KLOGES TIREZ DES ÉCRIVAINS ECCLÉSIASTIQUES
Gezson.
Le premier qui a escrit en faveur de cette [fille est maistre Jean Gerson ^ chancelier de l'Université de Paris, ainsi que nous avons desja observé tant au premier qu'au troisiesme livre. Et ce qui est digne de remarque en cet auteur, il a présagé et prévu ce qui pouvoit humainement arriver à cette fille, sçavoir qu'elle seroit la proye de ses ennemis mortels, et qu'ils la feroient mourir : ayant respondu à l'objection qu'on pouvoit former sur cela, disant que Dieu ne fait pas tousjours miracle sur miracle par ceux qu'il a eslus pour accomplir quelques merveilles, ainsi que nous avons vérifié au premier livre, et spécialement du prophète Hiérémie.
« Neque sequitur, dit-il, semper post primum miraculum quidquid ab hominibus expectatur vel expectabitur. Prœterea, si frustraretur ab omni expectatione sua, non oportebit concludere ea quse facta sunt a maligno spiritu vel non a Deo facta esse, sed vel propter nostram ingratitudinem, vel blasphemias, aut aliunde justo Dei judicio, licet occulte, posset contingere frustratio 'expectationis nostrse in ira Dei, quam avertat a nobis et bene omnia vertat, etc. -. »
1 . Jean Gerson, né en 1363, près de Reims, mort à Lyon 1429, docteur et chancelier de l'Université de Paris, théologien des plus écoutés au concile de Constance, composa son mémoire sur la Pucelle en mai 1429. Deux mois après il mourait.
2. J. Quicherat, Procès, t. III, pp. 298-306, donne l'opuscule tout entier. On le trouve également dans l'édition complète des OEuvres de Gerson, publiée parEUies Dupin, Paris, 1786, au tome IV, p. 864.
314 E. RICHEH. LA PL'CELLE d'uRLÉANS
Henry de Gorkeim ou de Gorcum.
Henry de Gorkeim^ théologien flamand, au mesme temps des exploits de la Pucelle, fit un petit opuscule auquel on voit cette clause ;
« Tulit me Dominus quum sequerer gregem, et dixit mihi : Vade et propheliza adpupulum meum Israël {\^ios,\n, 15). Populus Israël populus Francîee non incongrue potest spiritualiter nuncupari : quem fide Dei et cultu christianœ religionis notum est semper floruisse. Ad hujus régis filium qucedam juvencula, pastoris cujusdam filia, quae et ipsa gregem ovium secuta fertur, accessit, asserens se missam a Deo, quatenus per ipsam dictum regnum ad ejus obedientiam reducatur. Ne autem ipsius assertio reputetur temeraria, etiam signis superuaturalibus utitur : sicnti revelare occulta cordium et futura contingentia pra^videre. Refertur insuper quod sit raso capite ad modum viri, et volens ad actus bellicos procedere ; vestibus et armis viribilus induta, ascendit equum ; quœ, dum in equo est, ferens vexillum, statim mirabili viget industria, quasi peritus dux exercitus ad artiliciosam exercitus institutionem. Tune quoque sui efficientur animosi ; e contra vero adversarii timidi, quasi viribus destituti. Ubi autem de equo descendit, solitum habitum reassumens, fit simplicissima, negotiorum secularium quasi innocens agnus imperita. Fertur etiam quod vixit in castitate, sobrietate et continentia.
1. Henry de Gorkeim (forme allemande), ou de Gorcum (l'orme hollandaise), était professeur et vice-chancelier de l'Université de Cologne. 11 écrivit son opuscule au temps le plus brillant de la mission de la Pucelle. Les copistes lui ont donné pour titre : Opus collativum de quudam Puella quas olim in Franciu equitavit. Imprimé d'abord à la suite du mémoire de Gerson, Ellies Dupin en trouva le tevte dans un manuscrit de Sainl-Yictor, et le restitua à son véritable auteur. Il est vrai que le nom de l'auteur avait été publié en 1606 par Melchior Goldast, avec son opuscule, dans le recueil de Si/billa francica. Henri de Gorcum passait pour un théologien profond et un dialecticien subtil. On cite de lui plus de vingt ouvrages. Il vivait encore en 1460.
Deo devota, prohibens fieri occisiones, rapinas, ctcterasque violentias omnibus his qui ad dictam obedientiam sevolunt exhibera. Propter heec ergo et similia, civitates, oppida et castra se submittunt régis filio, fidelitatem sibi promittentes.
« Quo ita, ut prœfertur, se habente, nonnullas quœstiones emergunt et ad sui declarationem doctas animas alliciunt, verbi gratia :
An credi debeat vera naturœ humaniu Puclla, an in similem efïigiem fantasticam transformata ?
An ea quœ facit possint humanitus fieri ab ipsa, an per eam ab aliqua superiori causa?
Si per superiorem causam, an per bonam, scilicet spiritum bonum; au malam, ut puta per spiritum malum ?
An ejus verbis liducia sit exhibenda, et ejus opéra, tanquam divinitus facta, sint approbanda, an pythonica et illusoria ?
Quia vero circa bas aut sim?ies qutestiunculas alii et alii aliter et aliter sentiunt, quatenus utrique pro sua defensione valeant ex sacris litteris testimonia proferre, preesens hoc opusculum, non asserendo sed collative dictando, offert quasdam propositiones pro una parte, rursus quasdam pro alia, modo problematico, provocans subtiliora ingénia ad intelligentiam profundiorem. Hoc tamen memoriter commendandoquod, ad sententiandum aliquid secure in hac materia, necesse est hujus Puelkc mores, verba, opéra, cœterosque gestus, tam quos babet solitaria, quam eos quos habet cum aliis in publico, et cœteras suie vitae circumstantias ad liquidum prœcognoscere, et an ea quie révélât et prœnuntiat, sempervera inveniantur ^. »
Le susdit auteur remarque fort bien qu'on doibt juger de ses révélations par ses mœurs et déportemens, suivant le dire de Nostre-Seigneur, ce que nous avons observé au premier livre. Au demeurant il ne parle pas de la prise ni de la mort
i. E. Richer ne donne pas ce que H. de Gorcuiu nomme Praposiliones pro Puella et Propositiones contra Puellam, en tout sept pages et demie, mais sans conclure. On les trouvera dans J. Quicherat, au tome III. p. 413-421.
316 E. RICHER. — LA PUCELLE d'oRLÉANS
de la Pucelle, et de là on doit colliger qu'il a escrit son traité l'année mesme qu'elle fit lever le siège d'Orléans et mena le Roy à Rheims : comme fit pareillement un autre théologien allemand sans nom, duquel le livre porte ce titre : Laudayani anonymi clericide Sybilla francica Rotuliduo, seu de admirabili Johanna Lolharinga, pastoris filia, duclrice exercitus Francorum sub Carolo Vil, etc. ^; et tout au commencement du premier Rôle, sur le commun bruit qui couroit de nostre Pucelle par toute l'Europe, il en rend ce tesmoignage.
Sibylla francica.
« Exorto nuper rumore, aures audientium qui titillât, de quadam sibylla in regno Francise, quse exorsa est prophetari, fama rutilante fulgida, bonœ odore opinionis omnium
]. J. Quicherat fait suivre le titre, De Sibylla francica, de ce soustitre :
« Dissertations d'un clerc allemand du diocèse de Spire ». Juillet- Septembre 1429.
L'éditeur des deux procès ajoute : « Laudayani cujusdam anonymi clerici, de Sibylla francica rotuli duo, quos Goldasto communicavit R. P. Johannes Myntzenbergius, prior monasterii Carmelitarum apud Francofurdianos. » Cette phrase, remarque J. Quicherat, nous apprend tout ce que Melchior Goldast savait de l'auteur et de la provenance.
La Sibylla francica contient deux rôles ou dissertations écrites à peu d'intervalle l'une de l'autre. Dans la première, l'auteur allègue deux témoignages, l'un provenant d'un chevalier qui avait combattu en France au siège d'une ville dont le nom est resté en blanc ; l'autre provenant d'un religieux français prémontré, « avec qui il s'était entretenu à Laudaya. » C'est pour cela peut-être que Goldast a mis dans le titre : Laudayani cujusdam anonymi clerici ; supposant que telle était (Lauda, dans le grand duché de Bade) la patrie ou la résidence de l'auteur.
La seconde dissertation résume la discussion que l'auteur eut, dans un château qu'il ne nomme point, avec un docteur en droit revenan d'Angleterre. Les deux dissertations sont dédiées à Pierre de Grumbach, vicaire général du diocèse de Spire. (Cf. J. Quicherat, Procès, t. II, p. i22 et suiv., et t. V, p. 475, 476.)
Melciiior Goldast de Heiminsfeld né dans le pays de Saint-Gall en 1576, mort en 1635, a publié les écrits d'un certain nombre d'historiens allemands et autres, et tout particulièrement la Sybilla francisca.
respersa, vita, moribus et conversatione spectabilis ; quani vulgus sanctitate dicit fulgere, doctam quoque ad bella et praeliorum eventuum prœsciam. »
Et au mesme Ilole, sur la fin :
« Nobile regnum Francise ruinam passum est ex superfluitate vitseetabundantiapanis. propterunius mulieris speciem. Ut autem ordo réparation is ex merito respondeat prsevaricationi ex delicto, per personam sexu fragilem, vita autem humilem et Deo devotam, expedit reparari per virginem quod desertum fuerat per mulierem. Francia enim fastu tumoris, se potentia et armis extulit super omnia christianorum régna; patrias convicinas ad pacem terruit, ut leo; et quando fremnit, terras invasit et devastavit ; confidens nimiuin de sapientia aliorum consiliorum, uti Achitophel. »
Or, ce qu'il rapporte que le royaume de France a esté ruiné par une femme, et restabli par une vierge, est conforme au dire de la Pucelle dont nous avons fait inventaire ailleurs.
Quelque peu après, discourant de la piété de cette fille : « Fréquenter purgat et lustrât conscientiam per puram confessionem, et roboratur in virtute spiritus sapientiœ in Eucharistise perceptione, conversatione humilis, modesta, et bonis consentiens, rapinam pauperum valde detestatur, pupillorum orphanorumque depressionem. Quare honoris statum in Francia obtinet pro tanto tempore, quo visiones promissionis propheticse révélât. »
Sur la fin du second Rôle : « Ista virguncula in régna Francise laudatur ab omnibus in professione fidei catholicœ, et in cserimoniis invenitur sufîulta ; sacramenta ecclesiastica valde veneratur; vita laudabili conversatur ; religiosa in actis etagendis; in nomine Sanctae Trinitatis cuncta opéra quantumcumque grandia aggreditur, et ad finem perducit optatum ; firmans pacem, pauperum tollens inopiam, justitiam sectando diligit, nihil vanitatum mundi neque pomparum aut divitiarum exquirit ' »
Cf. Procès, t. III, p. 422, 431-32, 433, 464.
318 E. RICHKU. — UX PLCKI.I.E D'oiiLKAXS
^Les docteurs de la réhabilitation. j
Et d'autant que nous avons produit aux premier et troisicsme livres les opinons de plusieurs doctes prélats et théologiens qui ont escrit en faveur de la Pucelle pour la revision de son procez, il nous suffira en ce lieu faire seulement inventaire de leurs noms et qualitez.
Messire Helias de Bordeilles, évesque de Périgueux ;
Thomas Basin, évesque de Lisieux ;
Maistre Jean Bréhal, dominicain, docteur en théologie, et inquisiteur de la foy ;
Robert Cibole, docteur et chancelier de l'Université de Paris ;
Guillaume Bouille, aussi docteur de Paris et doyen de l'église de Noyon.
Outre deux auditeurs de Rote, sçavoir Paulus Pontanus, Theodoricus (de Leliis), et un quidam désigné par ces trois lettres, N. E. N. '.
Tesmoignage d un anonyme rapporté par Jacques Meyer en son Histoire de Flandre.
Jacques Meyer-, en l'histoire do Flandre, produit le tesmoignage d'un auteur anonyme qui n'estoit pas François de nation, comme j'estime : lequel auteur asseure avoir esté consulté par le Roy Charles VII sur les faits et dits de la Pucelle, et avoir eu commandement dudit seigneur de voir le procez avec plusieurs autres prélats, théologiens et jurisconsultes. Et d'autant que ce tesmoignage est fort célèbre,
1. Voir plus haut, p. :286, la note sur cet inconnu et sur les docteurs do la réhabilitation.
P. Pontanus et Th. de Leliis suivirent en France le cardinal d'Estoutoville lorsqu'il y vint en 1452 en qualité de légat du Saint-Siège.