‹ La premiére histoire en date de Jeanne d'ArcChapitre 44 sur 104 · IG · texte numérisé non relu

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voulust sousmettre au jugement de l'Eglise par opiniaslreté.

Tesmoigne quelle estoit en la garde d'un Anglois et de ses serviteurs en la prison, ayant les fers aux jambes, et que plusieurs disoient qu'elle debvoit eslre tirée de là et mise aux prisons ecclésiastiques ; toutes fois qu'on n'a jamais fait de délibération sur cela. Et asseure avoir ouy dire à l'évesque de Beauvais qu'elle avoit esté trouvée vierge : et est certain que si elle n'eust esté telle, qu'ils n'eussent pas tu cela au procez et eussent publié qu'elle estoit corrompue. Qu'il se souvient qu'après -qu'on lui eust fait plusieurs interrogatoires, il fut résolu qu'à l'advenir on l'interrogeroit en présence de peu de personnes, et ne sçait pour quelles fins cela fut ordonné.

Qu'tl est mémoratif icelle avoir esté plusieurs fois interrogée de se sousmettre à l'Eglise : sur quoy elle fit plusieurs et diverses responses qui sont registrées au procez, à quoy il se rapporte.

Quant aux douze articles qui ont esté extraits du procez, ce fut maistre Nicolas Midy qui les colligea, et toutes les délibérations sur lesquelles sont intervenues les sentences contre la Pucelle furent faites et prises sur lesdits douze articles. Qu'il a maintes fois ouy dire à maistre Nicolas Loyseleur qu'il s'estoit plusieurs fois déguisé pour aller parler à cette fille en la prison en habit dissimulé, et ne sçait pas ce qu'il lui disoit sinon qu'il l'avoit conseillée de se manifester à lui et qu'il estoit prestre . et croit qu'elle se confessa au dit Loyseleur.

Quant au formulaire d'abjuration qui commence Je Jeanne etc., ne sçait qui l'a dressé. Bien sçait que maistre Nicolas de Venderès en dressa un qui commençait : Toutes et quantes fois que l'œil du cœur, etc. Ne peut se souvenir si c'est le formulaire qui a esté registre au procez. Bien a mémoire que aucuns des assistans dirent à l'évesque de Beauvais que recepvant cette fille à se retracter, il ne pouvoit pas faire sa sentence,

5° Maistre Jean Monnet, docteur en théologie et chanoine de l'église de Paris, confessa avoir esté à Rouen comme ser-

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viteur et en la compagnie de maistre Jean Beaupère, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles et de plusieurs autres docteurs qui avoient esté mandez pour assister audit procez, et que le procez de la Pucelle ayant esté commencé, il y assistoit et escrivoit, non comme notaire, mais comme serviteur de maistre Jean Beaupère, et que ce qu'il avoit escrit il l'avoit recognu au procez fait en françois; et se souvient que quelquefois lui déposant et les notaires omettans quelque chose de ce que disoit la Pucelle, elle le faisoit relire et corriger. Qu'il a mémoire qu'elle fut visitée pour sçavoir si elle estoit vierge, et qu'elle fut trouvée vierge, et qu'on disoit qu'elle avoit esté blessée en allant à cheval. Qu'il avoit entendu qu'aucuns alloient parler à elle en habit dissimulé.

Au reste, quand on lui proposa le formulaire de rétractation, qu'il estoit sur le théastre aux pieds de maistre Jean Beaupère son maistre, et entendit la Pucelle dire que si les ecclésiastiques lui conseilloient en conscience qu'elle debvoit faire la dite rétractation, elle feroit volontiers ce qu'ils lui conseilleroient. Et qu'alors on lui présenta un petit papier contenant six ou sept lignes; et dit plusieurs fois qu'elle se rapportoit aux consciences de ceux qui la jugeoient, si elle debvoit ou non faire une telle révocation, etc.

6° Noble homme Louys de Goûtes, escuier, sieur de Novion et de llugles, âgé de quarante-deux ans. C'est l'un des escuiers que le Iloy donna à la Pucelle, et a tousjours esté avec elle jusques à l'assaut qu'elle fit donner à Paris : sa déposition est toute conforme à ce que nous avons escrit au premier livre.

7" Noble homme Gobert Thibaut, escuier de l'escurie du Roy, âgé de cinquante ans, dépose conformément à ce que nous avons narré au premier livre

8° Noble homme Simon Beaucroix, escuier, âgé de cinquante ans. Il estoit à monsieur Dolon (d'Aulon) séneschal de Beaucaire, et sa déposition est conforme à ce que nous avons exposé au premier livre.

9° Maistre Jean Barbier, advocat du Roy en sa cour du Par-

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lement, âgé de cinquante ans, rend lesmoignage de ce qui s'est passé à Chinon et à Poictiers où il estoit pour lors.

10° Damoiselle Marguerite la Touroude, veuve de feu René de Bouligny conseiller et trésorier du Uoy, âgée de soixantequatre ans. C'est elle qui logeoit la Pucelle quand elle estoit à Bourges. Sa déposition porte quelle la logée trois ans, qui est une erreur du notaire : il faut lire trois mois. C'est tout le temps de l'hyver que la Pucelle a esté en Berry, car, sur le printemps, elle repassa en France.

1 1° Jean Marcel, bourgeois de Paris, âgé de cinquante-six ans, déclare avoir esté à Rouen lorsqu'on fit rétracter la Pucelle, et qu'il avoit ouy dire qu'un nommé maistre Laurent Calot et quelques autres Anglois, voyans ladite rétractation, avoient dit à l'évesque de Beauvais qu'il tardoit trop à donner sa sentence définitive et qu'il jugeoit mal; et que ledit évesque leur avoit respondu qu'ils avoient menti. Qu'il avoit vu la Pucelle dedans le feu et l'entendit crier à haute voix Jésus, et qu'elle répéta plusieurs fois. Et la plus part des assistants pleuroient, disans qu'elle avoit esté condamnée injustement, et qu'elle estoit morte bonne chrétienne. Ce que ledit déposant asseure avoir ouy dire aux religieux qui l'assistèrent à la mort.

Au reste ce Laurent Calot estoit secrétaire du Roy d'Angleterre, et cette déposition convient avec celle de lévesque de Noyon et de maistre Thomas de CourCelles, et montre que l'évesque de Beauvais avoit promis d'abandonner la Pucelle au bras séculier, et que cette révocation qu'il lui a fait faire n'estoit que pour servir de prétexte à sa noire malice et iniquité, voulant faire entendre au monde qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour sa réduction ; et aucuns Anglois qui né scavoient pas le secret de ce mystère d'iniquité, blasmoient cet évesque comme trahissant leur maistre.

12° Illustre et puissant prince Jean duc d'AIençon, âgé de cinquante ans. Voyez sa déposition au premier livre.

13'' Vénérable et religieuse personne frère Jean Pasquerel, de Tordre des Augustins, du couvent de Bayeux, etc. C'est celui

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que la Pucelle choisit pour son chapelain, lequel a tousjours esté avec elle jusques à sa prise. Nous avons montré quelle est sa déposition au premier livre de cette histoire.

14" Vénérable et religieuse personne frère Jean de Lenozoles, prestre de l'ordre des Célestins, âgé de quarante-cinq ans, tesmoigne que lorsqu'on faisoit le procez à la Pucelle, il estoit serviteur de maistre Guillaume Erard et qu'il vint de Bourgogne avec lui à Rouen. Et quand on prononça la première sentence contre cette fille, qu'il entendit dire à son maistre qu'il avoit charge de faire la prédication, mais que cela lui déplaisoit grandement, disant" qu'il eust bien voulu estre en Flandre et que cette matière lui déplaisoit extrêmement.

Qu'il vit le matin, auparavant qu'on menast la Pucelle au supplice, comme on lui portoit le corps de Nostre-Seigneur, une grande multitude de torches, et qu'on chantoit les litanies disant Orate pro ea, « priez pour elle », et qu'il se retira lors : et entendit dire à ceux qui l'avoient vu communier, qu'elle avoit receu son créateur avec une grande dévotion et profusion de larmes. Que maistre Nicolas Midy avoit fait la prédication au Vieil Marché, qu'il avoit vu jeter cette fille dedans le feu et l'avoit entendu crier plusieurs fois à haute voix Jésus.

15" Noble et scientifique personne Simon Charles, conseiller du Roy et président en sa Chambre des comptes, âgé de soixante ans, etc. Sa déposition est semblable à celle de monsieur de Gaucourt, grand maistre de l'hôtel du Roy, auquel il dit avoir ouy dire que les vivres et gens de guerre estans arrivez h Orléans avec la Pucelle, tous les capitaines ne trouvèrent pas bon qu'on fist aucune entreprise sur les Anglois, le jour que la bastille de Saint-Loup fut prise sur eux, et que pour cette raison l'on donna charge au sieur de Gaucourt de faire garder les portes d'Orléans à ce que personne ne pust sortir. Que, nonobstant cela, la Pucelle fut de contraire advis, comme pareillement plusieurs gens de guerre et des bourgeois qui avoient désir de combattre et d'aller assaillir ladite bastille. C'est pourquoy la Pucelle courut à la porte de

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Bourgogne et dit au sieur de (îaucourt qu'il estoit un mauvois homme et que, voulust ou non, les gens de guerre sortiroient et obtiendroient la victoire. Tellement que malgré ledit seigneur de (îaucourt, ils sortirent et forcèrent ladite bastille, etc.

16** Noble seigneur Thibaut d'Armagnac, autrement de Termes, bailly de Chartres, âgé de cinquante ans. Sa déposition convient avec celle du comte de Dunois, et ils recognoissent toutes les actions de la Pucelle au-dessus des forces et de la capacité humaine.

17° Noble homme Aimond de Macy, âgé de cinquante ans, dépose avoir esté au service du sieur de Luxembourg, comte de Ligny, et que plusieuis fois il fut voir la Pucelle au chasteau de Beaurevoir où elle estoit détenue prisonnière, y estant envoie par le comte de Ligny son maistre pour sçavoir comment elle se portoit, et qu'ayant voulu plusieurs fois mettre les mains en son sein et lui toucher les mamelles en se jouant, jamais ne le voulut souffrir. Qu'elle estoit d'une conversation honneste tant en ses paroles qu'en son port et son geste.

Qu'icelle estant prisonnière au chasteau de Grotoy, où estoit pareillement prisonnier maistre Nicolas de Queuville, chancelier de l'église d'Amiens, docteur aux droits, lequel célébroit souvent la messe, la Pucelle l'entendoit avec grande dévotion et se confessoit audit sieur de Queuville, auquel le déposant asseure avoir ouy dire que cette fille estoit bonne catholique et très dévote, et en disoit moult de bien.

Tesmoigne pareillement, depuis qu'elle fut mise prisonnière au chasteau de Rouen, que Monsieur le comte de Ligny la voulut voir et que les comtes de Warwic et de Suffort, présent le chancelier du Roy d'Angleterre, lors évesque de Thérouane, frère du comte de Ligny, le menèrent à la Pucelle, lui déposant estant avec ledit comte de Ligny. Lequel parla en cette manière à la Pucelle : — Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à financer, moyennant que veuilliez promettre de ne plus porter les armes contre nous.

PROCKS DK HEVISION ET UEll A lilLITATION 247

Elle respondit : — En nom Dieu, vous vous moquez de moi et sçay bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir.

Ce qu'elle répéta plusieurs fois, comme ledit comte lui vouloit faire croire le contraire. De plus elle dit : — Je sçay bien que ces Anglois me feront mourir, croyans qu'après ma ma mort ils gagneront le royaume de France. Mais s'ils estoient cent mille godons plus qu'ils ne sont de présent, ils ne l'auront pas le royaume.

Ce qu'entendu, le comte de Suffort lira sa dague à moitié, tout en colère, pour la frapper; mais le comte de Warwic l'empescha.

Outre, le déposant asseure avoir esté à Rouen quand on proposa à la Pucelle qu'elle se révoquas!, et que maistre Nicolas Midy lui ayant dit que si elle ne se révoquoit, on la livreroit à la justice séculière, elle respondit qu'elle n'avoit rien fait de mal, qu'elle croyoit aux douze articles de la foy et aux dix. commandements de Dieu, et adjousta qu'elle se rapportoit à la Cour romaine et qu'elle vouloit croire tout ce que l'Eglise croyoit. Que nonobstant tout cela, elle fut contrainte de se révoquer et disoit souvent aux docteurs qui la pressoient : — Vous avez bien de la peine à me séduire. Et que pour éviter le péril, elle estoit contente de faire tout ce qu'ils vouloient. Et qu'alors un secrétaire du Roy d'Angleterre nommé Laurent Calot, tira de sa manche un petit papier escrit qu'il donna à la Pucelle pour le signer, Et elle respondit ne savoir lire ni escrire. Ce nonobstant, il la pressa de signer, et elle, comme se moquant prit la plume et fit quelque rond : et ledit Laurent Calot prit sa main et lui fit faire un certain seing duquel il ne se peut souvenir. Pour lui déposant, cette fille doibt estre en paradis.

Ce tesmoin allègue maistre Nicolas lAIidy pour maistre Guillaume Erard; car celui-ci fust celui qui fit le sermon du cimetière Saint-Ouen, quand la Pucelle fut contrainte de se rétracter, et maistre Nicolas Midy fit le sermon lorsqu'elle fut exécutée à mort ^

1. L'observation de Richer ne prouve nullement que Nicolas Midy n'ait pas tenu à la Pucelle le langage rapporté ci-dessus, L'évêque de

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18° Colette, femme de Pierre Milet, greffier des Esleus de Paris, âgée de cinquante-six ans, tesmoigne de ce qui s'est passé à la levée du siège d'Orléans, où elle estoitlors, et voyoit souvent la Pucelle qui parlait ordinairement de Dieu, de piété et dévotion ; et asseure qu'auparavant daller assaillir les bastilles de Saint-Loup, de Saint-Jean-le-Blanc, des Augustins, etc., elle lit crier par les héraults qu'on ne fist aucun tort aux églises ; que ses gestes étoient miraculeux.

19° (Voir la note 1).

iiO° Maistre Aignan Viole, licencié aux loix, advocat au Parlement, âgé de cinquante ans, tesmoigne semblablement de la levée du siège d'Orléans comme dessus ; que la Pucelle alloit souvent à confesse, recepvoit le saint sacrement en grande dévotion, etc.

[Enqukte faite a Rouen en 1456 et témoins entendus]

Ensuit autre production des informations faites à Rouen par messieurs l'Archevesque de Rheims, l'évesque de Paris et frère Jean Bréhal, inquisiteur de la foy, laquelle information fut commencée le seiziesme décembre 14oo, st continua jusqu'au dix-neufviesme may 1456, partie pour les dits sieurs conjointement, partie aussi séparément paur l'inquisiteur de la foy : en laquelle dix-sept tesmoins ont déposé sur les trente-trois articles proposez par maistre Guillaume Prévosteau, procureur des parents de la Pucelle et Simon Chapitault, promoteur en ce procez. Voyez le chapitre iv.

[1. Déposition de Pierre Migiet. prieur de Longueville-Giffard, de l'ordre de Cluny].

Premièrement, frère Pierre Migetii, docteur en théologie,

Beauvais avait indiqué à chacun de ses afiîdés le rôle qu'ils devaient jouer pour emporter l'abjuration de la Pucelle. Nicolas Midy était un de ces ai'fidés.

• 1. E. Richerpasse sous silence la déposition de Pierre Milet, mari de la femme Colette, dix-huitiesme témoin. PieiTe Milet serait donc le dixneuvième CVoii' .1. QuicHEUAT, Procès, t. III, p. 123-125).

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prieur du prieuré de Longueville-GilTard, de l'ordre de Cluny au diocèse de Rouen, âgé de septante ans, lequel assista au procez de la Pucelle, asseure qu'il lui semble qu'elle avoit respondu catholiquement et prudemment des choses concernant la foy, mesme attendu son âge, sa condition, etc. ; qu'elle estoit grandement simple et croit que si elle eust esté en sa liberté, elle eust esté autant bonne catholique que toute autre personne : et a ouy dire que c'estoit elle qui avoit instamment demandé qu'elle pust recepvoir le corps de Nostre- Seigneui- auparavant que de mourir. Et le jour qu'elle fut livrée à la justice séculière, qu'elle cria et implora haultement et par plusieurs fois le nom de Jésus : ce qui émeut à compassion plusieurs personnes, et lui déposant se retira pleurant, ne pouvant voir un tel spectacle, comme aussi plusieurs autres pleurèrent, et principalement l'évesque de Thérouane et le cardinal d'Angleterre.

Quant au cinquiesme article, a déposé qu'il avoit assisté au procez contre la Pucelle ou à la plus grande partie, et aux consnltations, et qu'il a entendu parler de certaines informations faites au païs de la Pucelle, lesquelles il n'a jamais veues et ne les a pas entendu lire.

Pour le sixiesme a déclaré qu'il voyoit — comme aussi les effets qui en sont ensuivis l'ont fait voir — que les Anglois portoient une inimitié mortelle à cette fille et désiroient sa mort sur toutes choses, d'autant qu'elle avoit secouru le Roy de France ; et comme il a ouy dire à un gentilhomme anglois, ils la craignoieut plus que cent honimee armez, et disoient qu'elle usoit de sorcelerie, et la craignoient à cause des victoires qu'elle avoit remportées sur eux. Et estime ledit déposant que ce procez n'a esté fait qu'à la poursuite et sollicitalion des Anglois qui l'ont toujours détenue prisonnière, sans vouloir jamais permettre qu'elle fust aux prisons ecclésiastiques.

Davantage : qu'après le premier sermon qui fut fait à Saint-Ouen, comme on l'advertissoit de se rétracter, et qu'elle différoit et ne vouloit le faire, un certain ecclésiastique Anglois reprocha à l'évesque de Beauvais qu'il favorisoit cette fille : et l'évesque lui repartit qu'il avoit menti. Que lui-

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mesme déposant fut déféré au cardinal d'Angleterre comme favorisant cette fille : de.quoy il s'excusa envers ledit cardinal, craignant qu'on entreprit quelque chose contre sa personne. Et n'y avoit aucun qui eust osé donner conseil à cette fille. Et croit qu'aucun des juges n'estoient du tout libres : toutes fois que les autres assisloient à ce procezde leur propre volonté. Et lui semble, attendu la grande haine que les Anglois portoient à cette fille, que tout le procez et conséquemment les sentences intervenues en icelui sont injustes, et que fout cela ne tendoit qu'au déshonneur et infamie du Hoy de France qui avoit emploie cette fille.

Ouant au neufviesme article, il estime que cette fille pouvoit avoir vingt ans; et elle estoit si simple qu'elle croyoit que les Anglois la délivreroient moyennant quelque somme d'argent et ne la feroient point mourir.

Pour le quinziesme et dix-septiesme, il se souvient que cette fille a dit plusieurs fois que de tout ce qu'elle avoit dit et fait, elle s'en remettoit à nostre saint Père le Pape et a protesté ne vouloir rien tenir qui fust contraire à la foy catholique, et que si en ses dits ou faits il y avoit quelque chose qui fust contraire à la foy, elle le vouloit rejeter. Et a confessé maintes fois expressément qu'elle se sousmettoit, et tous ses dits et faits, au jugement de l'Eglise et de nostre saint Père.

Sur le vingt-deuxiesme, asseure avoir ouy dire que durant le procez il y avoit quelques-uns cachez derrière les rideaux ou tapisseries, qui escrivoient les dépositions de la Pucelle ; qu'il avoit entendu cela de maistre Guillaume Manchon, notaire qui a escrit le procez, et que lui déposant s'en plaignit aux juges, disant que cela estoit contre droit et raison. Quant aux autres notaires, il croit qu'ils ayent fidèlement exercé leurs charges. Au reste, qu'ayant esté abandonnée à la justice séculière par les ecclésiastiques, les Anglois armez s'en saisirent avec une grande furie et la menèrent au supplice sans qu'au préalable il intervint aucune sentence du juge séculier.

' Pour le vingt et deuxiesmc article, qu'il a ouy dire à Guillaume Manchon, l'un des notaires qui a instrumenté en ce

procez, que maistre .Nicolas Loyscleur faisoit semblant d'estre prisonnier et tenir le parti du Roy de France, et alloit de nuit à cette fille, lui disant qu'elle persistast en ses dépositions, et que les Anglois ne lui oseroient rien faire. Quant à rhabillement d'homme quelle a repris, il estime qu'on n'a pu ni du la condamner pour cela comme hérétique, au contraire que ceux qui l'auroient jugé telle pour cela debvroient eux mesnies estre tenus pour hérétiques. Au reste, que plusieurs qui avoient assisté à ce procez estoient fort courroucez, et que c'estoit la voix commune que ce jugementestoit inique et meschant.

[2. Déposition de Guillaume Manchon K notaire principal du procez].

Maistre (îuillaume Manchon, notaire apostolique de la cour archiépiscopale de Houen et curé de l'église paroissiale de Saint-Nicolas de Rouen, âgé de soixante ans, dit avoir esté esleu notaire par l'évesque de Beauvais au procez contre la Pacelle, avec un autre nommé Guillaume Bosguillaume. Et lui ayant esté représenté le procez qu'il avoit délivré à messieurs les juges commis par le Saint-Siège en vertu d'un compulsoire, il recognut ledit procez estre celui-là mesme que lui et ses compagnons avoient signé et qu'il contenoit la vérité, ainsi qu'il disoit, asseurant qu'ils en avoient escrit deux autres avec celui-là, desquels l'un fut donné à frère Jean Magistri, inquisiteur de la foy, l'autre au Roy d'Angleterre, et le troisiesme à l'évesque de Beauvais. Que les dits procez avoient esté faits sur une minute originale francoise, laquelle ledit Manchon disoit avoir mise entre les mains des juges susdits et l'avoir escrite de sa propre main. Que lesdits procez ont esté longtemps après la mort de la Pucelle faits de françois en latin selon la forme qu'on les voit aujourd'huy.

1. Dans ces pages, comme dans celles qui nous font entendre Pierre Migiet, Jean Massieu, Jean Fabri et frère Martin l.advenu, Riclier résume les d«3positions multiples de ces témoins. Car Manchon et Martin Ladvenu deposènnt à toutes les enquêtes, c'est-à-dire quatre fois. J. Massieu et P. Migiet trois fois, J. Fabri et fr. Isambert deux fois.

252 E. lUCllKll. LA l'UCKLLE D URLKANS

par maislre Thomas de Courcelles et. lui qui parle, le mieux et utilement qu'il a esté possible, et que ledit de Courcelles ne s'est guère mesié mesme aux faits licites de ce procez.

La minute françoise originale ayant esté représentée au dit Manchon, on lui demanda que vouloient dire certaines notes faites au commencement de plusieurs articles et à quoy elles servoient. Respondit qu'aux premiers interrogatoires faits à la Pucelle on fit un grand tumulte, qu'on l'interrogea en la chapelle du chasteau de Rouen, de sorte qu'on interrompit cette fille presque a chacun mot qu'elle disoit parlant de ses apparitions. Et pour ce qu'il y avoit la deux ou trois secrétaires du Roy d'Angleterre qui faisoit registre comme bon leur sembloit, omettans les dépositions et excuses de cette fille, et tout ce qui servoit à sa descharge, lui déposant s'en plaignit disant que si on ne donnoit autre ordre en ce procez, il ne prendroit pas la charge de l'escrire. Et cela fut cause que le lendemain on changea de lieu et s'assembla-t-on en une salle du chasteau de Rouen auprès de la grande salle, et y avoit deux Anglois qui gardoient la porte; et quand il survenoit quelques difficultez sur les responses de cette fille, lui qui parle faisoit une marque au commencement de l'article.

Et c'est ce que les dites marques dénotent en cette minute françoise.

Au reste, que celte fille lui sembloit fort simple, encore qu'elle respondit aucunes fois bien prudemment et d'autres fois fort simplement, ainsi qu'on peut juger par le procez. Et croit qu'en une aussi difficile cause elle n'estoit suffisante de soy-mesme pour se deffendre contre tant de docteurs si elle n'eust esté inspirée. Or de dire si elle a vescu catholiquement, ne l'ayant cognue sinon depuis le procez, il n'en peut parler : bien sçait-il que durant ledit procez il l'a entendue souventes fois demander qu'on lui fist ouyr la messe les dimanches et jour des Rameaux et de Pasques, et qu'elle demanda à Pasques d'estre confessée et de recepvoir le corps de Nostre-Seigneur. Et toutes fois on ne lui permeltoit [pas] de se confesser sinon à maislre Nicolas Loyseleur, et se plaignoit grandement de ce qu'on lui refusait cela.

Qantaux informations dont est parlé au cinquiesme article.

PIIOCES DE REVISION ET REHABILITATION 253

dit ores qu'il soit fait mention au procez que les juges en avoient fait faire, il ne se souvient pas de les avoir vues ni lues, et asseure que si elles eussent esté produites, il les eust registrées au procez.

Pour le sixiesme article, dit estre bien certain que si la Pucelle eust esté du parti anglois, ils ne l'eussent pas traitée ainsi qu'ils ont fait, et qu'elle fust amenée à Rouen pour lui faire son procez, et non à Paris : d'autant que le Roy d'Angleterre et sesprincipax conseillers estoient à Rouen. Et que lui qui parle fust contraint d'escrire en ce procez, ce qu'il fit malgré lui, n'osant contredire à messieurs du Conseil d'Angleterre. Que tout ce procès a esté fait à leur poursuite et dépens. Ou'il croit bien que l'évesque de Beauvais et son promoteur y ont travaillé volontairement et de leur bon gré : quant aux assesseurs et conseillers, il estime qu'ils n'eussent pas osé contredire, et n'y avoit aucun qui ne fust en très grande crainte; que lui déposant remontra maintes fois qu'il falloit mettre cette fille aux prisons ecclésiastiques, mais qu'on n'en tint pas compte; et pense que les Anglois et l'évesque de Beauvais ne vouloient pas qu'elle fust ailleurs qu'au chasteau de Rouen, et n'y avoit aucun conseiller qui en osast parler.

Comme on travailloit à ce procez, maistre Jean Lohier estantvenuàRouen, l'évesque de Beauvais lui ayant demandé son advis sur ledit procez, ne sçait pas ce qu'il respondit au dit évesque, pour ce qu'il n'estoit lors présent ; mais le lendemain ayant rencontré ledit Lohier à l'église et demandé s'il avoit vu ce procez, il respondit l'avoir vu et qu'il estoit nul et ne se pouvoit soustenir pour ce que cette fille n'estoit aux prisons de l'église, mais en un chasteau et lieu non asseuré et libre pour les conseillers, assesseurs, praticiens. Davantage : qu'en ce procez plusieurs personnes estoient intéressées lesquelles on n'avoit fait appeler, et que cette fille n'avoit aucun conseil. Dit encore plusieurs autres moyens et raisons de nullité, et qu'il voyoit bien que leur dessein estoit de faire mourir cette fille. Et Lohier asseura ledit déposant qu'il sortiroit de Rouen, comme il fit, se retirant hors des terres qui obéissoient à l'AngloiSj.et est chose certaine qu'il n'y eust pas osé demeuré davantage.

254 E. RICHEll. — LA POCELLE d'oRLÉANs

Or, deux ou trois jours après, les docteurs et conseillers que l'évesque de Beauvais avoient appelez à ce procez, lui ayant demandé si ledit Lohier avoit parlé à lui, il leur respondit que oui, mais qu'il avoit voulu rendre leur procez interlocutoire et l'impugner, et qu'il ne faisoit rien pour lui.

Dépose davantage que maistre Jean de la Fontaine ayant esté envoyé par l'évesque de Beauvais pour faire certains interrogatoires à la Pucelle en la prison, avec frère Isambert de la Hoche et Martin Ladvenu, et iceux. l'ayant voulu induire à se sousmettre à l'Église, cela estant venu à la cognoissance du comte de Warwic et de l'évesque de Beauvais, ils furent mal contents et ledit de la Fontaine se retira de Rouen et n'y retourna plus, et les deux autres qui l'avoient assisté furent en grand péril. Comme pareillement maistre Jean de Houppeville ayant esté sommé d'assister au procez et l'ayant refusé, comme aussi Jean 3Iagistri, inquisiteur, lequel refusa tant qu'il put de s'y trouver et estoit bien marry d'y assister.

Davantage : que maistre Jean de Ghastillon ayant dit que cette fille n'estait pas tenue de respondre à certains interrogatoires qu'on lui faisoit, et à quelque chose dont il ne se ressouvient, cela déplut grandement à l'évesque et à quelques autres passionnez et ce fut un grand tumulte, l'évesque ayant dit au dit de Ghastillon qu'il se teusl et laissast parler les juges. Se souvient aussi que quelque autre voulant donner conseil à cette fille, et l'advertissant de se sousmettre à l'Église, l'évesque lui dit: Taisez-vous de par le diable. Outre plus, un jour quelqu'un ayant parlé de cette fille eh termes qui ne plaisoient pas au comte de Staffort, ce seigneur tira son espée et poursuivit celui qui avoit ainsi parlé, l'espée au poing, pour le frapper — ne se souvient de son nom, — et 1 eust frappé de fait, n'eust esté qu'on remonstra au comte de Staffort que le lieu où se tenait l'assemblée estoit sacré et doué d'immunité.

On demanda au déposant qui estoient ceux qui sembloient passionnez en ce procez. Respondit : les docteurs Beaupère, Midy et de Turonia.

Sur le neufviesme article a respondu qu'une fois il estoit entré en la prison avec l'évesque de Beauvais et le comte de

Warwic pour voir cette fille : laquelle ils trouvèrent ayant les fers aux pieds, et lors, qu'on lui dit que de nuit elle esloit enchaînée par le corps à une chaîsne de fer, et ne l'a pas vue en cet état : qu'en ladite prison il n'y avoit aucun lit, mais seulement quatre ou cinq misérables hommes qui la gardoient.

Pour le onziesme, douziesme, treiziesme et quatorziesme articles, dépose, après que lui et Bosguillaume eurent esté nommez pour notaires audit procez, que le comte de Warwic, lévesque de Beauvais et maîstre Nicolas Loyseleur dirent à lui déposant et à son compagnon que cette fille parloit avec admiration de ses révélations, et que pour en sçavoir et cognoîstre plus pleinement la vérité, ils avoient advisé que le dit Loyseleur iroit à elle, feroit semblant estre du parti du Roy et entreroit en la prison ayant un court habillement, et que les gardes se retireroient, et qu'il seroit en une prison proche de celle où estoit cette fille en laquelle avoit esté fait tout exprès un trou, et qu'il falloit que le dit déposant et son compagnon se trouvassent la lorsque ledit Loyseleur parleroit à cette fille, pour escrire ce qu'elle diroit : ce qu'ils firent, présent le comte de Warwic, et ne pouvoient estre vus par cette fille. Qu'alors Loyseleur commença à l'interroger, feignant quelque nouvelle de Testât du Roy et de ses révélations. Et Jeanne lui répondait, estimant qu'il fust du parti du Roy de France et de son païs. Et que l'évesque et le comte de Warwic ayant dit au déposant et à son compagnon qu'ils fissent registre de ce que cette fille avoit dit, le déposant respondit qu'ils ne le debvoient pas faire, et que cela n'estoit de raison ni de justice de commencer au procez par un tel moyen; qui si procédant juridiquement, elle disoit ces choses-là, volontiers ils en tiendroient registre. Et que depuis ce temps-là cette fille s'estoit fort fiée audit Loyseleur lequel, après telles fictions, l'a mainte fois entendue de confession : et jamais n'estoit amenée en jugement que le dit Loyseleur n'eust auparavant parlé à elle.

Au reste, durant tout le procez qu'ils la travailloient grandement, lui faisans des interrogatoires qu'ils continuoient au matin par trois et quatre heures sans aucune intermission ;

256 E. RICIIER. \.\ PIJCELLE D ORLÉANS

et quelquefois colligeoient auparavant certaines difficiles et subtiles interrogations pour l'interroger après midi par deux, ou trois heures, la transportans d'un interrogatoire à l'autre, changeans subitement la proposition. (Jue nonobstant cela, elle respondoit prudemment et avoit une merveilleuse mémoire, disant souventes fois ; Je vous ai desjà respondu sur cette matière et m'en rapporte au clerc qui escrit ; parlant de lui déposant.

Quant au vingtiesme et vingt et uniesme articles, enquis pourquoy l'on n'a [pas] plus tost fait les délibérations sur les articles du promoteur D'Estivet produits au procez que sur les douze articles envoyez à l'Université de Paris, etc., respond que les docteurs qui furent appelez de Paris en avoient esté d'advis et disoient que c'estoit la coustume de faire un bref extrait de tous les articles et responses et les réduire à peu d'articles contenans les principales matières, afin qu'on pust délibérer plus aysément et facilement.

Interrogé comment il s'est pu faire qu'on aye réduit en douze articles une si grande et différente multitude de matières et confessions de ladite Jeanne, vu qu'il n'est vraysemblable que tels et si doctes personnages eussent voulu composer ces douze articles, réplique que de cela il n'en peut que dire et s'en rapporte à ceux qui ont composé les dits douze articles, lesquels il ne cognoist pas, et n'eustpoint osé leur contredire. Que le procez escrit en français contient la vérité de tous les interrogatoires et articles donnez par le promoteur et les juges, ensemble les responses de Jeanne.

On montra lors audit déposant une certaine note qu'il avoit faite et escrite de sa main, ainsi qu'il recognut, et furent pareillement appelez Bosguillaume et Nicolas Taquel pour recognoistre ladite note datée du quatriesme avril 1431. En laquelle note au procez escrit en françois est discrètement porté que les dits douze articles n'estoient [pas] bien faits, mais avoient esté en partie extraits des confessions de Jeanne, et pour cette cause debvoient estre corrigez. Et semble qu'on ait adjousté en ladite minute françoise quelques corrections, et qu'on aye effacé et osté quelque chose. Et toutes fois ces douze articles n'ont pas esté corrigez suivant ce qui est porté

en la dite note. Et pour ce subject, les dits trois notaires, sçavoir Manchon, Bosguillaume et Taquel interrogez respondent qu'ils croient ladite note avoir esté escrite pour ce qu'il auroit esté appointé et ordonné que lesdits articles seroient corrigez, et toutes fois n'ont pas mémoire qu'ils l'ayent esté. On leur demanda pourquoy ils n'avoientpas esté corrigez, et qui lavoit empesché, et pourquoy ils les avaient registrezau procez et en la sentence sans estre corrigez, et s'ils ont esté envoyez corrigez ou sans correction à ceux qui ont délibéré sur iceux articles. Lesquels trois notaires ont recognu et confessé que la dite note estoit escrite de la main de Guillaume Manchon, déposant, et qu'ils ne sçavent qui a fait les dits douze articles. Bien se souviennent qu'on dit lors, que c'estoit la coustume de coUiger tels articles de la confession de ceux qui estoient accusez, et qu'on avoit coustume d'en user ainsi à Paris aux matières de la foy et d'hérésie ; et croient que les dits articles ont esté envoyez aux délibérans sans estre corrigez. Déposent aussi que les délibérations n'ont pas esté faites sur tout le procez, pour ce qu'il n'estoit pas encore réduit en forme, et qu'il n'a esté rédigé en latin qu'après la mort de la Pucelle; et que les délibérations ont esté faites seulement sur les douze articles, lesquels n'ont pas esté lus à la dite Jeanne, et qu'il a plu ainsi aux juges ausquels ils n'eussent pas osé contredire.

Sur le vingt-deuxiesme article dépose que, au commencement du procez, il y avoit quelques notaires cachez vers une fenestre, et y avoit des rideaux ou tapisseries au-devant afin qu'on ne les apperceut [pas] ; et croit que maistre Nicolas Loyseleur estoit avec eux et voyoit ce que les dits notaires cachez escrivoient, lesquels omettoient les excuses de cette fille. Quant à lui déposant, il estoit aux pieds des juges avec Guillaume Colles et le clerc de maistre Jean Beaupère qui escrivoient ensemblement. Et y avoit une grande différence entre l'escriture des notaires cachez et celle des notaires qui estoient aux pieds des juges : à raison de quoy il y avoit souvent grande contention entre eux, et pour cette cause lui qui parle faisait des marques sur les articles contentieux afin qu'on interrogeast derechef cette fille.

2o8 E. RICHER. — LA PUCELLE D ORLÉANS

Sur les vingt-lroisiesme, vingl-quatriesme, vingt-cinquiesme et vingl-sixiesme articles, tesmoigne quand la première sentence fut prononcée pour induire Jeanne à sa rétractation, qu'on lui donna maistre Nicolas Loyseleur qui lui disoit que si elle vouloit estre sauvée, elle fist tout ce qu'on lui ordonneroit, qu'autrement elle estoit en danger de sa vie : que si elle obéissoit, elle seroit délivrée à l'Eglise qui la traiteroit doucement. Et qu'alors un Anglois qui estoit au bout du théâtre sur lequel estoientles ecclésiastiques, dit à l'évesque de Beauvais qu'il estoit un traistre : el l'évesque responditqu'il en avoit menti. Et que pendant cela Jeanne dit quelle estoit preste de faire ce que l'Eglise lui commanderoit, et qu'alors on lui fit prononcer ce formulaire d'abjuration qu'on lui lut; et après la lecture, tout en riant, elle dit qu'elle disoit la niesme chose. Et alors le bourreau estoit prest et s'attendoit qu'on la lui deust délivrer pour la brusler. Et a dit ne se point souvenir qu'on lui ayt expliqué ledit formulaire d'abjuration, ni mesme qu'on le lui ayt lu, sinon lorsqu'on le lui présenta pour faire ladite abjuration.

Quant au vingt-septiesme article, confesse devant le procez avoir entendu Jeanne se plaindre à l'évesque de Beauvais et au comte de Warwic, quand on l'interrogeoit pourquoy elle ne se vestoit en femme, etc., disant qu'elle n'osoit oster son haut-de-chausse ni se deseguilleter ; qu'ils sçavoient bien que ceux qu'ils lui avoient donnez pour gardes l'avoient voulu violer, et qu'une fois, comme elle crioit, ledit comte estoit venu à sa clameur et à son ayde ; que s'il ne fust venu, ils l'eussent violée.

Pour les autres articles a déposé que, le dimanche de la Trinité, lui qui parle fut mandé avec ses autres compagnons conotaires par le comte de AVarwic pour venir au chasteau de Rouen, pour ce qu'on disoit que Jeanne estoit relapse et qu'elle avoit repris son habit d'homme. Et estans arrivez en la cour du chasteau de Rouen, ils rencontrèrent cinquante Anglois armez qui dirent au déposant et à ses compagnons qu'ils estoient des traistres et qu'ils avoient mal fait le procez : de sorte qu'ils eurent bien de la peine à évader de leurs mains, les voulans outrager ; et pense que c'estoit à cause

que Jeanne n'avoit point esté brusie'e dès la première sentence. Que pour cette cause le comte de Warwic et l'évesque ayant mandé le déposant le lundi suivant pour aller au chasleau de Rouen, il demanda seureté, et le firent conduire jusqu'en la prison où il trouva lesjuges et aucuns des conseillers et assesseurs en fort petit nombre. Et que Jeanne ayant esté interrogée pourquoy elle avoit repris son habillement d'homme, respondit que c'estoit pour conserver sa pudicité, et qu'elle n'estoit asseurée portant un habit de femme, que ses gardes avoient tasché de la violer et qu'elle s'en estoit plainte maintes fois à l'évesque de Beauvais et au comte de Warwic : que les juges lui avoient promis qu'elle seroit mise entre les mains et aux prisons de l'Eglise et qu'elle auroit avec soy une femme : disant aux juges que s'il leur plaisoit de la mettre en un lieu asseuré où elle ne craignist rien, qu'elle estoit preste de s'habiller en femme ; et asseuroit n'avoir point entendu [compris] le formulaire d'abjuration qu'on lui avoit proposé ; que tout ce qu'elle avoit fait estoit crainte du feu, voyant le bourreau tout prest avec sa charrette. Et sur cela les juges et conseillers délibérèrent. De sorte que l'évesque présenta et prononça une seconde sentence le mercredi, ainsi qu'il est plus à plein contenu au procez.

Le déposant fut interrogé si on avoit administré le saint sacrement, à la Pucelle. Et respondit que oui, le mercredi mesme au matin, avant qu'on prononoast ladite sentence contre elle.

Enquis pourquoy ils lui avoient fait administrer le saint sacrement, vu que par leur sentence ils la déciaroient excommuniée et hérétique, et si elle avoit esté absoute en la forme de l'Eglise auparavant que de recepvoir le corps de Nostre- Seigneur, a respondu que Jeanne ayant demandé qu'on lui administrast le saint sacrement, les juges et conseillers délibérèrent, à sçavoir si on le lui debvoit donner, et qu'elle debvoit estre absoute au parquet de la pénitence ; toutes fois qu'il ne vist point qu'on lui donnast aucune autre absolution. Adjousta qu'après la sentence prononcée par l'évesque de Beauvais, le bailly de Rouen dit seulement sans aucune

260 E. RICHER. LA PUCELLE d'ORLÉANS

forme de procez ni de sentence : Menez-la, menez-la. Ce que Jeanne ayant entendu, elle fit tant de pieuses lamentatations et prières, que presque tous les assistans pleiiroient et mesme les juges. Que pour son regard, il fut un mois entier en une perpétuelle terreur, et sçait qu'elle a fait une fin vrayment catholique, ainsi que tout le monde en jugeoit à ce que Ion voioit. Et jamais ne voulut révoquer ses révélations, mais y persista jusqu'à la fin, etc. Que de l'argent qu'il eut pour ses salaires il en acheta un missel pour avoir mémoire d'elle et prier Dieu pour elle, disant la messe. Et ladite déposition lui ayant esté relue, il y persista entièrement.

[3. Déposition de Jean Massieu. prestre, huissier au procez.]

Maistre Jean Massieu prestre, curé de l'église paroissiale de saint Candide-le-Vieil à Rouen, âgé de cinquante ans a déposé, quand on fit le procez à la Pacelle, qu'il fut nommé par l'évesque de Beauvais pour exéquuteur de ses commandements et ordonnances durant ledit procez, et qu'il estoit lors Doyen de chrestientéà Rouen, et faisoit sçavoir aux conseillers les jours et heures qu'on travailloit au procez pour y assister, qu'il y amenoit Jeanne de la prison et par après l'y ramenoit, et l'a tousjours assistée de cette façon jusqu'au jour et heure de son supplice, et qu'il avoit pour cette cause une grande familiarité avec elle. Qu'à la voir, on jugeoit qu'elle estoit bonne, simple et dévote fille. Qu'un jour la menant devant les juges, elle lui demanda s'il n'y avoit point sur le chemin par ou ils passoient quelque chapelle dans le chasteau de Rouen où le corps de Nostre-Seigneur reposast; et lui ayant dit que oui, elle le pria instamment de la mener en cette chapelle pour adorer Dieu et faire ses prières : comme il l'y mena volontiers, où elle fit dévotement ses prières à genoux. De quoy toutes fois l'évesque de Beauvais fut mal content et deffendit à lui qui parle de plus la mener là pour prier Dieu.

Que le bruit couroit que tout ce que faisoit l'évesque de Beauvais estoit à l'instigation des Anglois qui craignoient grandement cette fille, et croit que ledit évesque ne faisoit

l'UUCÈS DE REVISION ET RÉHABILITATION 261

rien pour zèle de justice, mais pour plaire aux Anglois qui estoient lors en grand nombre à Rouen où mesme ils aVoient fait venir le Roy d'Angleterre. Que les conseillers^ se plaignoient que cette fille estoît entre les mains des Anglois, disans qu'elle debvoit estre entre les mains de l'Eglise : de quoy ledit évesque ne se soucioit point et la laissoit entre les mains des Anglois, pour ce qu'il estoit passionnément affecté à leur parti. Que plusieurs des conseillers estoient en grande crainte et privez de leur liberté : que Maistre Nicolas de Houppeville fut banni pour n'avoir voulu assister au procez, et plusieurs autres desquels il ne se souvient. Que maistre Jean Fabri, de l'ordre des Augustins, qui est aujourd'huy évesque de Démétriade, voyant qu'on travailloit cette fille, lui proposant des interrogatoires [tels que] si elle estoit en estât de grâce ; et encore qu'elle eust respondu à son jugement fort à propos, attendu qu'on continuoit tousjours à la molester, il dit que c'estoit par trop la travailler. A raison de quoy on lui dit qu'il se tust. Ne se souvient pas qui ce fust; sçait bien que l'abbé de Fescamp avoit dit qu'il lui sembloit qu'on procédoit contre cette fille plus tost par haine qu'on lui portoit et pour estre agréable aux Anglois, que pour zèle de justice. Que Maistre Jean de Chastillon, lors archidiacre d'Evreux, ayant dit à lévesque et aux assistans que le procez à la façon qu'on le faisoit estoit nul (ne sçait pas quels moyens il proposa), il fut deffendu au déposant de plus appeler au jugement de ce procez ledit de Chastillon, et depuis il n'y assista point. Semblablement aussi maistre Jean de la Fontaine fut contraint de s'absenter pour avoir dit quelque chose contre la forme de procéder de l'évesque de Beauvais. Et maistre Jean Magistri fît tout ce qu'il put pour n'y point assister : mais aucuns de ses amis lui avoient fait sçavoir que s'il n'y assistoit, il estoit en danger de sa vie, et lui déposant asseure avoir plusieurs fois ouy dire audit Magistri, qu'il avoit esté contraint par les Anglois et que si l'on ne faisoit tout ce qu'ils vouloient, on estoit en danger de sa vie. Que lui qui parle ayant un jour esté interrogé ce qu'il pensoit de Jeanne par

1. Dans la bouche de J, Massieu conseillers signilie assesseurs.

202 E. lUCHEU. — LA l'UCELLE D UHLEANS

un chanlre de la chapelle du Uoy d'Angleterre nommé Anquetil, et ayant respondu qu'il ne cognoissoit en elle que tout bien et qu'elle lui sembloit une bonne femme, ledit chantre ayant rapporté cela au comte de Warwic, lui déposant en fut en grand'peine et fit ses excuses du mieux qu'il pust.

Sur le septiesme article, outre ce qu'il a desja déposé, confesse que durant le procez Jeanne ayant dit à l'évesque de Beauvais qu'il estoit son adversaire, l'évesque respondit : Puisque le Roy avoit ordonné qu'il lui fist son procez, qu'il le feroit.

Pour le huictiesme et neufviesme, tesmoigne que Jeanne estant en prison avoit les fers aux pieds, et davantage estoit enchaisnée d'une chaisne de fer attachée à un poteau, que tout cela fermoità la clef, et en outre qu'il y avoit cinq houspaillers anglois qui la gardoient, désirans sa mort et se moquans d'elle, de quoy elle les reprenoit. De plus asseure avoir ouy dire à Estienne Gastille, serrurier, qu'il avoit fait une cage de fer en laquelle on la mettoil toute liée, et qu'e'le avoit esté en cette cage au chasteau de Rouen jusqu'cà ce qu'on commence son procez. Dit toutes fois ne l'avoir pas vue en cet estât, et que quand il l'alloit quérir pour l'amener en jugement et la ramenoit en la prison, elle n'avoit pas les fers aux pieds pendant tout ce temps-là, et qu'en la prison où elle estoit y avoit un lit^

Pour le dixiesme article, asseure qu'il sçait bien qu'elle a esté visitée par des matrones et des sages-femmes pour sçavoir si elle estoit vierge ou non, et que ce fut la duchesse de Bethfort qui la fit visiter, et principalement par Anne Bavon et une autre matrone de laquelle il a oublié le nom, et que ces matrones rapportèrent qu'elle estoit vierge, et qu'il l'a ouy dire à ladite Anne Bavon, et que pour cette cause la duchesse de Bethford fit deiîendre à ses gardes et à tous autres de lui faire aucune violence ni injure.

1. Guillaume Manchon a dit plus haut que dans la prison de Jeanne quand il la vit, il n'y avait pas de lit. Le propos du serrurier Castiile rapport»; par J. Massiou confirme la remanfue de G. Manchon. De ce qu'ajoute J. Massieu, il s'ensuiviait que dès le commencement des débals, on supprima la cage de 1er et on donna un lit à la prisonnière.

l'ROCKS DE REVISION ET RKHA HIMTATIoN 2(J3

Ouant aux onziesme, douziesme, treiziesme et quatorziesme articles, dit lorsqu'on interrogeoit cette fille qu'il y avoit six assistans', outre les juges qui l'interrogeoient, et d'autres encore; et qu'en l'interrogeant, elle respondait à la demande qu'on lui faisoit, et qu'un autre interrompoit quelquefois sa response : de sorte que souvent elle disoit à ceux qui l'interrogeoient : Beaux seigneurs, faites l'un après l'autre.

Sur le dix-septiesme, dit l'avoir oiiy plusieurs fois interroger si elle vouloit se sousmettre à l'Eglise, et responda qu'elle se sousmettoit au Pape. Et que le commun bruit estoit que maistrc Nicolas Loyseleur, alloit à elle en habit desguisé feignant d'estre de son païs des quartiers de Lorraine, prisonnier, et du parti du Roy de France, comme elle; et qu'il lui persuadoit par ce moyen de dire et faire plusieurs choses à son désavantage pour l'empescher de se sousmettre à l'Eglise.

Quanta l'abjuration qu'on lui a fait faire, tesmoigne incontinent que maistre Guillaume Erard eust fait la pre'dication à Saint-Ouen, qu'il représenta un formulaire d'abjuration et dit à Jeanne qu'il falloit qu'elle fist et signast cette abjuration ; et bailla le formulaire au déposant pour le lire à Jeanne, comme il fit. Qu'il se souvient qu'audit formulaire estoit nommément escrit qu'à l'advenir elle ne porteroit plus les armes, l'habillement d'homme, ni les cheveux tondus en rond comme les hommes et autres choses dont il n'a mémoire. Bien sçait-il que ledit formulaire ne contenoit qu'environ huit lignes tout au plus, et que ce n'estoit pas celui qui est inséré au procez, ayant lu celui-là et non celui-cy.

Davantage, dépose que Jeanne ayant esté requise de signer ce formulaire, il s'esleva un grand bruit entre ceux qui estoient présents à cette action, et qu'il entendit l'évesque de Beauvais disant à quelqu'un : Vous me ferez réparation de cette injure ; et qu'autrement il ne poursuivroit pas davantage le procez jusqu'à ce qu'on lui eust fait réparation. Que

1. Celte remarifue concerne en particulier les interrogatoires qui eurent lieu dans la prison de l'accusée.

264 E. RICHER. LA l'UCELLK d'uRLÉANS

lui déposant advertissoit Jeanne du péril qu'elle pouvoit encourir sur la signature dudit formulaire, voyant qu'elle nentendoit pas le contenu d'icelui ni le péril auquel elle s'exposoit. Et qu'alors estant fort pressée de signer ce formulaire, elle respondit qu'on le fit voir par des clercs et ecclésiastiques aux mains desquelles elle debvoit estre mise après cette abjuration, et que s'ils la conseilloient de signer et faire ce qui est porté par ce formulaire, elle le signeroit volontiers. Ce qu'entendu par maistre Guillaume Erard, il dit à Jeanne que si elle ne le signoit tout présentement, elle seroit le jour mesme bruslée. A quoy elle respondit qu'elle aymoit donc mieux le signer que d'estre bruslée. Qu'alors il s'éleva un grand tumulte parmi le peuple assistant à ce spectacle et jeta-t-on plusieurs pierres, nesçait pas qui ce fut. Et Jeanne, après avoir signé, demanda au promoteur d'Estivet si elle ne seroit pas mise entre les mains de l'Eglise et en quel lieu on la debvoit ramener. Que le promoteur respondit : au chasteau de Rouen. Où elle fut ramenée et y fut habillée en femme.

Sur le vingt-sixiesme article, recognoitque le dimanche de la Trinité, Jeanne ayant esté accusée comme relapse, elle respondit qu'estant couchée en son lit, ses gardes lui avoientosté ses habillements de femme pour se lever et aller à la chaise percée, et lui dirent qu'elle n'avoit point d'autre habit : et leur ayant dit qu'ils sçavoient bien que les juges avoient ordonné qu'elle portast un habillement de femme, néantmoins qu'ils ne voulurent jamais lui donner d'autres habillements, et que finalement pressée d'aller à ses affaires elle avoit esté contrainte de prendre ledit habillement et que ce jour-là n'avoit pu avoir d'autre habit de ses gardes. Et fut vue avec cet habillement d'homme et à cause de cela jugée relapse. Car, le jour de la Trinité, on fit venir en la prison pour la voir en cet habit plusieurs personnes auxquelles elle disoit ses excuses : et entre les autres, maistre André Marguerie ayant dit qu'il estoit bon de sçavoir pourquoy elle avoit repris cet habillement d'homme, il fut en péril de sa vie parce qu'un Anglois le voulut frapper avec sa hallebarde; ce qui fut cause que ledit Marguerie et plusieurs autres se retirèrent de frayeur.

ToLiclianl la mort de Jeanne a déposé que le mercredi au matin, c'est le jour où elle mourusl, frère Martin Ladvenu l'entendit de confession et par après alla à l'évesque de Beaiivais lui notifier ce qu'il avoit fait, et qu'elle demandoit qu'on lui administrast le saint sacrement. Que sur cela l'évesque assembla quelques conseillers, par l'advis desquels l'évesque donna charge à lui déposant d'aller dire à frère Martin Ladvenu qu'il lui donnast le sacrement de l'eucharistie, et tout ce qu'elle demanderoit. Et que lui déposant retourna au chasleau dire audit Ladvenu ce que l'évesque avoit ordonné. Et alors en la présence de celui qui parle, ledit Ladvenu communia Jeanne, laquelle après cela fust menée en habit de femme par lui déposant et ledit Ladvenu jusques au lieu où elle fut bruslée.

Et en tout le chemin faisoit de si pieuses lamentations que lui qui parle et frère Martin Ladvenu ne pouvoient s'abstenir de pleurer : car elle recommandoit si saintement et pieusement son ame à Dieu et aux saints du paradis, que tous ceux qui l'entendoient ne se pouvoient empescher d'espandre des larmes. Et amenée qu'elle fut au Vieil Marché, maistre Nicolas Midy ayant fait sa prédication, dit à Jeanne : Jeanne, allez en paix, C Eglise ne vous peut plus deffendre et vous abandonne au bras séculier.

Cequ'entendu, Jeanne se mit à genoux, faisant ses prières à Dieu très dévotement, et requit le déposant de lui faire avoir une croix : qu'alors un certain Anglois en fit une petite avec un baston, laquelle elle prit, la baisa et mit en son sein avec une grande dévotion ; et outre cela, demanda la croix de l'église qui lui fut apportée, et la baisant et embrassant avec grande dévotion, pleuroit, se recommandant à Dieu, à saint Michel, sainte Catherine et tous les saints, et de rechef embrassant la croix, saluant tous les assistans, descendit du théâtre où elle estoit, frère Martin Ladvenu l'ayant tousjours assistée jusqu'au lieu du supplice où elle finit sa vie en grande dévotion. Lui qui parle asseure avoir ouy dire à Jean Fleury, clerc du bailly et greffier de Rouen, que le bourreau avoit rapporté audit bailly que tout le corps de cette fille estant bruslé et réduit en cendres, son cœur demeura

entier et plein de sang, et qu'on lui commanda plusieurs fois que tout ce qui resteroit de son corps, il le jetast dans la rivière de Seine, comme il fist.

[i" Déposition de Guillaume Colles, notaire au procezj.

Maistre Guillaume Colles, surnommé Bosguillaume, prestre, notaire apostolique, âgé de soixante-six ans, dépose avoir esté esleu pour second notaire par l'évesque de Beauvais, afin d'escrire le procez contre Jeanne, dite la Pucelle. Et ce procez lui ayant esté représenté, recognut son seing à la'fin d'icelui, disant que c'estoit le vray procez et qu'il en avoit esté fait cinq semblables desquels celui qu'on lui représentoit en estoit un. Que ses compagnons et conotaires audit procez estoient Guillaume Manchon et maistre Nicolas Taquel, qu'ils avoient ensemblement rédigé fidellement tous les interrogatoires et responses, et qu'ils avoient de coustume, toutes les après-disnées, de collationner par ensemble ce qu'ils avoient escrit. Et quand à faire fidellement leur charge, ils ne craignoient personne et n'eussent voulu y manquer pour qui que ce soit. Qu'il se souvient que Jeanne respondoit prudemment, et quand on l'interrogeoit de quelque chose dont elle avoit esté interrogée, disoit avoir desjà respondu et qu'elle ne respondroit pas davantage, et faisoitlire le registre où estoient ses dépositions.

Qu'il sçait bien que l'évesque de Beauvais a commencé ce procez parce qu'il disoit que Jeanne avoit esté prise dedans son diocèse, et que tout se faisoit aux dépens du Roy d'Angleterre et à la sollicitation et poursuite des Anglois. Que le ditévesque et tous ceux qui ont fait ce procez ont eu des lettres de garantie du Roy d'Angleterre, lesquelles il a vues et estoient signées de Laurent Callot, secrétaire du Roy d'Angleterre.

Et lui ayant esté montré des lettres de garantie, dit que c'estoient celles-là mesmes qu'il avoit vues, et qu'il cognoissoit bien le signe de Laurent Callot.

Quant aux informations faites au païs de Jeanne, il n'en a jamais vu, et ne pense pas qu'on en aye fait aucunes.

Pour les huictiesme et neufviesmes articles, asseure qu'elle estoit en une forte prison, les fers aux pieds, avoit "un lit et des Anglois qui la gardoient, desquels elle se plaignoit grandement, disant qu'ils l'opprimoient et traitoient mal. Que maistre Nicolas Loyseleur faisoit semblant d'estre prisonnier, et du parti du Roy de France et du pays de Lorraine, et avec quelques autres conseilloit à cette fille de ne pas croire à ces gens d'Eglise, qu'autrement elle estoit ruinée. Et pense que tout cela se faisoit au sceu de l'évesque de Beauvais, pour ce que Loyseleur n'eust pas osé entreprendre cela sinon de son adveu. Que plusieurs qui assistoient à ce procez murmuroient grandement à lencontre dudit Loyseleur. Lequel voyant mener Jeanne au supplice, se repentant de l'avoir ainsi trahie, monta sur une charrette pour lui demander pardon : de quoy les Anglois qui estoient là présents furent fort indignez, de sorte que sans le comte de Warwic, ledit Loyseleur eust esté tué; et lui fut commandé par ledit comte de se retirer de Rouen le plus tost qu'il pourroit, s'il vouloit sauver sa vie. Au reste que ledit Loyseleur mourust subitement au concile de Basle.

Semblablement a dit que Jean d'Estivet, promoteur en ce procez, entra pareillement en habit dissimulé en la prison, feignant aussi qu'il estoit prisonnier. Qu'il désiroit en tout et partout complaire aux Anglois, que c'estoit un mauvais homme qui, durant tout le procez, ne cherchoit qu'à calomnier les notaires et tous ceux qu'il cognoissait estre portez à la justice ; et ordinairement disoit des injures à Jeanne, l'appelant paillarde et ordure. Et croit que Dieu l'aye finalement puni, attendu qu'il a misérablement fini ses jours, ayant esté trouvé mort dans un colombier hors des portes de Rouen.

Dit avoir ouy dire à plusieurs personnes desquelles il a oublié le nom, que Jeanne avoit esté visitée par des matrones et qu'elle fut trouvée vierge : et que c'estoit la duchesse de Bethford qui l'avoit fait visiter, et mesme qu'elle estoit avec le duc son mari en un lieu secret, quand on fit ladite Visitation, duquel lieu ils voyoient visiter cette fille.

Que durant tout le proccz, Jeanne sest mainte fois plainte des questions subtiles et impertinentes qu'on lui faisoit : et se souvient qu'on lui demanda une fois si elle estoit en la grâce de Dieu, et avoir respondu que c'estoit chose bien difficile de satisfaire à une telle demande et en telle matière ; finalement qu'elle dit : Si j'y suis, Dieu m'y tienne ; si je n'y suis pas. Dieu m'y veuille mettre, car j'aymerais mii'ux mourir que de n'estre pasaymée de Dieu. De laquelle response ceux qui l'interrogeoient furent grandement estonnez et cessèrent de l'interroger.

Quant au formulaire d'abjuration, croit que Jeanne n'entendoit pas ce qui estoit contenu en icelui, et qu'il ne lui a pas esté expliqué. Et dit qu'elle fut longtemps auparavant que de le vouloir signer. A laparfin, y fut contrainte par la frayeur qu'on lui donnoit et fit une croix. Quand aux autres articles, ne s'en souvient et s'en rapporte au procez.

Au demeurant, que l'évesque ayant prononcé sa sentence par laquelle Jeanne fut déclarée relapse, les séculiers sen saisirent incontinent et la livrèrent au bourreau pour la brusler, sans qu'il y eust au préalable aucune sentence du juge séculier. Et que cette fille faisoit plusieurs invocations, invoquant le nom de Jésus, de sorte que presque tous les assistans pleuroient. Tous les juges, voire ceux qui avoient assisté à cette sentence, furent notez et grandement mal voulus du peupls. Car après que cette fille eust esté bruslée', le peuple montroit au doigt tous ceux qui avoient assisté au procez et concevoit une horreur de les voir. Et lui déposant dit avoir ouy maintenir que tous ceux qui estoient coupables de sa mort avoient misérablement fini leurs jours, sçavoir maistre Nicolas Midy qui fut frappé de la lèpre, peu de jours après, et l'évesque de Beauvais qui tomba mort subitement comme on lui faisoit la barbe.

[5. Déposition de frère Martin Ladvenu.]

Frère Martin Ladvenu dominicain au couvent de Rouen, âgé de cinquante-six ans, dépose que la Pucelle pouvoit avoir vingt ans ou environ, qu'elle estoit fort simple et qu'à

PROCÈS DE REVISION ET REIIAHII-irATION' 269

grand peine sravoit-elle son Pater noster, ores toutes fois qu'elle respondist prudemment aux interrogatoires qu'on lui faisoit. Qu'on a fait un procez en matière de foy contre elle ii la sollicitation et aux frais des Anglois. Et tesmoigne avoir ouy dire que l'évesque et ses associez à ce procez ont voulu avoir des lettres de garantie du Roy d'Angleterre. Qu'il sçait bien qu'aucuns assistoieut à ce procez malgré eux pour crainte des Anglois, et les autres parce qu'ils afïectionnoient le parti anglois. Que Maistre Nicolas de Houppeville fut mis aux prisons royales pour ce qu'il ne vouloit asssister à ce procez.

Que Jeanne n'a eu aucun conseil ni directeur, sinon sur la lin du procez, et qu'aucun n'eust osé entreprendre de lui donner conseil pour la crainte qu'on avoit des Anglois. Que les juges ayans une fois ordonné qu'aucuns iroient en la prison pour la conseiller, les Anglois les empeschèrent et menacèrent. Et sçait vrayment que Jean Magistri, inquisiteur, assistoit audit procez malgré lui, comme pareillement lui déposant qui tenoit compagnie audit inquisiteur. Que frère Isambert de la Roche du mesme ordre des Jacobins et compagnon de l'inquisiteur, pour avoir voulu une fois donner conseil à cette fille, fut tancé par l'évesque de Beauvais qui lui commanda de se taire; et par après on lui dit que si d'ores en avant il lui arrivoit plus, on lejeteroit en la rivière de Seine.

Asseure que Jeanne estoit aux prisons laïques, les fers aux pieds, liée avec une chaisne, et que nul ne pouvoit parler à elle sinon par la permission des Anglois qui jour et nuit la gardoient. Qu'on lui faisoit des interrogatoires quisurpassoient du tout sa capacité et sa condition, trois heures au matin et autant après midi. Qu'il a plusieurs fois ouy interroger cette fille si elle se vouloit sousmettre au jugement de l'Eglise, et qu'elle demandoit ce que c'estoit que l'Eglise ; et que lui ayant esté respondu que c'estoit le pape et les prélats qui représentoient l'Eglise, elle dit qu'elle se sousmettoit au jugement du Pape, priant qu'on la menast à lui. Et asseure lui avoir ouy dire de sa propre bouche, toutes fois hors du jugement, qu'elle ne voudroit rien tenir contre la foy catho-

270 E. lUCllKK. LA l'L'CELLE u'uULÉANS

lique, et qu'elle vouloil repousser loin de soy tout ce qui se trouveroit en ses dits et en ses faits contraire à la foy catholique, et s'en rapporter au jugement des clercs.

ïesmoigne avoir esté présent à Saint-Ouen lorsque maistre Guillaume Erard fit le sermon, et que la pi-emière sentence fut donnée contre la Pucelle. Et croit fermement que tout ce qu'on a fait contre elle a esté en haine du Roy très chrestien et pour le diffamer. Que ledit Erard ayant fail en son sermon une telle ou semblable exclamation : 0 maison de France qui n'a jamais eu aucuns monstres jusqu'à lui, maintenant que tu as adhéré à cette femme, sorcière, hérétique, superstitieuse, tu es souillée d'infamie. Jeanne l'ayant entendu repartit en ces propres termes : Ne parlez pas de mon Roy, il est bon chrestien.

Pour le regard de l'habillement d'homme qu'elle avoit repris, dépose lui avoir ouy dire qu'un grand seigneur l'avoit voulu violer, et que pour cette cause elle avoit repris l'habillement d'homme depuis la première sentence. Au reste, que le mercredi matin, auparavant qu'elle fut menée au supplice, il avoit entendu cette fille de confession et lui avoit administré le saint sacrement de l'Eucharistie par ordonnance des juges : lequel elle receut avec une telle dévotion et profusion de larmes, qu'il serait impossible de l'exprimer. Que depuis qu'il l'eust communiée, il l'assista tousjours jusques au dernier soupir. Que presque tous les assistans, esmeus de pitié, pleuroient et principalement l'évesque de Thérouane, disant qu'il ne doubtoit point qu'elle fust morte catholiquement, et qu'il voudroit que son ame fust où il croyoit que l'ame de cette fille estoit. Qu'après la sentence prononcée, Jeanne descendit du théâtre où elle avoit esté preschée, et le bourreau s'en saisit sans qu'il intervint auparavant aucune sentence du juge laïque. Elle ayant vu le feu allumé pour la brusler, pria le déposant de descendre, et qu'il levast bien haut la croix, afin qu'elle la pust voir. Et comme il estoit tousjours auprès d'elle pour Tadvertir de son salut, l'évesque de Beauvais et quelques chanoines de l'Eglise de Rouen s'estant avancez pour la voir, elle apercevant l'évesque lui dit qu'il estoit cause de sa mort, qu'il lui avoit

promis de la mettre entre les mains de l'Eglise, mais qu'il l'avoit livrée entre les mains de ses ennemis capitaux. Adjousta que, deux ans après, un nommé Georget Folenfant ayant esté livré par sentence de la cour d'Eglise au bras séculier, lui déposant fut envoyé de la part de l'archevesque de Rouen et de l'Inquisiteur au bailly de Rouen pour l'advertir que ledit Folenfant debvoit estre livré au bras séculier, mais qu'il se gardast bien de faire ainsi qu'il avoit fait à la Pucelle, et qu'il ne procédast pas à l'exécution sans avoir au préalable donné ineurement une sentence.

De plus, que jusques au dernier soupir elle a tousjours maintenu que les voix et apparitions qu'elle avoit eues provenoient de Dieu, et que tout ce qu'elle avoit fait l'avoit exéquuté par exprès commandement de Dieu, et qu'elle ne croyoit point que ses voix l'eussent déceue, et qu'elles venoient de la part de Dieu.

[60 Déposition de maistre Nicolas de Houppeville assesseur au procez]

Maistre Nicolas de Houppeville, bachelier en théologie, âgé de cinquante-cinq ans, a déposé que Jeanne estoit âgée d'environ vingt ans, fort simple et ignorante aux façons de procéder en justice, et d'elle-mesme n'estoit suffisante pour se deffendre ; que toutes fois elle s'est constamment et courageusement deffendue, d'où plusieurs inféroient qu'elle avoit une spéciale assistance et secours du ciel. Que pour son regard, il n'ajamais estimé que l'évesque de Beauvais ayt entrepris ce procez en matière de foy par un bon zèle de foy ou de justice, afin de réduire cette fille, mais pour une haine particulière qu'il avoit contre elle, attendu qu'il favorisoit le parti du Roy d'.Vngleterre. Et ne pense pas qu'il aye rien fait en tout ce procez pour crainte des Anglois, ainsi que plusieurs autres desquels aucuns assistoient volontairement à ce procez, et entre autres ledit évesque, et les autres par crainte. Que lui déposant a ouy dire à maistre Musnier, docteur en théologie, qu'il avoit donné sa délibération par escrit à l'évesque de Beauvais qui ne l'avoit eue [pour]

agréable. Que le comte de Warwic menara frère Isambert de la Roche dominicain, lequel assistoit au procez de Jeanne, et lui dit qu'on le jetteroit en la rivière s'il ne se taisoit, pour ce qu'il dirigeoit cette fille, et qu'il a ouy dire cela à frère Jean Magistri, suffragant de l'inquisiteur. Que luimesmc qui parle, au commencement du procez assista à quelques délibérations, et ayant dit son opinion que ni l'évesque ni tous ceux qui vouloient entreprendre de faire ce procez ne pouvoient estre juges, et que la façon de procéder qu'on tenoit ne lui sembloit juste ni raisonnable, sçavoir que ceux qui estoient d'un parti contraire fussent juges, attendu mesme que cette fille avoit été examinée par le clergé de Poictiers et par l'archevesque de Rheims, métropolitain de l'évesque de Beauvais; que pour cette cause lui déposant encourut l'indignation de l'évesque de Beauvais qui le fit citer devant lui : et le déposant ayant respondu qu'il ne lui estoit en rien subject et justiciable et que l'official de Rouen estoit son juge, voulant comparoir devant ledit officiai, il fut pris et mené au chasteau de Rouen et par après mis aux prisons royales; et demandant pourquoy cela, on lui dit que c'estoit à la requeste de l'évesque de Beauvais. Et croit le déposant que ce fut à cause de ce qu'il avoit exposé en sa délibération. De quoy maistre Jean de la Fontaine, son ami, lui donna advis par un mot de lettre qu'il lui envoya en la prison, d'oîi finalement il sortit par la recommandation de l'abbé de Fescamp lequel fléchit l'évesque à cela. Et lui qui parle sçeut que ledit évesque avait tenu conseil entre quelques uns, auquel il fut résolu de faire envoyer en Angleterre ou ailleurs en exil ledit déposant : ce que l'abbé de Fescamp et les amis du déposant empeschèrent.

Davantage : qu'il sçait que Jean Magistri avoit esté contraint de prendre cognoissance de ce procez durant lequel il fut en grande perplexité, et asseure que ledit Magistri lui avoit dit que cette fille se plaignoit grandement des interrogatoires difficiles qu'on lui faisoit, et que cela la travailloit trop, et principalement ceux qui n'appartenoient en rien au procez : et disoit-on qu'on empeschoit les notaires d'escrire

PROCKS DE REVISION ET REHABILITATION 273

quelques responses de cette fille. De plus, que ce qu'elle a quelquefois hésité sur ce qu'on l'interrogeoit si elle ne se vouloit pas sousmettre à l'Eglise, ne provenoit d'ailleurs que de ce qu'aucuns alloient à elle en habit dissimulé en la prison, et lui persuadoient qu'elle se gardast bien de se sousmettre à l'Eglise. Et disoit-on que c'estoit maistre Nicolas Loyseleurqui estoitl'un des séducteurs de cette fille.

Qu'il croit qu'elle estoit bonne catholique, et sçait que le jour qu'elle mourut, elle receut le corps de Nostre Seigneur. Qu'il la vit sortir du chasteau de Rouen pour estre menée au supplice, qu'elle pleuroit abondamment, et y avoit plus de six vingt hommes armez, aucuns desquels portoient des lances et les autres des espées Que lui, esmeu de compassion, ne put aller jusques au lieu où elle fut exéquutée. Et tient que tout cela a esté fait en haine du Roy de France et pour le diffamer. Que le commun bruit estoit que l'évesque n'avoit voulu recevoir les opinions de maistre Richard de Grouchet et Pierre Pigache, pour ce qu'elles ne lui avoient plu et alléguaient des passages du droit canon.

[7" Déposition de Jean Fabri. assesseur au procez ]

Révérend père en Dieu messire Jean Fabri, docteur en théologie, de l'ordre des Augustins, évesque de Démétriade, âgé de septante ans, dit avoir assisté au procez jusques au sermon qui fut fait à Saint-Ouen, quand on prononça la première sentence contre Jeanne. Qu'il lui semble qu'elle pouvoit avoir vingt ans, qu'elle estoit fort simple. Que lui déposant l'avoit tenue par trois sepmaines pour inspirée, quand elle parloit si souvent de ses apparitions et révélations. Qu'il estime que les Anglois lui faisoient faire son procez par haine qu'ils lui portoient, et pour ce qu'ils la craignoient extrêmement. Sçait bien que tout se faisoit aux frais et despens du Roy d'Angleterre, et que ceux qui assistoient à ce procez n'estoient pas en leurliberté, et que personne n'osoit dire ce qu'il pensoit sans estre incontinent noté. Qu'un jour quelqu'un ayant demandé à cette fille si elle estoit en grâce, lui déposant ayant dit que c'estoit une trop grande question pour cette fille et

qu'elle n'estoit pas obligée d'y respondre, l'évesque repartit au déposant qu'il cust beaucoup mieux fait de se taire. Davantage, que plusieurs trouvoient fort mauvais de ce qu'on ne mettoitpas cette fille aux prisons de l'Eglise, et lui qui parle dit sourdement qu(; ce n'estoit pas bien procéder de la retenir entre les mains des laïques et principalement des Anglois, vu qu'elle avoit esté livrée à l'Eglise : de laquelle opinion plusieurs estoient, mais personne n'en osoit parler publiquement.

Si elle a esté visitée ou non, il n'en peut parler: bien sçait-il qu'ayant esté interrogée pourquoy elle se faisoit appeler Pucelle, elle respondit le pouvoir bien dire et que s'ils en doubtoient, qu'ils la fissent visiter par sages et honnestes matrones, ainsi qu'on a de coustume. De 'plus, qu'on faisoit de profondes et difficiles questions à cette fille, desquelles toutes fois elle se demesloit fort bien, encore qu'on l'interrompist souvent aux interrogatoires qu'on lui faisoit, passant de l'un à l'autre pour expérimenter si elle changeroit de propos. Et la tràvailloit-on de longs interrogatoires, l'espace de deux et trois heures : de sorte que les docteurs qui assistoient à ce procez se faschoient et estoient grandement travaillez. D'autres tronquoient et coupoient si court leurs interrogatoires qu'à grand'peine cette fille pouvoit y respondre, et le plus sage homme du monde s'y fust trouvé bien empesché. Qu'il se souvient que durant le procez on l'interrogeoit sur ses apparitions et lisoit-on quelque article de ses réponses : que lui déposant déclara qu'il lui sembloit qu'on n'avoit pas bien registre sa response et qu'elle avoit autrement respondu. Et advertit Jeanne de prendre garde à soy : ce qu'elle dit au notaire, asseurant avoir déposé le contraire de ce qu'il avoit registre qui fut corrigé. Et alors maistre Guillaume Manchon dit à la Pucelle qu'elle prist bien garde h ce qu'on escrivoit.

Asseure le déposant ne se point souvenir qu'elle aye refusé de se sousmettre à l'Eglise, mais qu'il lui a plusieurs fois ouy déposer qu'elle ne voudroit pas faire ni dire aucune chose qui fust contre Dieu, et que de tout son pouvoir elle le repousseroit. Au demeurant qu'il assista au dernier sermon que fit maistre Nicolas Midy au Vieil Marché, et que Jeanne finit ses

jours catholiquement, comme il estime, ayant plusieurs fois crié Jésus, Jésus, faisant des lamentations si pieuses qu'il pense n'y avoir cœur si dur qui n'eust esté esmeu à compassion et à pleurer, comme fut l'évesque de Thérouane et tous les assistans qui pleuroient par grande compassion et pitié. Se souvient encore que Jeanne pria tous les prestres là assistans de lui vouloir donner chascun une messe; et lui déposant se retira ne pouvant voir un si piteux spectacle.

[Dépositions de dix autres tesmoins.]

Maistre Jean Le Maire, prestre, curé de l'église paroissiale de saint Vincent de Rouen, âgé de quarante-cinq ans, etc. Cette déposition ne contient rien de mémorable et ne rapporte que pour avoir ouy dire, comme n'ayant point assisté au procez.

Maistre Nicolas Gavai, licencié aux droits, chanoine de Rouen, âgé de septante ans, dit avoir assisté au procez par quelques jours : sa déposition ne contient rien de particulier, tout y est commun.

Pierre Cusquel laïque, bourgeois, marchand de Rouen, âgé de cinquante trois ans, etc. Cette déposition ne rapporte autre chose de mémorable, sinon qu'il dit avoir vu une cage de fer de la hauteur de Jeanne pour la mettre dedans, et que cette cage fut pesée en sa boutique: toutes fois qu'il ne l'a pas vue dans la dite cage. Tout le reste de sa déposition sont choses communes, excepté qu'il dit avoir ouy dire à cette fille au premier sermon qui fut fait à Saint-Ouen, qu'elle ne vouloit rien tenir contre la foy catholique en tous ses dits et ses faits, et qu'elle s'en rapportoit au jugement des ecclésiastiques. Après qu'elle fut bruslée, asseure avoir vu et entendu un secrétaire du Roy d'Angleterre nommé maistre Jean Tressart, retournant du Vieil Marché où cette fille avoit esté exéquutée, se lamenter et dire qu'ils estoient tous perdus d'avoir fait brusler une si sainte personne, et qu'il croyoit qu'elleestoit entre les mains de Dieu bienheureuse, qu'il l'avoit

276 K. niCHEU. LA PUCELLE D OilLEANS

ouy crier hautement le nom de Jésus au milieu des flammes. Quant à lui déposant, ne voulut assister à un si piteux spectacle, voyant que tout le peuple murmuroit de ce qu'on la faisoit mourir si injustement.

Maistre André Margueric, archidiacre du Petit Calais, en l'église de Rouen, licencié aux droits, âgé de soixante-sept ans, dépose avoir quelquefois assisté au procez de Jeanne et ne dit rien que de commun, excepté qu'il asseure avoir esté en la prison lorsqu'on publia que Jeanne avoit repris l'habillement d'homme, et qu'ayant dit qu'il falloit sçavoir d'elle comment et pourquoy elle avoit repris cet habit et l'entendre parler, pour cette occasion les Anglois là présents voulurent outrager lui déposant et plusieurs autres qui furent contraints de se retirer bien hastivement pour le péril auquel ils estoient.

Maistre Laurent Guesdon avocat au Présidial de Rouen et bourgeois ne dépose rien que de commun.

Maistre Jean Riquier, prestre, chapelain en l'église de Rouen et curé de l'églige paroissiale d'Heudecour, diocèse de Rouen, âgé de cinquante six ans, ne fait autre déposition que commune avec les autres, n'ayant pas assisté au procez. 11 dit seulement qu'à la prédication de maistre Guillaume Erard, la Pucelle ayant entendu qu'il parloit mal du Roy de France, lui dit tout haut : Parlez de moy et non pas de mon Roy qui est bon catholique.

Que le jour qu'elle fut menée au supplice, le matin elle dit à maistre Pierre Maurice, docteur en théologie, qui l'alla voir en prison, que Dieu aydant elle espéroitestre le soir en paradis, ainsi que ledit déposant Tavoit entendu dire audit Maurice. Au parsus, qu'elle avait tousjours crié le nom de Jésus jusqu'au dernier soupir. Incontinent qu'elle fut étoulTée du feu, les Anglois qui estoient présents dirent au bourreau qu'il retirast un peu le feu afin que le peuple assistant la pust voir morte dans le feu et qu'on nedist pas qu'elle seroit échappée et délivrée: à quoy le bourreau obéit. Dépose qu'il esloit

auprès de maistre Jean de TEspée, chanoine de l'église de Rouen, lequel ayant vu la fin de la Pucelle, dit pleurant largement : Plust à Dieu que mon âme fust où je crois qu'est lame de cette femme ! Ledit de l'Espée avoit assisté au procez.

Honneste homme Jean Moreau, demeurant à Rouen, âgé de cinquante ans, etc. Il estoit du païs de la Pucelle et dépose ce qu'il a ouy dire de son départ pour aller au Roy de France. Et quand on commença son procez à Rouen, tesmoigne qu'il arriva un honneste homme des quartiers de Lorraine, lequel s'adressa à lui à cause du païs, et raconta qu'il avoit esté commis pour faire des informations, spécialement au païs natal de Jeanne, et qu'il avoit apporté les dites informations à l'évesque de Beauvais, estimant qu'il le contenteroitde ses salaires, vacations, et de la dépense qu'il avoit laite en son voiage ; mais que cet évesque l'avoitappelé traistre et meschant homme, lui disant qu'il n'avoit pas fait son debvoir. Et nepouvoit estre contenté de ses salaires parce que cet évesque niait qu'il se pust servir desdites informations ausquelles celui qui les avoit faites disoit n'y avoir rien contre la Pucelle qu'il n'eust voulu trouver en sa propre sœur : qu'elles avoient néantmoins esté faites en cinq ou six paroisses proches de Dompremy, et que tous les tesmoins avoient déposé que Jeanne estoit grandement dévote, et alloit souvent prier Dieu à un ermitage proche de Dompremy.

Pour le reste de la déposition, il n'y a rien que de commun et qui ne soit contenu aux autres dépositions, sinon qu'il dit avoir entendu, comme le prédicateur qui prescha à Saint-Ouen disoit à la Pucelle qu'elle eust à s'abstenir cy-après de faire les choses qu'elle avoit commises contre la foy et de porter un habillement d'homme, elle respondit qu'elle avoit pris un habillement d'homme pour ce qu'elle avoit à estre et converser parmi les gens de guerre, avec lesquels elle pouvoit vivre plus seurement habillée en homme que portant un habit de femme, et que ce qu'elle avoit fait, elle l'avoit bien fait, etc.

Dépose qu'elle demanda de l'eau bénite auparavant que d'estre jetée au feu.

278 E. RICHEn. — LA PUCELLE d'oRLÉAXS

Maistre Pierre Tasquel, prestre, curé de l'église paroissiale de Baqueville le Martel, notaire apostolique à Rouen, âgé de cinquante huit ans. C'est le troisième notaire qui a instrumenté au procez contre la Fucelle, ainsi qu'il a recognu : et ne dit rien que de commun pour ce qu'il n'estoit point au commencement du procez.

Hu&son le Maistre, laïque, maistre chaudronnier à Rouen, âgé de cinquante ans, etc. Il estoit du pais de la Pucelle et dépose qu'on la tenoit au païs pour une très bonne fille, très dévote, et qu'elle estoit en la grâce de Dieu, conduite de son esprit, etc.

Honorable homme Pierre Daron, lieutenant du bailly de Rouen, âgé de soixante ans, ne dépose rien que de commun et toutes les mesmes choses que les ,autres ont déclaré de la fin de cette fille, sçavoir qu'elle est morte en bonne chrestienne, prononçant le nom de Jésus jusques au dernier soupir, et qu'elle fut exéquutée sans qu'il soit intervenu aucune sentence laïque.

[Déposition de frère Seguin de Seguin, membre de la Commission de Poitiers]

Frère Seguinus Seguini, professeur en théologie de l'ordre des Dominicains, Doyen de la faculté de théologie de Poictiers, âgé de soixante-dix ans, etc. C'est l'un des Docteurs qui assista à l'examen de la Pucelle quand elle fut interrogée à Poictiers par les ecclésiastiques, ainsi que nous avons remarqué au premier livre. Au reste, il tesmoigne que considéré Testât auquel estoient lors les affaires du Roy et du royaume, tout estant humainement désespéré, et vu les choses que la Pucelle a exéquutées, sa sainte vie dont a esté parlé amplement au premier livre, il estime icelle avoir esté envolée de Dieu pour secourir la France. Qu'elle prédit à Poictiers, quand on l'examinoit, quatre choses que lui déposant a vu succéder tout ainsi qu'elle les avoit annoncées. Premièrement, que le siège d'Orléans seroit levé, et la ville délivrée des Anglois. — Secondement, que le Roy seroit

PROCÈS DE REVISION ET RKIIAIflIJTATION 279

couronné à llheims. — Tiercement que la ville de Paris seroit réduite à l'obéissance du Roy. — En qualriesme lieu, que les Anglois seroient deffails '.

Au demeurant, qu'elle estoit grandement faschée, entendant quelqu'un jurer le nom de Dieu en vain. Qu'elle remonstroit au sieur de La Ilire qui avoit accoustumé de jurer et renier Dieu, que c'étoit un grand péché, et qu'il s'abstint d'ainsi blasphémer : et quand, prévenu de colère, il voudroit jurer, qu'il reniast son baston. Que, pour cette raison. Le Ilire estant en présence de cette fille, disoit tousjours qu'il renioit son baston, etc.

Frère Jean des Prez, docteur en théologie de l'ordre des Dominicains, du couvent de Lyon, vice-inquisiteur général au royaume de France, est commis par Jean, archevesque de Rheims, et Guillaume, évesque.de Paris pour ouyr et examiner noble et puissant seigneur Jean Dolon, chevalier, conseiller du Roy, et séneschal de Beaucaire, lequel pour cet effet se transporta à Lyon oii le dit Des Prez entendit sa déposition qu'il donna en françois et fut receue par Hugo Bellieure et Barthélémy Bellieure, notaires apostoliques à Lyon, le vingt-huictiesme may 1456. Ce seigneur fut choisi par. le Roy comme le plus sage gentilhomme du royaume pour avoir soin de laPucelle, ainsi que nous avons narré au premier livre de cette histoire où nous renvoyons le lecteur. Et attendu qu'il a plus conversé avec la Pucelle que tout autre, il en rend fîdelle lesmoignage sans amour, faveur, haine ou subornation quelconques, mais seulement pour la seule vérité du fait, qui sont les propres termes de sa déposition.

1. Frère Seguin mentionne une cinquième prédiction oubliée par E. Bicher, que le duc dOrléans reviendrait de sa captivité d'Angleterre.

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