‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 108 sur 135 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DUMOURIEZ A L'ARMÉE DU NORD. - CHASSÉ-CROISÉ \A SITUATION MILITAIRK AU 15 .JUILLET

Au moment oii se produisait à la frontière du Nord cette fâcheuse et inexplicable reculade, Dumouriez, succombant aux attaques à la fois des constitutionnels et des jacobins, venait de quitter le ministère.

Quelque attrait qu'eût pour lui la diplomatie, elle ne le passionnait pas assez pour lui faire oublier qu'il était sinon l'inspirateur, lout au moins Tcndosseur responsable du plan d'offensive en Belgique, et que sa réputation militaire, son prestige politique étaient intimement liés au succès de cotte conception.

Plus que i)ersonne en France, il avait applaudi aux débuts heureux de nos troupes, plus que personne il s'était ému de la subite inaction de Luckner après Courtrai, plus que personne enfin il était surpris, affligé, irrité que cette inaction aboutît à un échec.

Bien que Dumouriez ne fût plus ministre depuis le 24 juin, bien que par conséquent il ne connût plus exactement le fond des dépêches de Luckner, il savait par ses correspondants intimes à l'armée du Nord, notamment par Valence et Biron, que l'évacuation était au 2.") juin (h'cidée en principe et que lui seul pouvait avoir assez d'iniluencc sur le maréchal pour faire varier sa résolution.

Mais, retenu aux Tuileries, au Ministère, à l'Assemblée par les dernières obligations de sa charge, par la nécessité de transmettre régulièrement le pouvoir à son successeur, de régler le compte des dépenses secrètes, d'assurer la solution de différentes affaires personnelles, Dumouriez dut encore passer quelques jours à Paris, et ce fut seulement le 27 dans la nuit qu'il put partir enfin pour la frontière. Il fit diligence, il doubla les postes; mais, quelque soin qu'il prit de hâter son voyage, il n'arriva à Valenciennes qu'après que notre armée l'avait atteinte déjà, c'est-à-dire lors([ue l'abandon de notre éphémère conquête était un faitaccompH. A Valenciennes, le maréchal Luckner accueillit le nouveau venu avec une extrême froideur. A ce moment. Dumouriez était un astre éteint, une puissance déchue; la plupart de ses camarades le lui firent durement sentir. A un autre point de vue, l'ancien ministre des Affaires étrangères, affilié, ou plutôt passant pour être affihé au parti le plus avancé de la Révolution, n'avait pour ainsi dire que des ennemis dans l'état-major général, oii linlluence soit du roi, soit de Lafayette, était encore prépondérante. Berthier, notamment, chef de l'état-major de Luckner, Berthier, à cette époque très attaché encore à l'ancien régime, affecta vis-à-vis de l'ex-ministre un manque d'égard des plus blessants'. Il était de règle alors, et les choses n'ont pas changé aujourd'hui, que, lorsqu'un nouvel officier général arrivait à une armée, son entrée en fonctions fût mise à l'ordre de façon que « nul n'en ignorât »>. De plus, le major général organisait sans retard — pour les officiers n'ayant pas de commande-

I. Her(hicr fui loiilp sa vie do^'oiii" à l'ancien oi'dre des choses, et il t,Mr.ia ses conviclions int'^ine lorsque Napuléoii l'eut |ic>rte au pinacle. On sali i|u'aux Cenl-.Iours il refusa de .<e rallier à rEiiipereur. Sur ses sentinii'iils vis-à-vis de Duninnriez. les lettres citées plus loin ne laissent aucun •loule.

l)l'MOrRII-:Z A 1- ARMEE DU NoRl) 2Nl

nient inniiédiat, — ce qui était le cas de Diuuoin-iez — le service des gardes d'honneur, ordonnances, plantons. (|ne le rendement mettait alors à la disposition des ofticiers jiénéraux, lui faisait porter chaque jour l'ordre et la décision du général en chef, le tenait, en un mot, au courant de tous les mouvements de Vai'mée. Berthier mit un soin particulier à déroger ;i tous ces usages. Dumouriez raconte Ini-méme dans ses Mnnoin's que pendant quelques jours on feignit à Valenciennes, sinon d'ignorer sa présence, tout au moins de ne point savoir qu'il était attaché à l'armée, de croire qu'il était venu là en simple particulier, en amateur.

Trop fin pour manifester le moindre dépit, trop maître de lui pour faire un esclandre banal, sans doute inutile, il résolut d'étudier de près ses nouveaux camarades, notamment le général en chef, iju'il connaissait en réalité à peine. Le maréchal Luckner, tout vieux qu'il fût, avait conservé — nous l'avons dil — une aclivitc'' pliysi(}ue qui contrastait singuliéi-ement avec son affaiblissement intellectuel. Au camp de Valenciennes, en juillet 171)2, « il se le voit avant le jour, montoit à cheval sans autre but (pie celui de se montrer aux soldats, rentroit fort tard, dinoit mal, bourroit tout le monde, signoit des lettres (piil ne lisoit pas et se couchoit à neuf heures'. »

.V différentes reprises, Dumouriez essava davoiiavec lui un entrelien particulier : le maréchal l'évitait . En vain Dumouriez se présentait i)resque immédiatement après son lever et l'accompagnait à cheval dans sa tournée à travers le camp, le vieux Luckner, surveillé de près par Berthier et ses autres entours, n'était jamais seul. Peut-être le soin que mettaient

Page 1