‹ La premiére histoire en date de Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 104 · LA CAUSE DE RECHUTE · texte numérisé non relu

LA CAUSE DE RECHUTE

XXVm-XXX mai.

[L'Evesque de Beauvais dans la prison de la Pucelle XXVIII mai.

Le lundi suivant, vingt-huitiesme de may 1431, lendemain de la sainte Trinité, l'Evesque accompagné d'aucuns de ses conseillers et assesseurs se transporta en la prison pourvoir en quelle disposition étoit la Pucelle. Et l'ayant trouvée habillée en homme comme auparavant, lui demanda d'où celaprocédoit et qui l'avoit mue à reprendre cet habillement. Respondit l'avoir pris naguère et quitté celui de femme.

Enquise pourquoy cela et qui l'avoil induite ù ce luire, i-éplii^iia que c'estoil de sa propre volonté sans qu'aucun l'eust conlrainle. et qu'elle aymait davantage cet habillement que celui de femme.

On lui remonstra qu'elle avoit pi-omis et juré de ne jamais remettre cet habillemeut d"homme. Repart n'avoir onques entendu faire aucun serment de ne plus reprendre Ihabillemenl d'homme. Adjousta l'avoir repris pour ce que, estant toujours parmi les hommes, il lui estoit beaucoup plus licite et convenable d'avoir un habillement d'homme que d'estre habillée en femme. Et dit nommément l'avoir repris pour ce qu'on ne lui avoit pas tenu promesse, assavoir qu'elle irait à la messe, qu'elle recevroit le corps de nostre Seigneur, qu'on lui osteroit les fers des pieds.

Interrogée si elle n'avoit pas fait abjuration ci-devant, et plus particulièrement de ne plus porter un habillement d'homme, respondit qu'elle aymoit mieux mourir que d'avoir toujours les fers aux pieds : que si on les lui ostoit, et qu'on lui permist d'aller à la messe, et qu'on lui donnast une prison gracieuse, qu'acné serait bonne et ferait tout ce que l'Église voudra.

Et d'autant que l'Evesque de Beauvais avoit ouy dire qu'elle s'arrestoit encore aux illusions de ses prétendues révélations auxquelles elle avoit renoncé auparavant, il l'interrogea si depuis jeudi dernier — c'est le jour où on lui fit faire cette prétendue abjuration — elle avoit entendu les voix des saintes Catherine et Marguerite. Uespond que oui.

Enquise de ce qu'elle lui avoient dit, confessa que Dieu lui avoit

A UOUEiN. — LE PROCÈS 103

fait sçavoir par ces saintes la grande pilié et misère de la grande trahison à laquelle elle avait consenti, faisant abjuration et révocation pour sauver sa vie, et que s'ayant voulu sauver, elle s'esloit damnée.

Déposa pareillement qu'auparavant jeudi dernier ses voix lui avoient dit et révélé tout ce qu'elle feroit ce jour-là et avoit fait alors.

Davantage, qu'estant sur l'eschafTaut ou théâtre, devant le peuple. elles lui dirent qu'elle respondit hardiment à ce prédicateur qui faisoit le sermon, que c'estoit un faux prédicateur, disant qu'elle avoit fait beaucoup plus de choses qu'elle n'avoit faites. Leur maintint que si elle leur disoit n'avoir pas été envovée de Dieu, elle se damnoit, pour ce que Dieu véritablement l'avoit envoyée. Que ses voix lui avaient remonstré que depuis jeudi elle avoit commis une grande-faute ou injure, ayant confessé n'avoir pas bien fait ce quelle avoit fait, Dit nommément que tout ce qu'elle avoit révoqué jeudi dernier, n'avoit esté que pour crainte du feu.

Interrogée si elle croyoit que les voix qui lui apparoissoient fussent saintes Catherine et Marguerite, respondit que oui et qu'elles sont de Dieu.

On lui dit qu'elle recognust la vérité touchant cette couronne dont a esté fait mention ci-dessus. Répliqua leur avoir dit la vérité au procez, le mieux qu'elle avoit pu.

Alors lui fut remonstré qu'estant sur l'eschaffaut, au théâtre, devant les juges et tout le peuple assemblé, faisant abjuration, elle avoit dit nommément et recognu s'estre vantée par menterie que .saintes Catherine et Marguerite la visitoient. Repartit qu'elle n'entendoit pas faire ni dire ainsi.

Davantage, maintint n'avoir onques dit ni entendu dire qu'elle révoquoit ses apparitions et révélations comme n'estant pas saintes Catherine et Marguerite : et tout ce qu'elle a fait sur cela n'avoit esté que par crainte .du feu; et n'avoir rien révoqué ni abjuré qui ne soit contre la vérité. Proteste aymer mieux faire une fois pénitence en mourant que de traisner plus longuement sa vie en prison. De plus, qu'elle n'a jamais fait aucune chose contre Dieu ni contre la foy, etnéantmoins qu'on l'a contrainte d'en faire expresse révocation : qu'elle n'a point entendu ce qu'estoit contenu audit formulaire d'abjuration qu'on lui avait fait faire, et n'a jamais rien entendu révoquer sinon qu'il plust à Dieu.

Finalement a dit que si les juges >vouloient, elle reprendroit l'habillement de femme ; que pour le reste elle ne fera rien autre chose.

104 K. mCHER. LA PUCELLE D ORLEANS

Ce que l'Evesqiie ayant entendu, il se relira de la prison où estoil relie fille, afin de procéder, ainsi qu'il parle, à ce qui seroit de raison.

Advertissement.

Cet acte du lundi vingt-huitiesme may nous représenta quelques petites lumières des responses justificatives de la Pucelle, au moyen desquelles on peut recognoistre les artifices dont a usé l'Evesque de Beauvais pour la décevoir et contraindre à se rétracter. Que s'il eust fidèlement fait registrer toutes les dépositions de cette fille, nous ne serions pas en peine de faire des advertissements pour servir de contredits.

Premièrement, [c'est un] fait à noter que la Pucelle estant prisonnière depuis un an entier et n'ayant ouy la messe ni communié depuis que le comte de Luxembourg l'eust abandonnée aux Anglois, outre les autres fatigues et travaux assez notoires qu'elle supportoit ordinairement, on lui fit entendre que, si elle vouloit se rétracter, elle seroit traitée gracieusement et tirée d'entre les mains des Anglois pour estre mise en une prison ecclésiastique, n'auroit plus les fers aux pieds, seroit visitée par des femmes honnestes, entendroit tous les jours la messe et communieroit toutes et quantes fois elle en auroit dévotion; et que si volontairement elle ne se rétractoit, elle seroit bruslée toute vive. Davantage, pour la troubler, ils ne cessoient de lui rebattre souvent les oreilles qus ses voix lui ayant promis qu'elle seroit délivrée de prison, l'avoient misérablement déceue, l'invitant mesme de faire bon visage et de parler hardiment aux juges qui avoient pouvoir de la condamner : que cela estoit un indice certain que ces voix provenoient de l'esprit malin, et non de la part de Dieu qui ne trompe personne et ne peut mentir.

Et parce que aux actes de ce jour, l'Evesque de Beauvais n'a fait registrer que partie de la déposition de la Pucelle S nous y remarquerons quatre ou cinq points principaux qui servent grandement à sa justification : comme de ce qu'elle

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