‹ La premiére histoire en date de Jeanne d'ArcChapitre 80 sur 104 · II. — De M. Anatole France · texte numérisé non relu

II. — De M. Anatole France

L'auteur de la dernière Vie de Jeanne d'Arc tient en mince estime le procès de réhabilitation et les enquêtes que les délégués du Saint-Siège ont fait e.Kécuter. Il a bien quelques motifs: car de l'ensemble de ces enquêtes s'élève une protestation formidable contre le faux portrait qu'il a peint de l'héroïne.

Sous cette impression désagréable, l'auteur a pris la plume et a écrit une dizaine de pages dans lesquelles en guise de raisons, il a exhalé beaucoup de mauvaise humeur. Nous avons lu attentivement ces pages et nous en avons tiré le sujet des observations suivantes. {Op. cit., Préface, p. xx-xxx.)

Lobservalion qui domine toutes les autres c'est que le biographe académicien na jamais surpris un seul témoin en flagrant délit de faux témoignage, ou en des circonstances frappant de suspicion sa sincérité.

Ses critiques sont de deux sortes : les unes à portée générale, les autres à portée individuelle, visant des personnages connus.

Critiques à portée générale.

1'^ M. A. France. — « Les témoins apportent sans doute des

1. Dans son étude. Jeanne d'Arc guerrière, le général Frédéric Canongu a résumé et réfuté très clairement les principales difficultés soulevées contre l'autorité du procès de réhabilitation.

« Ou a prétendu, dit-il, que le procès de réhabilitation constitua une première forme de ce qu'on a appelé la Légende de la Pucelle.

« On a négligé de le prouver.

« On a allégué les raisons suivantes :

« Le procès a été fait vingt-cinq ans après les événements.

« On a poursuivi un but d'édification.

« Il a pour but des souvenirs que le temps écoulé avait dû modifier.

c La réfutation est facile.

« Les principaux des cent vingt témoins entendus en 1456 n'avaient pas encore atteint l'âge où le souvenir, surtout de faits anciens aussi étonnants, peut être sérieusement altéré.

« L'édification devait se dégager naturellement, sans qu'il fût nécessaire de forcer la mesure, d'un procès en réhabilitation lout]dilférent du procès de condaumation. [Op. cit., .\vant-propos,. x, .\i.)

DE LA SENTExNCE DE 1456, SON AUTOIUTK 473

l'iarlés sui" une multitude de points ; mais ils ne satisfont pas, tant sen faut, toutes nos curiosités. «

L'auteur. — On voit bien en ce langage, i"enfant gâté qu'est le biographe académicien. « Des clartés sur une multitude de points » ce n'est pas assez. 11 n'est pas content si toutes ses « curiosités ne sont pas satisfaites ».

Les témoins de la réhabilitation ont eu le tort de ne pas les satisfaire.

2" M. A. Fha.nce. — Ils en ont eu un autre : celui d'être « simples à l'excès et sans discernement. » [Op. cit., p. xx.)

L'auteuk. — M. France tient à ce qu'on sache que lui n'est pas simple et qu'il a du discernement.

3'^ M. A. Fkance. — Tout n'est pas bien sérieux dans ces cent quarante témoignages. « [Ibid., p. xxi.)

L'auteur. — Réflexion très juste et très piquante chez un écrivain qui ne se pique pas d'être toujours (( bien sérieux ».

De ces critiques générales et pas bien méchantes passons aux critiques visant des personnalités.

Des témoins que M. A. France met en cause.

Les cent quarante-quatre dépositions consignées dans les enquêtes de 145G se répartissent en quatre groupes, d'après les pays où elles furent recueillies.

Dans le pays de Jeanne on en recueillit trente-quatre. Sur ces trente-quatre, M. A. France en visera deux : les dépositions de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy, les officiers de Baudricourt qui menèrent la Pucelle de Vaucouleurs à Chinon.

A Orléans, quarante et un témoins furent entendus. Un seul de ces témoignages a été pris à partie, mais pas bien sérieusement.

A Paris, vingt témoins déposèrent. Huit de ces dépositions sont, de la part de M. A. France, l'objet de réflexions que nous rappellerons tout à l'heure.

A Rouen, les trois enquêtes de 1430, 1452, 1456 fournirent un total de cinquante-cinq dépositions, dont quatre ou cinq n'ont pas eu l'heur de plaire à notre biographe académicien.

En résumé, sur les cent quarante-quatre témoignages de la. réhabilitation, il n'y en a que douze auxquels on trouve à reprendre.

Et qu'est-ce qu'on y trouve à reprendre ? Des choses sur les- ([uelles les opinions sont libres, des choses qu'on reproche à tort

aux témoins, des choses insignifiantes, après ^tout, qui laissent intactes leur sincérité et leur véracité.

Les témoins que l'on prend à partie sous divers prétextes sont le bâtard d'Orléans, le duc dAlenron, frère Pasquerel, l'aumùnier de Jeanne, Jean de Metz, Bertrand de Poulengj, Gobert Thibaut, dame Marguerite La Touroulde, .lean Massieu, et les dominicains Isambard de la Pierre et Martin Ladvenu.

Au bâtard dOrléans, comte de Dunois, le biographe académicien reproche de voir des miracles partout. 11 est d'avis que dans la déposition consignée au procès, ce témoin qu'on disait être " un des beaux parleurs de France » s'exprime plutôt « comme un chanoine de cathédrale ou un marchand drapier, que comme un capitaine ». [Ibid., p. xxiii.)

Mais il ne l'accuse pas d'avoir altéré ou faussé la vérité.

Le bon frère Pasquerel, aumônier de la Pucelle est accusé d' « inventer des miracles », pour avoir parlé d'une « crue soudaine de la Loire que personne, à ce que prétend M. France, n'a remarquée excepté lui ». {Ibid., p. xxii.)

Qui a tort ici, frère Pasquerel ou l'ironiste qui le gourmande ? Ce nest pas frère Pasquerel.

On lui reproche à tort d'avoir inventé des miracles, car une crue de la Loire, même soudaine, n'est pas un miracle.

Et on lui reproche, encore plus à tort, d'avoir inventé cette crue ayant été le seul à la remarquer. Si le biographe avait consulté les chroniques du temps, il aurait évité l'erreur qu'il commet. Les pages 28, 29 de la Chronique anonyme du XV° siècle, publiée par Boucher de Molandon, donnent à sa critique vm démenti formel. Nous y lisons en effet :

« Et sachant ceulx d'Orléans que elle venait, lurent très joïeiix et firent habiller challans en puissance.

« Et estoit lors la rivière à plain chantier; et aussi le vent, qui estoit contraire, se tourna d'aval, et tellement que un challan menait deux ou trois challans ; qui estoit une chose merveilleuse, et faloit dire que ce fust miracle de Dieu. »

{La délivrance d'Orléans, chronique anonyme du xv*' siècle, publiée par Boucher de Molandon, pp. 28, 29. Brochure in- S'^, Orléans, Herluison, 1883.)

Au duc d'Alençon et à dame La Touroulde M. France fait grise mine parce que ces témoins font grand cas de l'habileté de l'héroïne à chevaucher.

Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Gobert Thibaut ont noté l'irradiation de chasteté qui se dégageait de la personne de la Pucelle.

DE LA SEiNTEXCE DE 1436, SON AUTORITÉ 475

M. France ne goûte pas du tout celte façon de témoigner ; pas plus que les dépositions de Jean Massieu sur le guet-apens du relaps, des dominicains Isambard et Ladvenu sur les attentats <\u\ obligèrent Jeanne î'i reprendre et à garder Ihabit dhomme ; pas plu» enfin que l'idiotisme, que, à son avis, les juges de la réhabilitation auraient attribué a la Pucelle pour qu'on vit en elle un « ange de pureté ».

De toutes ces critiques, il n'y en a pas une seule qui mette en cause la véracité des témoins, et il n'y en a pas une seule qui puisse passer pour sérieuse. Aussi le biographe académicien en est-il réduit piteusement à confesser sa déconvenue dans cette conclusion: « Cette abondante enquête de la réhabilitation doit être consultée avec prudence, et il ne faut pas s'attendre à y trouver des éclaircissements sur toutes les circonstances de la vie de Jeanne. » {Op. cit., p. xxix-xxx.)

MM. de la Palisse et Joseph Prud'homme neussent pas mieux dit.

Nous sommes loin, bien loin, de la sentence libellée et rendue par le directeur de la Revue historique :

« Aucun historien de bon sens ne regardera jamais le procès de réhabilitation comme faisant autorité. »

Quel sera le dernier mot de cette discussion ?

Nous le demanderons à l'un des savants qui honorent le plus l'école française traditionnelle et qui, de laveu même de nos adversaires, la représentent dignement.

Du procès de condamnation et de la suspicion qui l'enveloppe tout entier, ce savant, François de l'Averdy, nous dira :

f^ il ne saurait y avoir de doute sur l'injustice et la nullité du procès de condamnation, ainsi que sur l'injustice et la nullité de la sentence prononcée contre la Pucelle ;

2" Les assertions que les juges lui ont imputées dans les douze articles étaient fausses ;

3'^ Fausse encore la formule d'abjuration qu'on lit au procès ;

4° Faux le fait du prétendu relaps ;

a» En ce qui regarde les juges de Jeanne, en particulier l'évéque de Beauvais, il n'y a pas de qualifications suflisantes pour exprimer l'horreur qu'on doit concevoir contre eux et contre ceux qui sont entrés dans un aussi afTi'eux complot;

6" La mort de la Pucelle fut un véritable assassinat prémédité et exécuté sous l'apparence et l'ordre de la forme judiciaire.

[Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. Ill,

p. 432. 44(j, 463. Mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres.)

Le même érudit, avec toute l'école française, dira du procès de réhabilitation :

1'' En ce qui regarde le jugement de 1456, les prélats délégués du Saint-Siège ont examiné le procès de Rouen jusque dans ses moindres détails. Ils ont motivé les dispositions que la justice leur prescrivait de prononcer.

2° Il ne peut donc pas y avoir de jugement plus réfléchi, mieux préparé, ni plus juste en lui-même. [Ibid.)

C'est dire, au demeurant, que l'autorité historique et juridique du procès de réhabilitation reste et restera toujours au-dessus de toute discussion.

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