du moins le chercher dans la première communauté, qui était à la fois intime avec PA. T.. et toute brûlante du feu de la Pentecôte. Aïlleurs, plus tard, cet écrit ne se comprendrait plus.

Point d'indépendance à l'égard de Paul; mais c’est la subordination d’un contemporain qui accepte une haute et sainte

1. Pfleiderer, Urchristenthum, p. 657 : « une manière de penser, point de Lebrbegriff ».

influence, et qui reconnait dans la pensée du grand apôtre la véritable intelligence des faits et des expériences dont son âme vit. Nous n'avons pas affaire à un paulinisme incompris, affaibli, ce sont bien des affirmations essentielles de l’apôtre, transposées d’une façon personnelle, et généralisées. Paul lui-même ne faisait-il pas quelque chose de pareil dans sa prédication missionnaire ? Si la justification et le mysticisme paulinien, à parler strictement, ne se retrouvent pas d’une manière bien nette, il est très exagéré de les déclarer absents : la foi. cette notion centrale qui domine ces deux ordres d'idées, a dans l’épitre une profondeur caractéristique. La formule même du mysticisme de Paul (äv Xeuorû) est à une place d'honneur.

La notion qui domine l’épitre n’est ni la grâce dont l’œuvre est indiquée dès le début, ni « l’espérance vivante » qui domine en effet, avec un accent de triomphe, tout l'écrit. C’est l'Évangile, la bonne nouvelle du salut par J.-C. La grâce en est le fondement; Jésus-Christ en est l’auteur, la vie sainte et aimante des chrétiens en est la manifestation actuelle, l'espérance en attend le prochain et radieux accomplissement. La foi a le pas sur l’espérance même, mais la réalisation des promesses est si prochaine, si assurée, si glorieuse, que la foi même est espérance. L'auteur est donc avant tout le héraut de l'Évangile : c’est la figure que le livre des Actes lui donne, c’est le caractère essentiel de l’épitre qui porte son nom.

Esquissons maintenant, au moins dans ses lignes essentielles, la théologie que l’on peut dégager de l’épitre. Comme dansles Éphésiens, tout procède de Dieu, principe et fin des choses.

1° Dès les premiers mots, Dieu est nommé. Il apparait comme l’auteur du salut. Cette qualité seule intéresse en lui. Quand il est appelé créateur, c’est pour sa fidélité à laquelle on se confie (4, 19). Il est avant tout le Père. Père de Notre Seigneur J.-C. (x, 3), en qui nous sommes réconciliés avec lui. Père des croyants, qui l’invoquent sous ce nom (7, 17). Il est puissant (5, 6), saint (1, 15), terrible aux orgueilleux ($, 5). Il est en même temps le Dieu de toute grâce (5, 10) dont la patience est longue (3, 20).

Il ressent pour les pêcheurs une pitié profonde (7, 3). Père et juge sont ses deux attributs essentiels. Il jugera les vivants et les morts (4, 5), justement (2, 23), sans acception de personne (7, 17).

C’est à son libre dessein que remonte la cause profonde de toute vie spirituelle. Il prédestine les élus (1,2). Le terme de prescience qui est employé, ne restreint pas la force de la prédestination. Il indique que Dieu connaît tout ensemble et qu’il aime ceux qu'il choisit. Quand le temps est venu, il les appelle (x, 15), ce qui désigne à la fois la vocation intérieure et l’appel historique. Il les régénère (r, 3), les faisant naître de nouveau par sa Parole (x, 23), par l'Évangile qui communique la grâce du Dieu vivant (x, 3. 23-25). Il les garde par sa puissance (r, $) en vue de l’héritage incorruptible (1, 4), gloire éternelle (s, 10) qui leur est réservée dans les cieux (1, 4). Les méchants semblent être l’objet d’un autre décret qui leur assignerait leur lot de condamnation (2,8).

2. En face de Dieu, voici l’homme, être fragile, semblable à l’herbe qui se dessèche (r, 24). Comme dans la psychologie courante des juifs de ce temps, il est âme et corps. L’âme est l’être spirituel lui-même. Il est immortel et doit être sauvé (r, 9). Cette antithèse se présente aussi sous la forme plus ancienne de la chair et de l'esprit : la chair mortelle, l'esprit impérissable. Quelque chose de semblable se dira de J.-C., mis à mort quant à la chair, revenant à la vie, quant à l'esprit (3, 18). On parlera de même des morts du Scheôl (4, 6), mais le terme d’esprit se prend également dans le sens populaire pour désigner les esprits, les morts (3, 19).

Les facultés de l’être spirituel sont énumérées sans système, sans précision. C’est l’entendement, Suavoix; mais ce terme à apparence philosophique est loin de désigner une activité purement intellectuelle (les reins de votre entendement 1, 13!) Il s’agit du discernement moral. — C'est le cœur, centre de l’activité spirituelle consciente (3, 15), lieu de l’adoration. Comme dans l’ancienne psychologie hébraïque, autour de ce terme gravit tout ce qui a trait à la vie de l’âme.— C’est la volonté, envisagée dans ses manifestations concrètes (Bouanux 4, 3). — C’est la conscience. Trois fois ce mot revient pour exprimer lactivité consciente de

âme qui se connait (3,16), qui connaît Dieu (2, 19), et qui s'approche de lui (3,21). — Malgré leur précision apparente, ces termes tendent à se confondre : l’être nouveau qui procède de la régénération s’appellera : « l’homme caché du cœur » G, 4). ie

Le péché apparaît moins comme une notion dogmatique, que comme un fait moral. C’est un fait universel, puisque J.-C. est le seul juste (3, 18), puisque il faut naître de nouveau (7, 3). Rien n'est dit sur son origine : la vaine manière de vivre qui vient des pères n’a rien à voir avec le traducianisme; c’est l'héritage des coutumes qui se transmettent (1, 18).

La convoitise correspond à « l'instinct mauvais » de la théologie juive; à « la loi du péché qui est dans les membres », de Paul (Rom. 7,23). On ne retrouve pas la genèse des fautes, si fortement indiquée par Jacques (Jacq. 1, 14. 15); on en a un équivalent dans ce qui est dit des convoitises, qui atteignent les sources de la vie et préparent la perdition (2, 11). |

Toute suggestion mauvaise est ramenée à Satan comme à son auteur. Il cherche qui il pourra dévorer. Il séduit et il détruit. Mais son pouvoir, si grand qu'il soit, vient expirer devant la protection de Dieu, qui ne manque jamais à la foi vigilante et ferme (5, 8.9).

Comme dans l’enseignement de Paul, l’absence de loi change le caractère des fautes, et d’une façon plus marquée peut-être. Il est parlé des temps d’ignorance (1, 14) avec une indulgence toute prête à pardonner, pourvu que l’on rompe avec le mal dès qu’on y est appelé (r, 15). Il y a là une nuance tout humaine, un reflet de la prédication primitive, largement bienveillante à qui veut croire (Act. 2, 38-40; 10, 34-43).

Mais le péché par excellence est l’incrédulité considérée comme volontaire. C’est le refus de croire, la révolte même (3, 19; 4,17). Le mot employé (désobéissance) souligne la responsabilité de ceux qui rejettent le message salutaire.

Les péchés mentionnés rappellent les épitres de Paul (surtout le chap. s des Éphésiens qui insiste avec détail sur les habitudes grossières et coupables avec lesquelles il faut rompre). L'épitre de

Pierre, parlant à d’anciens païens, énumère avec toute la force possible les vices, l’idolâtrie déréglée, la haine entre les hommes. Elle oppose comme la nuit et le jour, le mal dont ils sortent, la vie nouvelle qu’ils doivent réaliser.

Enfin, comme dans la théologie pharisienne, la mortest non un fait naturel, mais le résultat d’un jugement, une rétribution des actions humaines (4, 6).

3. La christologie de l’épitre est, selon Beyschlag , plus simple que celle de Paul, de l’épitre aux Hébreux, de Jean. Cette simplicité n’est qu'apparente. Ce qui est vrai, c’est que l’épitre, toute remplie de la joie du salut, n’a ni cosmologie ni métaphysique. Le Christ n'apparaît que comme Rédempteur. Mais il n’en occupe pas moins la place centrale dans les conceptions religieuses et théologiques.

Avant de paraître sur la terre, il préexiste comme Esprit et révèle aux prophètes ce qui concerne sa venue (1, 11). Cette courte indication suffit pour établir une parenté intime entre cette doctrine et celle de Paul. Un peu plus loin en effet, comme le remarque Lobstein , il est parlé d’une préexistence idéale : dans le plan de Dieu J.-C. est d'avance l'agneau sans tache dont le sang sera versé pour les péchés du monde. Mais, à côté de cette détermination idéale de son œuvre, et dans cette détermination même? on retrouve clairement la préexistence réelle de sa personne. Ce n’est pas le mode d’exister inactif de l’homme céleste, créé avant l'Adam terrestre et qui attend le moment de paraître (Hénoch 46,1.2; 62,7; 48,6). Ce n’est pas la notion judéo-alexandrine des esprits qui existent dans les régions célestes et s’incarnent à un moment donné. Ce n’est pas davantage la doctrine du Logos, médiateur préexistant de la créations. C’est le Sauveur qui avant de vivre parmi les hommes, et pour eux, se fait connaître. Il est bien probable que le Fils, antérieur à la création

1. Lobstein, La Préexistence du fils de Dieu, p. 18. Voy. par contre Ménégoz l'Épitre aux Hébreux, p. 83.

2. auvoÿ... rooeyvwosuévou... pavepwfévroc… (1 P. 1, 19. 20).

3. Pfeiderer, Urchristenthum, p. 173; Ménègoz, l’Épitre aux Hébreux, p. 90; cf. Philon, de mundi opificio, 32 (éd. Wendland),

(x, 20), y prend part'; mais l’épitre n’en dit rien. J.-C. n’apparaîit que comme révélateur, sauveur et roi (T,11.2$3 I,3.19; FPB2JELCNS )e

De la personne même de J.-C. l’épitre parle fort peu. Elle préfère le montrer à l’œuvre. Tout au plus caractérise-t-elle sa double nature par l’antithèse de la chair et de l’esprit. Elle en fait autant pour l’homme, mais J.-C. est essentiellement Esprit (x, 11; 3,18).

Elle ne parle guère davantage de sa vie terrestre. L’épitre aux Hébreux le montre apprenant lobéissance (2, 10; 5,8), il n’apparaît ici que dans son idéale et constante perfection. Il supporte sans se plaindre, il est patient et doux dans la souffrance. Au reste, il ne s’agit pas tant de raconter ce qu’il a fait, que de proclamer l'exemple qu’il donne (2, 21-23) et surtout le salut qu’il apporte.

Sa mort est l'acte rédempteur par excellence. Il n’y a plus à la justifier, à en ôter le scandale. La croix est venue à son heure, dans le plan de Dieu, pour réaliser ses desseins. Les prophètes ont annoncé les souffrances et les gloires de Christ. Son sacrifice fonde la nouvelle alliance.

L’épitre accumule les déclarations et les symboles pour mettre en pleine lumière ce parfait sacrifice. Jésus-Christ a souffert une fois (3, 18): une œuvre semblable n’a pas à être recommencée. La victime est sans défaut : c’est l'agneau sans tache (x, 19), le juste qui meurt pour les injustes (3, 18). Il ne peut y avoir aucun doute sur cette image. Ce n'est pas seulement l’agneau muet, emblème de patience (Es. 53). Il y a substitution (3, 18) : une victime est offerte à la place des coupables. Il y a expiation (1,2) : un sang précieux a été répandu pour racheter (1, 19) et purifer. La croix est assimilée à l'autel. Il a porté nos péchés en son corps sur le bois (2,24). De même l’épitre aux Hébreux parlera de l’offrande du corps de Christ accomplie une fois pour toutes (Héb. 10, 10).

La notion du sacrifice domine ces textes. Et ce n’est pas seulement une grande image. L'auteur a bien le sens des actes sacrés dont il parle. Il ne les rabaisse pas. À ses yeux les sacrifices d'Israël

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