‹ La premiére histoire en date de Jeanne d'ArcChapitre 70 sur 104 · DE LA DERNIERE DELIBERATION · texte numérisé non relu

DE LA DERNIERE DELIBERATION

plus de quarante maîtres et savants hommes soit en théologie, soit en droit canonique et civil. L'objet de cette convocation était d'arrêter ce qu'il y avait à faire pour procéder « comme de droit et de raison ». L'évèque de Beauvais fit à sa façon un résumé de ce qui s'était passé depuis le jeudi 24 mai : comme quoi la Pucelle, après avoir pris l'habit de femme, « dès qu'elle put mettre la main sur l'habit d'homme, s'en revêtit », et raconta devant plusieurs témoins que ses voix et les esprits qui lui apparaissaient lui étaient revenus et lui avaient dit plusieurs choses.

Après cet exposé, avant que les maîtres présents délibèrent sur les résolutions à prendre, l'évêque-juge fait donner lecture de l'interrogatoire de la veille et de la cédule d'abjuration insérée au procès. Mais il na garde de rappeler le guel-apens de la prison qui obligea la prisonnière à reprendre l'habit d'homme, et les promesses qui, à Saint-Ouen, lui avaient été faites au nom du tribunal, promesses aussitôt oubliées.

Cette lecture eut lieu en l'absence de Jeanne. Si elle eût été présente, elle eût prolesté avec indignation et dénoncé la fausseté de ce formulaire auquel elle était restée tout a fait étrangère. Ce n'est pas en cette séance du 29 mai, c'est dans l'interrogatoire de la veille que Pierre Cauchon aurait dû faire lire cette pièce. S'il était vrai que la prisonnière l'eût prononcée et signée, cette exhibition avait le double avantage de réduire à néant tout essai de justification, et de fournir aux maitres et docteurs la preuve de la culpabilité de la relapse. Mais la pièce étant fausse, l'iniquité de l'évèque éclatait, et les protestations de la malheureuse jeune fille l'auraient démasquée. C'est à quoi Pierre Cauchon n'avait pas voulu s'exposer. 11 ne le voulut pas davantage au cours de la délibération à laquelle, sur son invitation, les assesseurs procédèrent aussitôt.

Le premier qui donna son opinion fut Nicolas de Venderès, archidiacre d'Eu et chanoine de Rouen, l'auteur du texte de la longue cédflle, d'après Thomas de Courcelles. Ce docteur, absolument acquis à l'évèque de Beauvais, émit l'avis « que Jeanne devait être censée et était hérétique, et qu'il n'y avait qu'à l'abandonner au bras séculier. » {Procès, 1, 462.)

Après maître Nicolas de Venderès, Messire Gilles Duremort, abbé du monastère de la Sainte-Trinité de Fécamp ^ prit la parole.

1. Gilles de Duremort, docteur et professeur en théologie, fut d'abord abbé de Beaupré. C'est en 1423 qu'il fut nommé à l'Abbaye de Fécamp, la plus considérable de la Normandie après celle de Saint-Ouen. Il habitait, à Rouen, un bel hôtel situé sur la paroisse Saint- Vincent. Con-

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C'était un des docteurs en théologie les plus réputés de Normandie: aussi sa délibération fut-elle écoutée avec la plus grande attention et, dans son originalité, produisit-elle une impression profonde ; tellement profonde que la plupart des assesseurs qui opinèrent après lui, s'en rapportèrent ii sa proposition.

« Jeanne est relapse, dit d'abord l'abbé de Fécamp. » Dans sa pensée, relapse de fait, mais non en droit. Pour savoir si elle l'était €n droit, il y avait un moyen bien simple a i)rendre. « Il serait bon, ajouta l'abbé de Fécamp, que la cédule qu'on vient de lire (la fausse et longue cédule) fût lue de nouveau en sa présence et lui fût expliquée, en lui proposant la parole de Dieu. Ces choses faites, nous n'aurons plus, nous juges, qu'à la déclarer hérétique et à l'abandonner à la justice séculière, en la priant de traiter avec douceur ladite Jeanne. — Tamen bonum est quodschcdul'i, naper lecta legatur iterum coram ipsa, et sibi exponatur, proponendo ei verbum Dei. Et his peractis, nos jiidices habemus declarare eam hxreticam et ipsam relinquere justUise seculari, rogando eam ut cum eadem Johanna mite agat. » [Ibid., 463.)

Ce qui distingue la délibération de l'abbé de Fécamp, c'est qu'elle n'est point absolue comme l'était celle du chanoine de Venderès, mais conditionnelle. Avant de déclarer Jeanne hérétique relapse et de la livrer au bras séculier, il y a d'après lui quelque chose à faire, et cette chose est de grande importance. 11 faut :

1" Faire comparaître Jeanne en présence du tribunal ;

2" Lui donner lecture de la cédule du procès, que les assesseurs viennent d'entendre ;

3° La lui expliquer, afin qu'elle la comprenne bien, car le bruit courait qu'elle ne l'avait pas comprise.

Ces choses faites — his peractis — mais alors seulement, et si rien ne se produit qui oblige à surseoir à une sentence définitive, la condamnée sera livrée au bras séculier.

sellier du roi d'Angleterre en 1428, chargé en 1433 par le roi Henri VI de traiter de la paix avec la France, il fut nommé évoque de Coutances en 1439 et uiourut à Rouen le 21) juillet 1444.

L'abbé de Fécamp ne dut pas être surpris de l'accueil que fit à sa proposition l'évoque de Beauvais. Il ne paraît pas s'être fait illusion sur ce personnage. Il était « un des assesseurs mécontents du la fai;on dont était mené le procès et qui, comme Pierre Maurice, coururent un grand péril pour leur vie. » C'est Jean Lemaire, curé de Saint-Vincent, un des témoins de la réhabilitation, qui nous à laissé ce renseignement. {Procès, t. III, p. 178).

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Des quarante assesseurs qui opinèrent après l'abbé de Fécamp, plus de trente se rangèrent à son avis ^

C'est un grave spectacle que celui de cette assemblée d'ecclésiastiques réclamant des juges de Jeanne, comme mesure préalable de justice, qu'on donnât lecture à la jeune fille de la cédule qu'on l'accusait d'avoir signée et des serments qu'elle aurait violés. Car, pour être plein de déférence, le langage de l'abbé de Fécamp n'en formulait pas moins une requête véritable. En s'exprimant ainsi, lui-même et les assesseurs qui se joignirent à lui entendaient manifestement remplir un devoir de conscience.

On ne saurait croire d'ailleurs que cette quasi-unanimité fût le simple effet du hasard ; elle suppose des échanges de vues et un concert préalables. La raison n'en est pas difficile à trouver. Il fallait éclaircir les doutes sérieux qui avaient surgi dans les esprits à propos de cette abjuration dont l'évéque de Beauvais voulait faire à toute force une abjuration authentique et canonique.

Personne n'ignorait que la Pucelle n'avait cessé de protester quelle n'avait rien compris, ou à peu près, à l'acte qu'on lui avait arraché. On n'ignorait pas davantage les incidents qui l'avaient amenée à reprendre l'habit d'homme et {"i le garder. Elle avait tout raconté à Jean Massieu, et aux dominicains Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre Ceux-ci en avaient dit certainement quelque chose aux assesseurs leurs collègues, et à Messire Duremort lui-même, à cause de la confiance qu'il inspirait.

Peut-être le prieur de Longueville Giffard profita-t-il de l'occasion pour faire part de sa remarque touchant la durée du prononcé de la cédule d'abjuration. Et comme le long formulaire était connu de quelques assesseurs, il put exprimer son étonnement qu'une pièce de six à huit lignes se tût transformée en une pièce de quarante-cinq à cinquante lignes. Que les doutes de l'abbé de Fécamp et de ses collègues eussent pour objet l'authenticité du long formulaire, ou l'intelligence que la Pucelle avait eu de la rétractalion acceptée, quelle qu'elle fût, il importait que ces doutes fussent dissipés. Voilà pourquoi, à la suite de l'abbé de Fécamp, plus de trente prêti"es sur quarante demandèrent qu'on fît lire à Jeanne, en présence de l'assemblée, la cédule invoquée ,'par Pierre Cauchon, et qu'on la lui expliquât. A la façon dont la jeune fille accueillerait cette lecture, les assesseurs verraient bien si elle len-

1. Voir Procès, I, loc. cil. Les mots : « Prout deliberavit dominas abbas. Fiscampnensis préedictus », se lisent à peu prés à chaque délibération.

tendait pour la première fois, si elle avait ou non juré de ne pas reprendre l'habit d'homme, de ne plus parler de ses révélations, si enfin elle avait posé en connaissance de cause le cas de rechute,' ou si ce cas était une invention de la volonté perverse de lévèque de Beauvais.

Quel accueil Pierre Cauchon fit-il à la requête quasi-unanime des maîtres et docteurs ? J. Quicherat dit que « ce veu d'une si grande majorité était un devoir pour l'évéque-juge. » {Aperçus nouveaux, 143). Ce qui est certain, ce que le texte du procès nous apprend, c'est qu'il n'en tînt aucun compte, et il n'en tint aucun compte parce que la lecture de la fausse cédule en présence de la Pucelle eût ouvert les yeux des assesseurs et mis à nu la scélératesse de l'évêque de Beauvais.

Uuel eût été l'effet de cette lecture ?

A coup sur Jeanne eût protesté contre l'authenticité du long formulaire, elle en eût avec indignation dénoncé la fausseté. Elle eût pris à témoin le prédicateur de Saint-Ouen lui-même, les notairesgreffiers, le prêtre Jean Massieu et les assesseurs qui avaient tout vu et entendu. Devant ses protestations, un scandale inouï éclatait, l'évêque de Beauvais était pris en flagrant délit de faux, les Anglais eussent été au comble de la fureur et les pii'es conséquences étaient à craindre.

Pieri'e Cauchon n'était pas homme à s'y exposer. La délibération conditionnelle des docteurs et la requête qui l'accompagnait n'obtinrent de lui qu'un accueil glacial. En vertu du droit suprême dont il était investi, il n'en tint aucun compte et, le lendemain, sur la place du Vieux-Marché, au nom dune infime minorité seulement, il déclara Jeanne héi'élique relapse, et il la livra au bras séculier.

Nous sommes loin de cette unanimité invoquée par les récents^ historiens français, Henri Martin^, Ernest Lavisse, laquelle aurait invité les juges du procès à prononcer cette sentence. L'accession de la très grande majorité des docteurs à la requête de l'abbé de Fécamp constitue une véritable protestation contre l'iniquité de l'évêque Cauchon. Si, malheureusement, le droit ne leur permettait pas de la rendre efficace, elle n'est pas moins honorable pour ces prêtres, tous Français, deux exceptés, et elle mérite d'être signalée, dans les histoires de la Bienheureuse aux amis de l'Église, de la France et de la vérité.

]. « A lunanimité moins un seul, dit H. Martin, les assesseurs opinèrent pour que les juges abandonuassentJeanne à la justice séculière. » {Hlsl. de France, VI, 292.)

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