Cette remar.iue d'E. Ric.lier est très importante
asseure avoir repris l'habillemenL d'homme de sa propre volonté, considère' qu'ayant à estre toujours parmi les hommes, il lui estoit plus licite et convenable d'avoir cet habit que de porter un habillement de femme. Adjouste aussi l'avoir repris d'autant qu'on lui avoit fait promesse, à sçavoir de lui donner permission d'ouyr la messe, de la tirer des fers et d'entre les mains des Anglois pour estre mise en une prison eccle'siastique, gracieuse, etc.
L'autre point [est] que Dieu lui avoit fait entendre par ses voix qu'elle avoit consentie à une grande trahison d'avoir fait cette prétendue abjuration, et que pensant sauver sa vie, elle s'estoit damnée.
En troisiesme lieu, qu'auparavant qu'elle fut menée au cimetière Saint-Ouen pour faire cette rétractation, ses voix lui avoient particulièrement révélé ce qu'on lui feroit faire ce jour-là sur le théâtre, et spécialement l'avoient advertie de dire à maistre Guillaume Erard qui faisoit le sermon, qu'il estoit un faux prédicateur et imposteur, disant qu'elle avoit fait beaucoup de choses qu'elle n'avoit onques faites. Maintint que si elle ne se disoit envoyée de Dieu, elle se damnoit, attendu que véritablement Dieu l'avoit envoyée, etc. Brief, que tout ce qu'on lui avait fait révoquer, n'avoit esté que par crainte du feu, etc.
Quatriesmement, qu'elle n'entendoit ce qui estoit porté au formulaire de rétractation qu'on lui avoit fait prononcer et signer : lequel contcnoit qu'elle avoit fait plusieurs choses contre Dieu et contre la foy que néantmoins elle n'avoit pas faites, et n'avoit onques entendu révoquer ses révélations comme ne provenant pas de Dieu ; et répéta plusieurs fois que tout ce qu'elle a fait et révoqué, n'a esté que pour crainte du feu, et n'a rien révoqué qui ne soit contre la vérité.
Cinquiesmement, ditaymer mieux faire une fois pénitence en mourant que désire toujours à languir en prison. Que si les juges veulent, elle reprendra 1 habillement de femme ; mais quant au reste de tout ce qui est contenu en ce prétendu formulaire, n'en tiendra ni gardera rien, etc. Qui est le sommaire de ce que l'Evesque a fait registrer.
Sur quoy 3P Guillaume Manchon, premier notaire, duquel
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nous avons parlé ailleurs, a bien enchéri sur la revision du procez, ayant déposé que tout le temps qu'on faisoit le procez à cette fille, il la entendue plusieurs fois se plaindre à âEvesque de Beauvais et au comte de Warwic, quand on linterrogeoit pourquoy elle se vestoit en femme, qu'elle nosoit <iter son haut de chausse, ni se desesguilleter :. qu'ils s(;avoient bien que ceux auxquels ils lavoient donnée en garde l'avaient voulu violer, et qu'une fois, comme elle crioit, ledit comte courut à sa clameur et à son ordre, et que s'il ne fust venu, ils 1 eussent violée. Que le Dimanche de la Trinité, lui qui parle se transporta au chasteau de Rouen avec ses compagnons co-notaires par commandement du comte de "VVarwic, pour ce qu'on disoit que Jeanne estoit relapse — et avoit repris son habillement d'homme, — et qu ils rencontrèrent en la cour du chasteau cinquante Anglois armez qui leur dirent qu'ils estoient traistres et avoient mal fait le procez. Et estime que c'estoit à cause que Jeanne n'avoit [pas] esté bruslée dès la première sentence : tellement qu'ils eurent bien de la peine d'évader des mains des Anglois.
Que pour cette cause, le lundi suivant, vingt-huictiesme may, lui qui parle ayant esté mandé pour aller au chasteau •de Rouen, demanda seureté à l'Evesque et audit comte de Warwic qui le fit conduire en la prison où Jeanne futinterrogée en sa présence par l'Evesque de Beauvais et quelques autres juges qui estoient en fort petit nombre, pourquoy elle avoit reprit son habillement d'homme. Etresponditque c'estoit pour conserver sa pudicité, n'estant [pas] asseurée avec un habillement de femme ; queses gardes avoient tasché delà violer et que maintes fois elle s'en estoit plainte à l'Evesque de Beauvais et au comte de Warwic. Que les juges lui avoient promis qu'elle serait mise aux prisons ecclésiastiques, et -auroit avec soy une femme ; et que s'il plaisoit aux juges de la mettre en lieu asseuré où elle ne craignist rien, qu elle estoit preste de s'habiller en femme. Quant à ce qu'on lui avoir fait abjurer, disoit n'avoir [pas] entendu le formulaire •qu'on lui avait proposé, et que tout ce qu'elle avoit fait et rétracté estoit par crainte du feu, voyant le bourreau tout prest avec sa charrette.
C'est la déposition du premier notaire, bien différente de ce que lEvesque a fait registrer, ayant fait omettre tout ce qui servoitù la justification de la Piicelle. Car il a seulement rapporté qu'elle aymoit mieux l'habillement viril, comme plus propre et convenant au lieu où elle estoit entre les hommes, sans parler de ce qu'on l'avo-it voulu violer. Frère Martin Ladvenu, bachelier en théologie, dépose avoir ouy dire à la Pucelle qu'un grand seigneur anglois l'avoit voulu violer, et que, pour ce subject, avoit repris l'habillement d'homme depuis la première sentence. Ce grand seigneur ne pouvoit estre que le comte de Warwic, gouverneur du chasteau de Rouen, lequel cette fille n'a osé nommer devant l'Evesque, craignant d'estre plus mal traitée.
Maistre Jean Massieutesmoignequele Dimanche de la Trinité, la Pucelle ayant esté accusée comme relapse, etc., elle responditqu'estant couchée sursonlit, ses gardes lui avoientosté ses habillements de femme de dessus son lit, et y avoient remis ses habillements d'homme; et qu'estant pressée d'aller à ses nécessitez naturelles, avoit prié ses gardes de lui rapporter ses habits de femme, leur disant qu'ils sçavoient bien qu'elle les portait par expresse ordonnance des juges : néantmoins qu'ils ne voulurent jamais lui donner d autres -habits, et qu'estant pressée d'aller à ses affaires, fut contrainte de vestir cet habillement d'homme, n'en ayant point d'autre. Qu'alors maistre André Marguerie, l'un des assesseurs de l'Evesque de Beauvais, estoit présent, et ayant entendu les plaintes de cette fille, dit qu'il falloit sgavoir véritablement pourquoy elle aurait repris l'habillement d'homme : que pour celte cause, il fut en péril de sa vie : d'autant qu'un Anglois le voulut frapper de sa hallebarde, s'il ne se fust retiré bien hastivement du chasteau de Rouen en grande frayeur, comme firent semblablement quelques autres avec lui. Et tout cela fut exécuté le Dimanche de la Trinité, en l'absence de l'Evesque de Beauvais, en présence duquel cette fille n'osait pas dire qu'un grand seigneur l'avait voulu violer.
Or, nonobstant que cette déposition semble aucunement contraire à celle de maistre Guillaume Manchon, premier
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notaire, si est-il aysé de la concilier en distinguant les jours auxquelles elles ont été faites; car divers tcsmoins déposent des choses diverses selon les temps qu'ils les ont entendues, comme est la diversité du Dimanche au lundi suivant que Guillaume Manchon alla voir la Pucelle, mandé par l'Evcsqué de Bcauvais et le comte de Warwic. Et semble probable et possible véritablement que cette supposition d'habit fut faite la nuit du vendredi au samedi précédent par ceux qui avoient en garde cette fille, ayant eu ordre de ce faire par le comte de Warwic et l'Evesque de Beauvais, cherchant quelque subject de la faire mourir comme relapse. Et après avoir esté nécessitée de reprendre cet habillement d'homme, je tiens pour certain que ce grand seigneur duquel ci-devant a été fait mention, s'efforça de la violer, et que pour cette raison la Pucelle se résolut depuis, tant qu'elle seroit prisonnière entre les mains des Anglois, de porter l'habillement d'homme, voire mesme d'endurer plus tost la mort et d'estre bruslée toute vive, que de demeurer toujours en tel estât et d'approuver aucune chose de ce qu'on lui avoit voulu faire rétracter. Je me persuade encore que ce qu'elle a dit au comte de Warwic, qu'il sçavoit bien qu'on l'avait voulu violer et quelle l'eust esté de fait, sinon qu'il fust accouru à ses clameurs, etc., estoit parce qu'elle n'osoit pas le nommer précisément, crainte que pis ne lui arrivast; et estime que les grandes clameurs et doléances qu'elle fit alors émurent tellement ce grand seigneur qu'il désista de sa mauvaise volonté, Dieu secourant cette fille.
J'oubliais que les dits tesmoins ont encore attesté avoir ouy dire à cetEvesque, le lundi vingt-huitiesme may, sortant de la prison, parlant de ce que la Pucelle avoit repris son habillement d'homme, « que c'estoit à ce coup qu'il la tenoit comme relapse » ; et qu'aux actes du lundi vingt-huictiesme may ci-devant produits, il lui fit déposer « qu'elle sera bonne et fera tout ce que l'Eglise voudra, pourvu qu'on lui oste les fers des pieds, etc. » Or, je tiens pour chose asseurée qu'il a fait malignement supprimer ces termes en la déposition do la Pucelle, sçavoir qu'elle sera bonne fille, afin de ne sembler rendre aucun tesmoignage positif de sa virginité. Et cela
s'induit parce que les dits termes « bonne fille » sont registrezau procez, séance troisiesme, où elle déclare que le premier précepte et enseignement que lui donna saint Michel fut « d'estre bonne fille, de se bien gouverner et d'aller souvent à l'Eglise. » A raison de quoy ils ont supprimé cette clause : « bonne fille ». Et de là peut-on faire induction de choses plus sérieuses et importantes desquelles l'Evesque de Beauvais n'a voulu qu'on tint compte. Mais voyons la suite des actes.
[Délibération unique de la cause de chute et dernière de tout le procez]
[XXIX mai 1431.]
Le mardi suivant après la Trinité, vingt neufviesme de may 1431, l'Evesque fait assembler tous ses assesseurs en la chapelle du chasteau de Rouen, leur fait un grand narré du contenu aux actes du lundi xxviii^ niay, et outre raconte tout ce qu'il avoit fait aux actes précédents par leur advis et conseil, et comme les articles de la censure de l'Université de Paris auroient esté lus particulièrement à la Pucelle, etc. Que jeudi dernier, vingt-quatriesme may, elle avoit fait un acte de révocation et d'abjuration de ses erreurs en la place publique après une solennelle prédication, etc. Mais par l'instinct et suasion du Diable seroit retombée en ses erreurs, ayant quitté l'habillement de femme et repris celui d'homme, etc. Que lui Evesque ayant sceu cela, se seroit transporté en la prison afin de l'exhorter et remettre en bon chemin de la vérité, etc. : à quoi elle n'auroit voulu obéir. Que pour ces causes il leur demandoit conseil de ce qu'il estoit bon de faire.
L'abbé de Fescamp, docteur en théologie, dit : « Attendu que la Pucelle avoit déclaré n'avoir pas entendu les termes auxquels le formulaire qu'on lui avoit fait prononcer et signer, estoit conceu et couché, qu'il estoit d'advis qu'on lui proposast de rechef ce formulaire, [qu'on le] lui expliquas! bien particulièrement, et qu'on usast de remonstrances de la parole de Dieu en son endroit ; et après cela, qu'au cas
110 R. RICIIElt. — LA F>L'GELLE b'oULÉAXS
qu'elle ne se recognusl, fut condamnée comme relapse et hérétique et abandonnée à la justice séculière, laquelle on prieroit de traiter doucement cette femme. »
J)uquel advis la plus grande et saine partie des juges furent. Etl Evesque de Beauvais les ayant remerciés, conclut contre la Pucelle comme relapse, sans toutesfois lui avoir au préalable fait proposer et expliquer ledit formulaire de révocation, ainsi qu'il avoit été résolu à la pluralité des voix : présomption indubitable que le preslat faisoit tout à sa teste, et ne se servoitdes conseillers que pour donner couleur à ses iniques desseins.
[Sur la place du Vieux-Marché].
Ce mesme jour de mardi vingt-neufviesme may, la Pucelle est citée pour comparoir personnellement au lendemain mercredi, trentiesme de may 1431 en la place du Viel Marché de Rouen, à huit heures du matin — c'estoit la veille de la Feste-Dieu. — Auquel jour de mercredi, sur les sept heures du matin, l'Evesque se transporta en la prison, assisté de plusieurs de ses assesseurs, et en leur présence remonstra à la Pucelle qu'on la debvoit ce jour-là livrer entre les mains de la justice séculière, qu'elle ne debvoit plus penser à autre chose qu'a son salut : et pouvoit bien recognoistre que les révélations qu elle disoit avoir eues, provenoit de l'Esprit malin qui l'avoit déceue et trompée, lui promettant qu'elle seroit délivrée de prison. Au reste, qu'il appartenait à l'Eglise déjuger de telles choses, laquelle tenoit telles révélations pour impostures ou pour illusions diaboliques, et qu'elle se debvoit rapporter au jugement de l'Eglise, et maintenant dire et recognoistre la vérité sans rien desguiser et ne plus penser qu'au salut de son àme.
Elle fut principalement interrogée sur deux points : le premier si elle avoit eu de fait aucunes révélations; le second, si ce qu'elle avoit dit de l'ange saint Michel qui avoit apporté une couronne à son Roy estoit véritable, etc. A quoy elle respondit et continua en cette réponse jusqu'au dernier soupir; sçavoir que véritablement elle avoit eu des révélations et
A nOUEN. LE PROCES Ht
apparitions provenant de la part de Dieu; que tout ce qu'elle avoit fait estoit par l'exprès commandement de Dieu, ne croyoit point que ses voix l'eussent déceue ni trompée et qu'asseurément elles venoient de la part de Dieu.
C'est la déposition de maistre Guillaume Manchon, premier notaire, de Jean Massieu et frère Martin Ladvenu, lesquels ont assisté la Pucelle jusqu'au dernier période de sa vie.
Quant à ce qui est de la couronne apportée à son Uoy, confessa que tout ce qu'elle avoit déposé, et pareillement de l'ange saint Michel qui l'avoit apportée, etc., l'avoir entendu de soy-mesme comme faisant l'office d'ange pour mener le Roy à lîheims couronnera
Après lesquelles dépositions l'Evesque se retira et la Pucelle fut confessée par frère Martin Ladvenu, bachelier en théDlogie, dominicain, lequel par après alla notifier audit Evesque ce qu'il avoit fait et lui déclara que Jeanne demandoit qu'on lui administrast le saint sacrement. Ce qu'entendu, l'Evesque asssmbla aucuns de ses conseillers, par l'advis desquels il donna charge à maistre Jean Massieu d'aller dire à frère Martin qu'on administrast le sacrement de l'Eucharistie à Jeanne et tout ce qu'elle demanderoit. Comme de fait il le lui administra. Et le receut avec une telle dévotion et profusion de larmes qu'il seroit impossible de l'exprimer.
Et après cela fust menée au Viel Marché de Rouen, assistée desdits Ladvenu et Massieu, et en tout le chemin faisoit de si pitoyables prières et lamentations, recommandant si saintement et si dévotement son âme à Dieu, à saint Michel, saintes Catherine et Marguerite et à tous les saints du Paradis, que tous ceux qui l'entendoient ne pouvoient s'abstenir de pleurer. Or, amenée qu'elle fut au Viel Marché de Rouen,
1. Manifestcuicnt, il s'est produit une confusion dans les souvenirs d"E. Richer. 11 a cru qu'un interrogatoire avait été fait, dans sa prison, à Jeanne, le 30 mai au matin. Or, il n'y a de trace de pareil interrogatoire, ni au procès de 1431, ni à celui de 14bb-SG. Richer n'a pu que puiser dans \' Information posthume les éléments de ce faux interrogatoire, car les dépositions oiTiciellcs.de G. Manchon, de frère Ladvenu, do Jean Massieu au procès de réhabilitation, n'en disent rien.
di2 E. lUCHEn. LA PUCELLE D ORLÉANS
maistrc Nicolas Midi, docteur en théologie, grandement partial pour l'Anglois, fit la prédication. Et l'Evosque ayant prononcé sa sentence définitive, le mesme Midi, docteur, dit tout haut : « Jeanne, l'Eglise ne vous peut plus deiïendre, «lais elle vous abandonne au bras séculier. »
Ce que la Pucelle ayant entendu se mit à genoux sur le théâtre, faisant ses prières à Dieu très dévotement, à saint Michel, saintes Catherine et Marguerite, à tous les saints du paradis : pria maistre Jean Massieu de lui faire avoir une croix. Et un certain Anglois lui en fit une avec un baston qu'il tenoit : laquelle elle prit, baisa dévotement et mit en son sein par grande dévotion. Plus, demanda encore la croix de l'Eglise qui lui fut apportée ; et après l'avoir baisée et embrassée en pleurant, recommanda son ame à Dieu, à saint Michel, et faisant la révérence à tous les assistans, leur demandant pardon. Et près avoir derechef embrassé la croix de l'Eglise, elle descendit du théâtre, frère Martin Ladvenu l'assistant toujours et l'advertissant de son salut.
L'Evesque de Beauvais et quelques chanoines de l'église de Rouen s'avancèrent lors sur le théâtre du costé où elle estoit pour la voir, comme le bourreau s'en vouloit saisir, et lors elle dit tout haut et clair à TEvesque qu'il estoit la cause de sa mort, qu'il lui avoit promis de la mettre entre les mains de l'Eglise, mais qu'il l'avoit livrée à ses ennemis mortels. Le bourreau s'en saisit incontinent, sans qu'il intervint au préalable aucune sentence du juge séculier, le bailly de Rouen ayant dit seulement au bourreau : « Menez-la, menez-la ! »
Tous les spectateurs, et mesme plusieurs Anglois, fondoient en larmes. L'Evesque de Thérouane pleura pareillement et dit qu'elle estoit morte bonne catholique, et qu'il désiroit que son ame fust où il croyoit qu'estoit l'ame de cette fille 1. Semblablement, TEvesque de Beauvais voyant tant de personnes pleurer, versa aussi des larmes, hypocrisie ou sympathie. Et tout le peuple murmuroit de ce quon avoit fait mourir une si sainte fille. Jamais le bourreau ne put
1. Confusion de personne: c'est maître Jean Alépée, chanoine, de Rouen qui parla ainsi. Procès, t. III, p. 375.
A ROUKN. LE PRÛCKS 113
faire brusler son cœur, quelque grand feu qu'il fist ; et ores que tous ses ossements fussent réduits en cendres, son cœur demeura tout entier plein de sang, criant vengeance contre les Anglois qui le firent jeter en la rivière avec les cendres de son corps, craignant que le peuplé n'en fist des reliques.
Pendant qu'elle estoit au feu, on l'entendoit prononcer le nom de Jésus, et plusieurs tesmoignent avoir veu au milieu de la flamme de feu ce nom de Jésus. Véritablement, il n'y eut onques créature, excepté les martyrs de l'Eglise, qui aye plus monstre de constance et patience en ses adversitez et lourmens que cette fille, de laquelle Dieu s'est voulu servir pour réunir l'Estat de France et le remettre en sa splendeur, ainsi qu'il y a esté restabli sous le règne de Charles VII, lequel employa son autorité pour la réformation de l'Eglise, à l'exemple de saint Louis, l'un et l'autre ayans fait une pragmatique sanction, et fit encore réformer l'Université de Paris par le cardinal d'Estouteville.
Or, voici la teneur de la sentence de l'Evesque de Beauvais.
[Sentence de condamnation et de relaps]
« Au nom de Nostre Seigneur, ainsi soit-il !
« Tous les pasleui's en l'Eglise qui désirent s'acquitter fidèlement de leur charge, etc. — V^oyez la première sentence; car la préface est toute semblable jusqu'à ces termes :
« Nous disons que tu es une menteuse et pernicieuse inventeresse de révélations et apparitions, une présomptueuse séductrice, croyant de léger, une téméraire et superstitieuse devineresse; que tu as blasphémé contre Dieu, contre ses saincts et sainctes, que tuas mesprisé Dieu en ses sacrements, prévariqué contre la loy divine et sacrée doctrine, contre les sainctes constitutions del'Eg-lise ; que tu es une séditieuse, cruelle, apostatrice, schismatique; que tu as erré contre la foy en beaucoup de manières ; et qu'en toutes ces choses et manières, tu as témérairem(mt péché contre Dieu et saincte Eglise. Davantage, ayant esté souventes fois advertiede ton salut, tant par Nous mesme que par plusieurs autres doctes personnages zélateurs du salut de ton ame, de te vouloir amender et corriger des susdites fautes, et te sousmettre totalement à la dis position, détermination et correction de nostre mère saincte Eglise,
H4 E. RIC.HEn. — LA PLCELLE D OULEAXS
lu n"as onques voulu le faire, mais [as] mesprisè cela et ne l'en es pas souciée; au contraire, par un esprit obstiné et endurci, tu as opiniastrement rejeté tout cela, et par plusieurs et diverses fois refusé de le sousmetlre à noslre saint père le Pape et au sacré Concile. Pour ces causes, en tant que tu es opiniasfre et obstinée es susdites fautes, excès el erreurs, Nous déclarons que de droit tu as encouru l'excommunication, que tu es hérétique, et qu'après avoir abjuré cl rejeté tes erreurs en une prédication publique. Nous te retranchons de l'Eglise tout ainsi qu'un membre de Snthan infecté et pourri de [la^ lèpre d'hérésie, afin que tu ne gastes et corrompes les autres membres de .lesuchrist, et t'abandonnons à la justice séculière, laquelle nous prions néantmoins d'exercer son jugement contre toy, hors le cas de mort et de mutilation des membres : et si elle recognoisl en toy les signes véritables de vraye pénitence, de te vouloir l'aire administrer le sacrement de pénitence. »
Signé : Guillaume Colles, (îuillaume Manchon et Nicolas ïaquel, notaires apostoliques; les deux premiers esleus par l'Evesque de Beauvais, et le dernier par frère Jean Magistri. suffragant de l'inquisiteur de la foy, pour instrumenter en ce procez, Kt un peu plus bas sont les marques des sceaux de l'Evesque do Beauvais et dudit docteur Magistri en cire rouge : ce qui fait cognoistre que c'est l'original du procez latin, car pour celui qui a esté fait en françois, il ne se trouve point.
Advertissement.
C'est chose bien mémorable qu'autre personne que l'Evesque de Beauvais n'a voulu souiller sa conscience du sang de celte lille, car il n'est intervenu aucune sentence du juge séculier. Et mesme le bourreau avoit horreur de lui toucher, ayant dit à frère Isambert de la Roche, religieux dominicain, bachelier en théologie, l'un de ceux qui assistèrent au procez avec l'Inquisiteur, qu'il'craignoit d'estre damné d'avoir fait mourir une si sainte créature. Au surplus, cetEvesque frappé d'aveuglement par un juste jugement de Dieu, fait en un mesme jour et en moins de trois heures deux actes du tout contraires qui se détruisent l'un l'autre, et renversent tout
A ROUEN. LE PHOCES llo
ce qu'il a fait contre la Pucelle en son prétendu procez et aux sentences données contre icelle. Par la dernière desquelles sentences il déclare cette fille excommuniée de droit, relapse, hérétique, opiniastre et obstinée aux erreurs, crimes et excès d'hérésie, de schisme, de sorcelerie, idolâtrie, etc. Et néantmoins, une heure auparavant, s'estant transporté en la prison, lui a fait administrer les saints sacrements de pénitence et de riùicharistie, sans l'avoir au préalable absoute ou fait publiquement absoudre de l'excommunication qu'il prétend qu'elle avait encourue de droit, ainsi qu'il estoit nécessaire, selon l'usage de l'Eglise ; outre encore que cette fille est déclarée hérétique, relapse et retranchée de l'Eglise par cette sentence. A-ton jamais vu ni ouy dire qu'on admette quelqu'un aux saints sacrements de l'Eglise, sinon qu'on y voie des signes certains de repentance et de contrition qui ne peuvent nullement estre en une personne relapse, obstinée et opiniastre en erreur, hérésie, sorcelerie, etc. Que si elle estoit telle comme il l'a condamnée par cette prétendue sentence, certes, en tant qu'hérétique et relapse elle debvoit estre retranchée de la communion de l'Eglise comme un membre pourri et corrompu, et ne pouvoit estre traitée ainsi que les enfants de la maison, ni receue à la sainte communion. Et posé que l'Evesque l'eustabsoute ou fait absoudre au parquet de la pénitence, auparavant que de lui faire administrer les sacrements, il ne devoit donc ni pouvoit canoniquement la déclarer relapse une heure après par sa sentence. Ce qui fait cognoistre qu'il tenoit cette fille en sa conscience pour toute autre qu'il l'a dénoncée par sa prétendue sentence en public; ou bien qu'il estoit impie ou athée, croyant qu'on peut admettre une personne hérétique et relapse à la communion du corps de Nostre-Seigneur. « Quelle convention peut avoir Jésus-Christ avec Bélial? » dit saint Paul. N'est-ce pas encore momerie d'exhorter le juge séculier par cette prétendue sentence de faire administrer à cette fille le sacrement de pénitence, à laquelle ^lui, Evesque,] avoit fait administrer le sacrement de l'Eucharistie en la prison une heure auparavant^?
1. Si. au premier aboni, les critiquos que E. Riciier adresse on cet aivertissemonl à l'Evesque de Beauvais ne semblent pas dénuées de
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