‹ La premiére histoire en date de Jeanne d'ArcChapitre 4 sur 104 · V[II · texte numérisé non relu

V[II

« llecognoist et confesse que d'elle-mesme, sans estre pcovoquée ni contrainte par aucun, elle s'est précipitée d'une très haute tour, aymant mieux mourir que destre livrée entre les mains de ses ennemis et de survivre après la ruine de la ville de Gompiègne. Disant aussi n'avoir pu éviter qu'elle ne se précipitast. El toutes fois que saintes Catherine et Marguerite lui avoient expressément deffendu de se précipiter ; lesquelles néantmoins oiïenses maintient estre un grand péché, et sçavoir bien que ce péché lui a esté pardonné après s'en estre confessée, et qu'elle en a eu révélation. »

« Asseure que saintes Catherine et Marguerite lui ont promis de la mener en paradis, pourvu quelle garde bien sa virginité tant de l'ame que du corps qu'elle dit leur avoir vouée ; et estre aussi certaine d'aller en paradis que si présentement elle estoit desja avec les bienheureux. Et qu'elle ne pense avoir fait jamais les œuvres de péché mortel : et que si elle estoit en péché mortel, saintes Catherine et Marguerite, comme il lui semble, ne la visiteroient [pas| chacun jour, ainsi qu'elles font. »

« Maintient et asseure que Dieu ayme certains viateurs ' [hommes vivants] qu'elle nomme, et mesme plus qu'il ne l'ayme elle-mesme; et sravoir cela par révélation de saintes Catherine et Marguerite qui parlent souvent à elle en langue

1. Viateurs. c.-ii-d. homines in via, par opposition à hoinines in 1er mino salutis.

A ROUEN. — LE PHOCÈS 61

françoise, non angloise, attendu qu'elles ne sont Lpas] du parti anglois ; et depuis qu'elle a sceu par révélation que ses voix estoient pour le susdit prince, n'a point aymé les Bourguignons. »

(' A dit et confessé qu'elle a fait plusieurs fois la révérence aux esprits susdits qu'elle appelle Michel, Gabriel, Catherine et Marguerite, se descouvrant la teste, fléchissant les g'enoux, baisant la terre par où ils ont passé et leur vouant sa virginité ; embrassant quelquefois les mesmes Catherine et Marguerite, les baisant et touchant corporellement et sensiblement, leur demandant conseil et ayde, les invoquant aucunes fois, ores qu'ils la visitent souvent sans qu'elle les invoque, et qu'elle obéit et acquiesce à tous leurs conseils et commandements. Et dès le commencement y acquiesça sans en demander conseil à père, ni à mère, ni à son curé, ni à quelque autre prélat ou ecclésiastique.

Au reste, croit que les voix et révélations qu'elle a par le moyen de ces saints et saintes viennent de Dieu et par son ordon-nance, aussi ferm'ement qu'elle croit la foy chrestienne et que Nostre Seigneur Jesuchrist a soulïert mort et passion pour nous.

Adjouste encore que si un malin esprit après lui apparoissoitet qu'il feignist estre saint Michel, elle cognoistroit bien si ce seroit saint Michel ou non. Outre, dit que sans avoir esté induite ni poussée par aucuns, elle fit serment à saintes Catherine et Marguerite qui se manifestoient à elle, de ne point révéler le signe de la couronne qui devoit estre donnée à ce prince auquel elle estoit envoyée ; et finalement a dit : sinon qu'elle eust permission de le révéler. «

« Plus, dit et confesse que si l'Eglise vouloit qu'elle fist

02 E. lUCHER. LA PL'CELLE D ORLEANS

quelque chose contraire au commandement qu'elle prétend lui avoir esté fait de Dieu, qu'elle ne le feroit pour quelqiie chose que ce soit : asseurant qu'elle s<;ait bien que ce qu'elle a déposé au procez vient par l'ordonnance de Dieu, et qu'il lui seroit impossible de faire au contraire. Et de tout cela ne s'en veut rapportera l'Eglise militante, ni à quelque homme du monde que ce soit, mais seulement à Dieu duquel elle fera tousjours les commandements, principalement quant à ses révélations et à la matière d'icelles et de tout ce qu'elle dit avoir fait par révélation.

Maintient, davantage, que les responses qu'elle fait ne proviennent pas de sa teste, mais du conseil et précepte que ses voix lui donnent. Encore qu'on ait plusieurs fois déclaré à cette femme l'article de la foy touchant la créance que chacun est tenu d'avoir, qu'il y a une sainte Eglise catholique, et qu'on lui ait remonstré que tous fidèles chrestiens sont obligez d'y obéir et de sousmettre tous leurs dits et faits à l'Eglise militante, principalement aux matières de la foy, et qui concernent la doctrine sacrée et les constitutions ecclésiastiques ^ ».

Advertissement sur lesdits douze articles.

Ces articles sont calomnieusement couchez et n'ont aucune conformité avec la vérité des responses de la Pucelle articulées au procez d'office, lesquelles responses portent leurs

1. Les douze articles ont été frappés d'une flétrissure spéciale par les juges de 1456. « Extrait corrompu, dolosif, calomnieux des aveux de la Pucelle », ils arrêtèrent qu'ils seraient « lacérés judiciairement ». Pour se rendre compte du bien fondé de celte sentence, il faut voir le tableau que L'Avordy, dans sa Notice sur le procès, a dressé du texte de ces articles. Ce tableau est à quatre colonnes. L'une donne le texte latin des articles, la deuxième la traduction française, la troisième les qualilicaLions de l'Université de Paris, la quatrième les observations auxquelles ces trois colonnes donnent lieu.

L'ensemble a pris 40 pages petit in-i".

Voir Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. t. III, p. 58-98, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres.

A ROUEN. — LE PllOCÈS 63

justes excuses partout. Car, pour exemple, le premier article représente la Pucelle comme quelque lille rodant parmi les gens de guerre, ne plus ne moins que si à la première apparition de ses voix elle eust couru après Baudricour, là où par sa déposition apparoist qu'elle a esté cinq ans entiers à combattre et résister, disant qu'elle estoit une pauvre fille qui ne sravoit aller à cheval ni faire la guerre, ni à qui s'adresser. Et fut tellement pressée qu'elle ne pouvoit demeurer on places, ayant esté jusques par trois diverses fois à Vaucouleur, et mesme y fut une fois trois semaines entières; le curé estant venu à elle avec une estole pour l'exorciser, ainsi que son hostesse a déposé en la revision du procez, et en a esté fait mention au premier livre.

Davantage, ayant déposé qu'elle estoit envoyée du Roy du ciel, ils lui font dire qu'elle est envoyée du Dieu du ciel: qui est une manière de parler des idolâtres, lesquels imaginoient qu'il y avoit un Dieu des montagnes et un des vallées, un du ciel et un autre de la terre, etc. Plus, attendu qu'elle avoit confessé que la cause pour laquelle le Roy s'estoit déterminé à lui adjouster foy estoit parce quelle lui avoit révélé un signe de ses propres faits, et ayant protesté qu'elle avoit fait serment de ne jamais révéler ce signe, ils détorquent cela à une autre déposition, [celle] de la couronne qu'elle avoit confessé avoir esté apportée au Roy par l'ange saint Michel, qui sont toutes malignes chicaneries. Gomme pareillement ce qu'ils lui imputent qu'elle a absolument préféré de porter un habillement d'homme à communier lejour de Pasques : sur quoy le lecteur verra l'advertissement sur la quatorziesme séance.

.Sil est loisible de faire comparaison des choses humaines aux divines, proportion gardée, certes lEvesque de Beauvais en ces prétendus articles a imité les Juifs, ennemis de Nostre Seigneur, qui l'accusèrent et le firent mourir sous prétexte qu'il se disoit absolument leur Roy, sans adjouster aucunes circonstances et qualités de la royauté de Jésus-Christ, lequel'

Ci E. niCHER. — LA l'UCELLE DORLÉAXS

esloit venu au monde pour racheter les âmes de son précieux sang et leur donner la jouissance d'un royaume tout spirituel. Cependant Pilate, président en la province, le condamna comme voulant empiéter l'Estat de César. Et depuis, sous ce mesme prétexte, on a fait le procez aux apùtres et à plusieurs martyrs. Que si l'accusation des Juifs eust esté nuement proposée et envoyée (;a et là à diverses personnes ainsi que l'Evesque de Beauvais a envoyé ses prétendus articles, il n'y a aucun homme qui n'eust jugé que Jésus Christ eust voulu remuer l'Estat et ne l'eust condamné comme renversant l'ordre politique et perturbateur du repos public.

Ce qui nous apprend que les chefs d'accusation contre quelqu'un doivent estre considérez avec toutes leurs circonstances et responses des accusez. Et par ainsi ces articles et les délibérations intervenues sur iceux, sont de nulle considération, quoy que l'Evesque les aye fait register avec ostentation, pensant par une telle multitude d'hommes partiaux, ennemis de leur Roy et de leur patrie, couvrir l'inimitié morteUe qu'il portoit à la Pucelle, ou plus tost à son prince naturel, au déshonneur et détriment duquel l'Anglois faisoit faire le procez à cette fille et l'avoit achetée à cet efïet.

Et [il] n'importe de dire que ces délibérations n'ont esté données que doctrinalement, c'est-à-dire en fait de doctrine, pour ce qu'elles sont données sur de faux faits et calomnies recherchées à dessein de faire mourir la Pucelle.

Et n'est de raison ni de justice qu'aucuns opinent en quelque procez que ce soit, sinon qu'il ayent assisté à tout le procez et délibérations, et principalementen matière criminelle. Ne faut encore omettre que l'Evesque a ordonné que ceux qui délibéreront sur les divers articles, envoyeront leurs opinions scellées et cachetées, à dessein de ne s'en pas servir au cas qu'elles répugnassent à sa conspiration. Et plusieurs ont tesmoigné qu'il avoit malmené aucuns desdits délibérans pour avoir allégué les canons et contrevenu à ce qu'il demandoit.

A nOUEN:. LE- PROCES

[Délibérations sur les douze articles.

Or, le jeudi douziesine avril 1431 après l'asques, opinèrent premièrement sur ces articles les conseillers et assesseurs ordinaires de l'Evesque de Beauvais assemblez pour cet effet, qui avoienl assisté et assistoient au procez, sravoir Erard Emengart, présidant à cette délibération comme plus ancien docteur, Jean Beaupère, Guillaume le Boucher, Jacques de Turonia ou de Touraine, Nicolas 3Iidi qui a dressé lesdits articles, Pierre de Migetio (Migiet), prieur de Longueville, Maurice du Chesne, Jean de Nibat, Pierre de Houdenc, Jean Fabri, Pierre Maurice, l'abbé de Mortemer, Gérard Feuillet, Richard des Prés et Jean Charpentier, tous docteurs- en théologie; Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, Ysambert de la Roche et Thomas de Gourcelles, bacheliers en théologie, disans sur lesdits articles que :

« Attendu la qualité de la personne, ses faits et dits, et les moyens des apparitions et révélations et autres circonstances exprimées èsdits articles et contenues au procez, le tout conféré et rapporté l'un avec l'autre, bien pesé et'examiné, que toutes les dites apparitions et révélations que cette femme publie et se vante avoir de la part de Dieu par l'entremise des Anges et saintes, sont au contraire plus tost pures fictions humainement con trouvées, ou qui procèdent des esprits malins, et que cette femme na eu aucun signe valable ni suffisant pour debvoir adjouster foy et cognoistre telles révélations. Que les susdits articles contiennent plusieurs menteries et choses feintes à plaisir, et que cette femme a cru de trop léger. Y a pareillement des divinations superstitieuses, des faits scandaleux et irreligieux, dits et assertions téméraires, présomptueuses, pleines de jactance et vanterie, des blasphèmes contre Dieu et les saints, et une impiété à l'endroit de ses propres parens, et aucunes choses qui ne s'accordent "pas] avec le précepte de la dilection du

66 E. RICHER. — LA l'LCELLE D ORLÉANS

prochain el qui ressentent l'idolâtrie, et outre tendent à faire schisme, sentent mal de l'unité, autorité et puissance de l'Eglise, et sont grandement suspectes d'hérésie. Quant à ce qu'elle tient que ceux qui lui apparaissent sont saint Michel, saintes Catherine et Marguerite, et que les choses qu'ils lui disent sont bonnes, et outre asseure croire cela aussi fermement que la foy chrestienne, on la doit tenir pour suspecte d'erreur en matière de foy. Car si elle prétend que les articles de la foy ne doivent estre crus ni tenus plus fermement que les saints qui lui ont apparu sont saint Michel, saintes Catherine et Marguerite, et que tout ce qu'elles lui disent est bon, elle erre en la foy. Plus, asseurant avoir fait par exprès commandement de Dieu tout ce qui est couché et porté en l'articlecinquiesme avec le contenu du premier article, sçavoir qu'elle a bien fait, ne recevant [pas] le sacrement de l'Eucharistie au temps ordonné de l'Eglise, ensemble tout ce qui est couché ci-dessus aux dits articles, cela est un grand blasphème contre Dieu et contre la foy. »

Et voilà en somme la résolution des Docteurs et autres susnommez assesseurs de l'Evesque de Beauvais intervenue sur ces douze articles, et non sur les dépositions de la Pucelle contenues au procez. Laquelle résolution, ensemble les dits douze articles, est une tablature d'iniquité dressée par l'Evesque de Beauvais pour estre envoyée tant à l'Université de Paris qu'à plusieurs autres particuliers qui ont donné leur ad vis sur ces prétendus articles, conformément à la résolution qui leur a servi de préjugé et de tablature. Et quant à ce qu'ils maintiennent que la Pucelle n'a eu aucun signe Valable et suffisant pour adjouter foy à ses révélations, nous avons desmontré le contraire par les règles que les théologiens ont establies pour l'examen et discrétion des esprits, sur la fin du premier livre de cette histoire.

[Maistres et assesseurs dont les délibérations ont été envoyées à part'].

Or, ensuivent les noms des opinants, soavoir, maistres Denis Gastinel, licencie' es droits, Jean Basset, licencié en droit canon et officiai de Rouen, Gilles, abbé de Fécamp, docteur en théologie, lesquels ont suivi en tout et partout la délibération des dits assesseurs et conseillers de l'Evesque de Beauvais ci-tlessus allégués, comme pareillement maistre Jacques Guesdon, cordelier, docteur en théologie, maistre Jacques Maugier, chanoine de Rouen et licencié en droit canon, maistre Jean Brûlot, licencié en droit canon et chantre de l'église de Rouen, maistre Nicolas de Venderès, licencié en droit canon et archidiacre d'Eu, maistre Gilles Deschamps, licencié en droit civil, chancelier et chanoine de l'église de Rouen, maistre Nicolas Caval, licencié en droit civil, chanoine de Rouen, maistre Robert Barbier, licencié en droit canon et chanoine de l'église de Rouen, maistre Jean de Lespée, licencié en droit civil, chanoine de l'église de Rouen, maistre Jean Hulot de Chastillon, archidiacre et chanoine de l'église d'Evreux, maistre Jean de Bonesgue, docteur en théologie, aumosnier de l'abbaye de Fécamp, maistre Jean Garin, docteur en décret, le chapitre de l'église de Rouen assemblé en corps, maistre Aubert Morel et Jean de (Juemino, licenciez en droit canon, advocats en l'officialité de Rouen, onze avocats de la cour séculière de Rouen, messires Philibert de Coutances, monsieur l'Evesque de Lisieux, messires Nicolas de Gemeticis et Guillaume de Gorneliis, abbez et docteurs en décret, maistres Raoul Roussel, docteur en droit, maistres Pierre Minier, Jean Pigache et

1. Les maîtres et docteurs dont les noms suivent ci-après ne souscrivirent pas une même et coiumunc délibération, mais cliacun formula la sienne, aboutissant en somme au même résultat que la délibération rapportée plus haut. E. Biclier a jugé inutile de reproduire ces délibérations particulières. On les trouvera dans J. QuicuEnAr. Procès, t. I, p. 341-374.

Richard de Grouchel, bacheliers en théologie, maistre Raoul Silvestre, bachelier en théologie.

[18 avril. — Exhortation charitable à la Pucelle malade, dans sa prison '.]

Le mercredi dix-huitiesme avril 1431, l'Evesque de Beauvais déclare qu'ayant vu les susdites délibérations contenans les griefs et grands deffauts contenus aux réponses de Jeanne, et que si elle ne les corrigeoit, elle s'exposoit à de grans périls, pour ces causes il a estimé estre à propos de la Aiire doucement et charitablement admonester par plusieurs gens de bien et doctes personnages, tant docteurs qu'autres, afin do la mettre et réduire à la voye de vérité et sincère profession de nostre foy ; et que, pour cette cause, [il] s'est transporté à la prison assisté de Guillaume Boucher, Jacques de Touraine, Maurice du Ghesne, Nicolas Midi, Guillaume Adelée, etc., et en leur présence parla en cette sorte à la dite Jeanne qui disoit estre malade, lui resmontrant que plusieurs personnes doctes avoient diligemment examiné ses responses et dépositions, et y avoient remarqué plusieurs choses grandement périlleuses en la foy. Et d'autant qu'elle estoit une femme qui n'avoit point de lettres et ignoroit les saintes Escritures, il lui offroit donner des hommes doctes et sçavants, et gens de grande probité, afin de l'instruire duement de ce qu'elle avoit à faire pour le salut de son àme. Que si elle-mesme en pouvoit eslire aucuns, qu'elle les nommast, etc. Au reste, qu'ils estoient tous ecclésiastiques et volontairement désiroient son salut, et faire tout ce qu'il leur seroit - possible pour elle. Que l'Eglise en semblables choses ne

1. K. Richer ne donne pas de détails sur la maladie ([ui menaea les jours de la Pucelle dans les premiers jours daviil. 11 se borne à la nacntionner dans l'avertissement dont il fait suivre le résumé de l'exhortation charitable, et à rappeler les instructions données aux mwlecins par le comte de Warwick.

ferme jamais son sein à ceux qui retournent finalement à elle, etc.

La Pucelle respond qu'elle les remercioit des bons advertissements qu'ils lui donnoient pour son salut, disant qu'attendu sa grande infirmité, il lui sembloit estre en péril de mort. Que si Dieu vouloit faire son plaisir d'elle, elle les prioit de permettre qu'elle fust confessée, et pust recevoir le saint sacrement de l'Eucharistie, et estre inhumée en terre sainte.

On lui remonstra que si elle vouloit recevoir les sacrements de l'Eglise, il falloit comme bonne catholique qu'elle se confessast; et pareillement se sousmist au jugement de l'Eglise ; que persévérant en son opinion de ne pas se sousmettre à l'Eglise, on ne lui pouvoit administrer les sacrements qu'elle demandoit, excepté le sacrement de pénitence qu'on estoit près de lui conférer.

Elle répliqua ne leur pouvoir respondre autre chose.

On lui dit lors que plus elle craignoit de sa vie corporelle à cause de l'infirmité qui la travailloit, d'autant plus debvoitelle amender sa vie, et qu'elle ne jouiroit pas des droits de l'Eglise, si elle ne se sousmettoit à l'Eglise.

Répliqua, si son corps mouroit en prison, quelle s'attendoit qu'ils le feroient mettre en terre sainte; que si ne le faisoient, elle s'en rapportoit à Dieu.

On lui remonstra encore qu'elle avoit déposé autres fois en son procez que si elle avoit dit ou fait quelque chose qui fust contre la foy chrestienne ordonnée de Dieu, elle ne le voudroit soustenir.

Repartit qu'elle se rapportoit aux réponses qu'elle avoit fait sur cela et à Nostre Seigneur.

Et parce qu'elle asseuroit avoir plusieurs révélations de la part de Dieu faites par saint Michel et saintes Catherines et Marguerite, on lui demanda s'il venoit quelque bonne créature qui asseurast avoir des révélations de la part de Dieu touchant ses faits, si elle lui voudroit adjouster foy.

70 E. RTCHER. — L.\ PUCELf-E D ORLEANS

Maintient qu'il n'y avoit chrestien au monde, s'il venoit à elle et disoit avoir des révélations, qu'elle ne sceust bien cognoistre s'il diroit la vérité ou non, et qu'elle srauroit cela par le moyen de saintes Catherine et Marguerite.

Interrogée si elle imagine que Dieu puisse révéler quelque chose à une bonne créature qui soit incognue à elle qui respond, elle repartit qu'il est bon de sravoir que oui, mais qu'elle ne crôiroit à aucun homme ni femme sans avoir au préalable quelque signe.

On lui demande si elle croit que la sainte Escriture soit révélée de Dieu à son Eglise. Répliqua : Vous scavez bien qu'il est bon de savoir que oui.

Elle fut sommée, exhortée et requise de prendre un bon conseil des ecclésiastiques et notables docteurs et de les croire pour le salut de son âme. Et lui demanda-t-on derechef si elle vouloit sousmettre ses faits à l'Eglise militante.

llespondit linalement, quoy qu'il lui dust arriver, qu'elle ne diroit autre chose que ce qu'elle avoit déposé au procez, etc.

On lui dit que si elle ne se sousmettoit à l'Eglise, elle seroit abandonnée comme une sarrazine et mescréante. Repartit qu'elle estoit bonne chrestienne, et avoit esté bien baptisée, et qu'elle mourroit en bonne chrestienne.

On lui demande, puisquelle désire que l'Eglise lui administre le sacrement de l'Eucharistie, si elle veut se sousmettre à l'Eglise militante, et qu'on lui permettroit de communier. Réplique que pour cette submission elle ne respondra autre chose, et qu'elle ayme Dieu, le sert, est bonne chrestienne et voudroit de tout son pouvoir ayder et soutenir l'Eglise.

On l'interroge si elle vouloit (ju'on ordonnas! une belle et notable procession pour la réduire à un bon estai, au cas qu'elle n'y fust.

Respond qu'elle veut bien que l'Eglise et les catholiques prient pour elle.

A ROUEN'. — LE l'HOCES

Advertissement.

Pendant que la Pucelle fut malade en la prison, les Anglois esloient en extrême crainte qu'elle ne mourust. De sorte que maistre Guillaume de la Chambre, docteur en médecine, a déposé à la revision du procez, que le cardinal de Winthon (de Winchester) et le comte de Warwic l'envoyèrent quérir avec maistre (Juillaume Desjardins, aussi docteur en médecine, pour ce qu'ils traitoient la Pucelle en sa maladie, et que le comte de Warvic leur dit nommément qu'ils prissent bien garde qu'elle ne mourust de sa mort naturelle, et qu'il ne la falloit pas saigner, si possible : elle se feroit mourir si on lui ouvroit la veine. Que le Roy d'Angleterre ne voudroit pour chose du monde qu'elle mourust de sa mort naturelle, qu'il l'avoit bien chèrement achetée et la vouloit faire brus- 1er. Chose que l'Evesque de Beauvais sçavait bien, et pour cette cause travailloit si ardemment à son procez sans lui donner aucune relasche, mesme après une si grande maladie.

[2 mai. — Admonition publique dans une salle du Château de Rouen]

Le vendredi, second jour de may, l'an 1431, l'Evesque se transporta en la prison avec ses assesseurs et conseillers, la Pucelle ayant recouvré sa santé, et députa maistre Jean de Chastillon, docteur en théologie, archidiacre d'Evreux, pour l'admonester : à raison de quoy elle fut amenée devant l'Evesque ^.

Et toutes les exhortations qui lui furent faites ne tendoient qu'à linduire à se sousmeltre à l'Eglise militante, ensemble tous ses

\. Celte admonition fut très solennelle. Le» deux juges. Pierre Cauclion et le vice-inquisiteur, présidaient assis sur le tribunal. Les assesseurs étaient au nombre de .soi.vante-trois. L'admonition eut lieu, non dans la prison de la Pucelle, mais dans une des salles du château royal.

/2 E. UICHEU. LA PUCELLE D OULEANS

faits et dits. Et lui fut expliqué [ce] que c'tfstoit que l'Eglise militante, et quel pouvoir et autorité elle avoit de IJieu ; que tous les chrestiens estoient tenus de s'y sousmettre, conrorméineai à cet article du symbole, Je crois une sainte Eglise catholique, qui est toujours régie du saint Esprit et ne peut errer ni deiïaillir, etc. Que plusieurs docteurs avoient veu et diligemment examiné ses dépositions et responses touchant les révélations quelle disoit avoir ; qu'on avoit conféré avec les ecclésiastiques et autres personnages qualifiez de son parti touchant la couronne qu'elle disoit avoir esté apportée à son Roy par un Ange, lesquels tenoient cela pour un manifeste mensonge ; comme pareillement plusieurs autres siennes dépositions. Que c'estoit chose bien périlleuse de s'estimer digne de pareilles apparitions et révélations, et de mentir en ce qui appartient à Dieu et à la religion, et de rechercher les choses qui sont au-dessus de sa capacité. Qu'à l'aison de ces fictions et révélations supposées, elle s'estoit précipitée en plusieurs autres ci'imes, comme de vouloir presdire les choses futures qui sont cognues à Dieu seul, etc.

A quoy elle respondit selon sa coutume ordinaire, à sçavoir qu'elle croyait bien que l'Eglise militante ne pouvoit errer ni deffaillir, mais que pour le regard de ses faits et dits, elle s'en rapportoit totalement à Dieu qui lui avoit fait faire tout ce qu'elle avoit fait, auquel elle se sousmettoit comme à son créateur, etc.

On lui demanda si elle vouloit dire qu'elle n'eust aucun juge en terre, et si elle ne recognoissoit pas nostre saint père le Pape pour juge. Répliqua ne leur pouvoir dire autre chose décela, et qu'elle avoit un bon maistre, à sçavoir Dieu, auquel elle se commettoit et résignoit du tout.

On lui dit que si elle ne vouloit croire à l'Eglise et à cet article du symbole, une sainte Eglise catholique, elle estoit hérétique, soustenant cela, et seroit bruslée par d'autres juges. Respondit qu'elle ne leur diroit autre chose : et si elle voyoit du feu, quelle persisteroit constamment en cet advis et ne feroit autre chose.

Interrogée si le saint Concile général, nostre saint père le Pape, les cardinaux et autres prélats de l'Eglise estoient ici présents, elle se voudroit sousmettre à eux, dit qu'ils n'auroient autre chose d'elle.

Enquise si elle se vouloit sousmettre à nostre saint père le Pape, respondit : Mcnez-moy à lui et je lui respondroy. Et ne voulut rien dire autre chose.

On lui fait plusieurs interrogatoires sur l'hai)illement d'homme

A UUUKN. LK l'UUCES 7$

qu'elle portoit. A quoy respondit comme elle avoit fait au procezd'office, et dit notamment qu'après qu'elle auroit fait ce pour quoy elle estoit envoyée de la part de Dieu, elle prendroit un habit de femme, etc.

S'enquièrent, quand saintes Catherine et Marguerite viennent à elle, si elle tait le signe de la croix. Respond, oui aucunes fois, et d'autres fois non.

Enquise si elle se vouloit rapporter à l'archevesque de Rheims, et au mareschal de Boussac, à Charles de Bourbon, au sieur de La Trémoille,à La Hire et autres auxquels elle a dit avoir monstre cette couronne dont a esté parlé ci-devant, et qu'ils estoient présents lorsque l'Ange l'apporta à celui qu'elle appelle son Roy; laquelle couronne fut mise entre les mains de l'archevesque de Rheims ; ou bien si elle veut se rapporter à quelques autres de son parti qui escriront sous leui's scellezs la vérité de ce fait : requit qu'on lui donnast un messager et qu'elle leur escriroit de tout le procez; et ne voulut autrement les croire ni s'en rapporter à eux.

Quant à ce qu'on lui disoit touchant la présomption de prédire des choses futures contingentes, etc., répliqua qu'elle s'en rapportoit à son juge nostre seigneur Dieu et à ce qu'elle avoit autres fois déposé, qui estoit escrit au livre de son procez.

Interrogée si l'on envoyoil trois ou quatre ecclésiastiques de son parti qui viendront sous un sauf-conduit, [sij elle se voudroit rapporter à eux touchnnl ses apparitions et autres choses contenues en ce procez : demanda qu'on les fist venir et qu'elle respondroit api'ès, et autremout ne se voulut rapporter ni sousmettre à eux de ce procez.

On lui demanda si elle se vouloit sousmettre à l'église de Poitiers où elle avoit esté examinée. Répliqua : Croyez-vous me prendre et tirer à vous de cette manière ?

Pour conclusion et d'abondant, elle fut de nouveau généralement advertie de se sousmettre à l'Eglise sous peine d'estre abandonnée de l'Eglise. Ce qui arrivant, elle seroit en grand péril pour son corps et pour son amc, se mettant en danger d'être bruslée éternellement, quant à son ame, et temporellement quant à son corps par d'autres juges ^

Elle repartit qu'ils ne feroiçnt pas ce qu'ils disoient contre elle que mal ne leur en arrivast tant en leurs corps qu'en leurs âmes.

On lui dit qu'elle allé.uast quelque cause pourquoy elle ne se

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