SECONDE PARTIE
De lattitude du Saint-Siège après le procès de Jeanne d'Arc. — Avant les années 1450-1455 le pape était-il dans les conditions voulues pour faire procéder à la revision du procès de 1431?
La vérité qui nous parait se dégager des réflexions précédentes, c'est que l'intervalle de vingt ans qui s'est écoulé avant le premier acte de protestation du roi Charles contre la condamnation inique de la Pucelle, a été indispensable pour lui fournir la preuve complémentaire de sa mission totale de par Dieu.
La même vérité va se dégager, ce nous semble, des réflexions qui suivent sur l'attitude du Saint-Siège de 1431 à 1450-55, eu égard à la mémoire de la suppliciée. Le procès de revisionne pouvait être utilement ouvert plus tôt qu'il ne l'a été. Entre auti-es témoins il entendre il y avait la Providence. Elle ne voulait parler qu'à son heure. Rome attendit qu'elle l'eût fait, et elle s'en est bien trouvée. Avec elle la France, l'histoire, la justice éternelle ne peuvent que s'en l'éjouir.
Un des faits caractéristiques à relever dans l'histoire du procès de la Pucelle c'est que, à nous en rapporter aux documents connus, le Saint-Siège ne s'en serait occupé ni pendant les débats, ni dans les années qui suivirent.
Les raisons majeures qui expliiiuent celle abstention pendant les débats sont la volonté manifeste du gouvernement anglais de tenir
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Rome h l'écart et dans l'ignorance de la cause, et. du côté du gouvernement français, l'absence de toute démarche directe ou indirecte pour saisir le chef de l'Eglise d'un recours motivé.
On ne sait que trop à quels sentiments peu dignes d'un roi de France, à quelles considérations politiques non moins indignes de lui, l'on doit attribuer l'attitude que Charles VU observa pendant le procès. On est pareillement fixé sur le but que la cour d'Angleterre poursuivait ens'efforçantdetenir Rome dans l'ignorance des débals; elle ne voulait à aucun prix d'une intervention pontificale qui eût rendu impossibles ses projets de vengeance et fait juger la prévenue par un autre tribunal que celui de Rouen.
En ces années 1430, 1431, deux papes ont occupé le siège de saint Pierre, Martin V et Eugène IV. Le procès de Jeanne s'ouvrit sous Martin V, il se termina sous Eugène IV. Ni l'un ni l'autre de ces papes n'en furent informés par les puissances que cette cause intéressait ; encore moins furent-ils priés d'intervenir.
Qu'on parcoure le texte du procès : on n'y trouvera pas une seule page donnant à entendre qu'il y ait eu des explications quelconques au sujet de la cause à juger entre Rome et l'Angleterre : on n'y découvrira pas une seule pièce qui paraisse inviter le chef de l'Eglise à s'y intéresser, ou bien un ordre, une instruction, un bref pontifical répondant à cet appel.
Parmi les pièces citées, il y a des lettres du gouvernement anglais, de l'évêque de Beauvais, de l'Université de Paris. Aucune de ces lettres ne prend le chemin de Rome et n'est adressée au Saint- Siège.
Le nom du pape Martin V ne se lit qu'une fois dans tout le procès ; celui du pape Eugène IV jamais.
Et le nom de Martin V n'y figure que pour préciser la date d'une séance.
C'est au nom du roi d'Angleterre que Pierre Cauchon engage, mène, juge le procès, .lamais, au cours des débats, il n'éprouve le besoin de demander à Rome des instructions. Lorsque l'accusée eu appelle au pape, l'évêque dédaigne cet appel et n'y répond que par le sarcasme.
Quant au gouvernement anglais, il ignore le Saint-Siège avant, durant et même après la cause. Ce n'est pas lui qui annonce au pape et aux cardinaux la condamnation et le supplice de la Pucelle, c'est l'Université de Paris.
Nous avons mentionné plus haut la mission dont le pape Eugène IV nouvellement élu chargea le cardinal Albergati de Sainte-Croix en vue d'un rapprochement entre la Fi-ance et l'Angleterre. On
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louchait à la fin du procès de Rouen. Or, dans la lettre que le pape écrivit à son légat a latere la Pucelle n'est pas nommée et aucune allusion n'y est faite. Ou bien Rome ignorait, ou bien elle estimait l'abstention chose sage. Si elle ignorait, le roi de France en est bien un peu cause, mais à l'Angleterre revient une aussi grande responsabilité.
Cette façon d'agir des deux gouvernements anglais et français explique suffisamment pourquoi ni Martin V, ni Eugène IV n'intervinrent au procès de la Pucelle, comme Clément V était intervenu sous Philippe le Bel, dans le procès des Templiers, et comme Léon X le fit plus tard dans le procès de l'allemand et humaniste Reuchlin. Les hommes d'Etat d'Angleterre et de France n'ignoraient pas ce qui s'était passé en 1307 dans l'afTaire des Templiers. L'Angleterre s'en souvint pour garder les mains libres. Charles VII ne s'en souvint que pour demeurer sourd à la voix de l'honneur et aux réclamations de la gratitude.
M. Gabriel Hanotaux est déconcerté par le silence du Saint- Siège durant le procès de Rouen. « Il n'est guère admissible, remarque-t-il, que pendant les six longs mois des débats, Rome n'ait rien vu, rien entendu; qu'elle ait tout ignoré, ou qu'elle ait, depuis, tout oublié. Morosini fait allusion plusieurs fois à des communications importantes qui auraient été faites à Rome par Charles VII et par l'Université de Paris au sujet de Jeanne d'Arc. De fait, il suffisait de quinze ou vingt jours à un messager pour aller de Rouen ou Paris à Rome, et il était rare que pour les affaires d'État ou les affaires de l'Église, il n'y eût pas toujours quelqu'un en route. » (Gabriel Hanotaux, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1910.)
L étonnement de Ihonorable académicien est fait lui-même pour étonner. Le gouvernement anglais tenait à ce que Rome ignorât les débats et la max'che du procès de Jeanne. Le gouvernement français, comme s'il entrait dans les vues de l'Angleterre, n'a rien fait pour éclairer le Saint-Siège. S'ensuit-il que le gouvernement pontifical ait vraiment tout ignoré? Nul n'en peut rien dire. Il a pu tout savoir et prendre ses sûretés pour que son sentiment et ses informations restassent des secrets d'État. Ce ne serait pas la première fois que le cas se rencontre dans les annales du Saint- Siège.
II a pu arriver aussi que le chef de l'Église ait jugé inutile de
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savoir, précisément à cause de l'éclat de la cause et de la solennité avec laquelle le tribunal allait procéder. Des juges à la science desquels les gens les plus difficiles rendaient hommage, des assesseurs choisis parmi les suppôts les plus brillants de l'Université de Paris, l'intérêt que 1 Tniversité même prenait à la cause, autant de garanties offertes au Souverain l'onlife pour laisser la justice suivre son cours et avoir confiance dans l'impartialité de ses représentants, à moins qu'il ne surgit des circonstances et raisons canoniques mettant en suspicion grave la régularité du procès et obligeant le juge suprême à tout remettre en question. Mais alors il fallait non seulement que ces circonstances se produisissent, mais qu'acte en fût pris et qu'elles fussent dénoncées à qui de droit dans les formes voulues. Or, les juges de Rouen veillèrent à ce qu'on n'en fît rien, et vraisemblablement Rome ne fut instruite positivement de ces irrégularités qu'après que Thomas de Courcelles eût rais le procès en forme. Jusqu'à cette heure-là, comme beaucoup d'assesseurs, la cour romaine put croire le procès de la Puceile suffisamment régulier. A partir de ce moment, un changement se produit : comme nous le disions tout à l'heure, qu'il y ait eu ignorance ou confiance de la part du Saint-Siège, l'une et l'autre cessent et, à Rome aussi bien qu'à Paris, on va marcher vers la pleine lumière.
Quant à la Chronique Morosini, 10, M. llanotaux ne lui prête-t-il pas une autorité qu'elle ne saurait avoir ? Lorsque les faits dont elle se porte garant ne sont pas confirmés par d'autres documents dignes de foi, de sages critiques estiment qu'il y a lieu de les considérer comme non avenus. Tel est le cas des prétendues communications de Charles VII dont il est question plus haut. Sur le sujet présent, nous avons des documents plus sérieux que la chronique susdite : ce sont les actes de l'Université de Paris dont le père dominicain Henri Denifle a dressé le Chartulaire. Qu'on prenne la peine de rechercher dans cet ouvrage, t. IV, quels ont été les faits et gestes de la puissante Université de l'année 1430 à 1452. Dans les pièces qui passent sous les yeux, il n'est pas plus question de Jeanne à propos du Saint-Siège, que si elle n'eût jamais existé. Nous [n'exceptons que les deux lettres de 1431 reproduites par J. Quicheral.
Ce terrain du procès de la Puceile était donc bien dangereux pour qu'aucun des docteurs de Paris n'osât s'y aventurer ? Si en s'abstenant ils exécutaient une consigne, que faut-il conclure sinon que l'Université tenait médiocrement à faire la lumière ?
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