Procès, t. II. p
2. E. Richer, en rapportant plus haut la scène de la prétendue abjuration, reproduit sans observations le texte du procès, comme si révèquc de Beauvais eût dit l'exacte vérité. Il ne proteste qu'en cet alinéa-ci, et d'une faron qui eût dû être plus serrée et plus rigoureuse.
blablement qu'elle l'ayc canoniquement abjurée. Ce que pour elïectuer et par un préalable de droit, il estoit tout en premier lieu nécessaire de lui proposer un formulaire d'abjuration, lui faire bien et canoniquement entendre tous les termes auxquels il estoit conceu, auparavant que de prononcer sentence contre elle, et ne la pas surprendre tumultuairement sur le théâtre pour l'épouvanter, ni l'intimider et menacer du feu, ainsi qu'ils ont fait. De manière que tous ces actes sont obreptices, pleins de violence, de dol, fraude et d'iniquité : car l'on fait dire, prononcer et signer à une pauvre fille mineure ce quelle ne veut et n'entend pas ; et mesme on lui dénie toute sorte de conseil contre toute disposition de droit. Au moyen de quoy, elle est grandement excusable et doit estre tenue pour bien et duement relevée de tout ce qu'elle peut avoir fait à son préjudice ; attendu les malignes inductions, fraudes, intimidations, violentes menaces desquelles on a usé à son endroit.
Et d'ailleurs la faveuret indulgence des lois à l'endroit des personnes mineures et en bas âge excuse assez et protège cette fille. Considéré mesme que saint Pierre ayant si. longtemps vécu avec Nostre Seigneur Jésus-Christ, veu sa transfiguration et infinis autres grands miracles qu'il avoit opérés, ayant fait ressuciter plusieurs morts et tout nouvellement Lazare : outre, venoit de manger l'ageau pascal, et avoit receu de sa propre main la sainte communion de son pré-, cieux corps et sang, n'estant en semblable ni si extrême ni si imminent péril que la Pucelle, néantmoins par infirmité humaine avoit renié Jésus-Christ et abjuré avec blasphèmes, estant interrogé par uhe simple servante, et non intimidé ou menacé du feu par des juges. Mais tout ainsi qu'après avoir amèrement pleuré et fait pénitence de cette abjuration, il fut receu en grâce par Nostre Seigneur, au cas pareil nous verrons aux actes suivans la Pucelle faire pénitence de cette rétractation qu'on lui avoit fait faire par violentes menaces, et protester aymer mieux mourir faisant pénitence de tout ce qu'on lui avoit fait faire par crainte du feu, que de tenir aucune chose de tout ce qu'on l'avoit contrainte de rétracter, l'habillement d'homme excepté qu'elle estoit preste de quitter :
qui est une suffisante response à tout ce que ses ennemis ou autres pourroient alléguer qu'elle se seroit rétracte'e. Mais retournons aux actes et voyons la fin de cette sanglante tragédie, et comme tout se passa depuis cette prétendue rétractation.
lXXIV mai, après midi. — Dans la prison de Jeanne].
Le mesme jeudi vingt-quatriesme may après midi, frère Jean Magistri, inquisiteur de la foy, se transporte en la prison, assisté de maistre Nicolas Midi, docteur en théologie, Nicolas Loyseleur, Thomas de Courcelles, Isambert de la Roche et autres ecclésiastiques, lesquels remonstrèrent à la Pucelle la grâce que Dieu lui avoit faite ce jour-là, etc. Pareillement, que les ecclésiastiques qui l'avoient jugée l'avoient bien humainement traitée : pour cette raison, elle debvoit humblement obéir à la sentence de ses juges et ne s'en jamais départir. Autrement, en cas de rechute, quelle ne devoit plus espérer de grâce, et qu'on l'abandonneroit totalement au bras séculier. Ils l'advertirent donc de quitter, son habillement d'homme et d"en prendre un de femme, ainsi que l'Eglise l'avoit ordonné. A quoy cette femme obéit incontinent, et fit raser ses cheveux qui estoient tondus en rond à la façon des hommes, et protesta vouloir obéir en toutes choses aux gens d'Eglise.
Et voilà tout ce qui se passa le jeudi, vingt-quatriesme may, incontinent après la sentence de rétractation. Et notez que la Pucelle pensoit, après avoir quitté son habillement d'homme etvestu celui de femme, qu'on la dustsur le champ tirer des mains des Anglois pour loger aux prisons ecclésiastiques, ainsi qu'on lui avoit promis et qu'il estoit de justice. Toutes fois lEvesque de Beauvais agitoit bien d'autres desseins en son esprit, et depuis ce jour jusques au lundi suivant ne visita pas cette fille. Pendant lequel temps tout se passa ainsi que nous l'avons extrait du procez, dont ensuivent les actes.
102 E. niCllER. LA PUCELLE D ORLEANS