‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 20 sur 135 · CHAPITRE III LIEUTENANTS (JÉNÉUAUX ET MAI\ÉCHALX DE CAMP · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LIEUTENANTS (JÉNÉUAUX ET MAI\ÉCHALX DE CAMP

LE (;énéral BIUON

Au-dessous dos trois chefs suprêmes dont nous venons de parler, nos armées comprenaient un certain nondjre d'officiers généraux dont la plupart, en particulier ceux qui avaient servi en Amérique avec Lafayetteet Ruchambeau, possédaient l'exjjérience de la guerre. Presque tous, emploj'és déjà sur la frontière comme gouverneurs de places fortes, étaient destinés à commander des divisions ou des brigades actives au moment où commenceraient les opérations. C'était pour Tarméo du Nord, le duc d'Aumont qui commandait à Lille ; le marquis de Crillon (l'aîné), gouverneur de Valenciennes ; le marquis de Caulaincourt, à Arras ; d'Harville, à Cambrai ; Biron, l'ancien duc de Lauzun, ([ui, à vrai dire, ne devint lieutenant général qu'ini peu plus tard, mais (|u'il convient de ranger dès à présent parmi ses nouveaux pairs, nous dirons pourquoi un jjeu plus loin.

A l'armée du Centre, avec Lafavette, MM. de Paignat, de Franc, de Bclmonte, de Crillon (le cadet) n'avaient aucune notoriété ; sur le Rhin, le vieux La MorUère, Custines, Kellermann n'en possédaient pas davantage.

De presque tous ces lieutenants généraux, il n'y a

pas grand'chose à dire parce qu'en général t)n les connaît peu. Lo duc d'Aiiinont, <( sans aucun talent militaire, ni nièinc l'iiahitnde du service^ », était à la fin de sa carrière et no devait pas tarder à quitter rarniée. « Il faut comprendre le marquis de Crillon, écrivait La Mark au comte de Mercy-Argenteau, le 22 janvier 1792, parmi le petit nombre d'honnêtes gens qui sont dans le parti révolutionnaire. 11 est sans talent et sans esprit'. »

Caulaincourt •* et d'Harville'*, qui jouèrent un rôle moins effacé dans les premières guerres de la Révolution, sont un peu plus connus, sans avoir été très supérieurs aux précédents. Quant à Biron, il est possible, il est nécessaire de faire ici de lui une mention moins sommaire.

Armand-Louis de Gonta ut, d'abord comte de Biron, puis duc de Lauzun, finalement duc de Biron, était né à Paris le jeudi 13 avril 1747.

Confié dès ses plus jeunes années ;i un laquais qu'en raison de ses fonctions nouvelles on « avait élevé au rang de valet de chambre », l'enfant fut tout d'abord livré à lui-même, s'habitua à voir tous ses caprices satisfaits, ne connut ni la contrainte qui assoupht et brise le caractère, ni les obstacles qui l'affermissent et le trempent. Bientôt, très tôt, la

1. Archives historiques delaGuenc. Armée du Nord, 1792. Portefeuille I. Registre de correspondance de Biron. Hiron à Narbonne, de Valenciennes, décembre 1792.

2. Correspondance de Mirabeau. La Mark à Mercv, 22 janvier 1792. III, p. 294.

3. C'est le père des deux généraux du jjremicr empire, dont l'un, le duc de Vicence, est beaucoup plus connu comme dii)lomale que comme ofticier. Le Caulaincourt dont il s'agit ici se rallia lui-même à I empire et fut créé sénateur en 1S(I,"). Il mourut à Paris le 27 octobre 1808, Agé de soixantehuit uns.

'(. Louis-Auguste Jouvenel des Ursins. comte d'Ilarville. Il adopta les idées révf)lulioniiaires, se rallia à l'empire en 180,'), et acclama les Bourbons en 1814. Nommé général de division par la République, il fut créé par Napoléon sénateur, grand-croix de la Légion d'honneur, chevalier de l'impéralrice, gouverneur des Tuileries. A la Restauration il fut nommé pair de France.

LIKUTENANTS GENERArX ET MARECHAUX DE CAMP 37

faible résistance opposée par son pseudo-précepteur à ses tentatives d'indépendance fut vaincue. A dix-huit ans, Lauzun, doué de tous les attraits extérieurs, doté d'un esprit vif, (r;i-pr()[)os, de cette assurance que donnent le nom, la foi'tunc, la certitude d'être écouté et d'aA'oir raison quoi ({u'on dise, devint la coqueluche de toutes les femmes et le roi de la mode.

Dès cette époque, on le vit enq)runtor à son siècle, à ses contemporains, leurs théories les plus perverses, laissant avec soin de côté celles qu'il aurait eu avantage à s'assimiler. Il s'était lié intimement avec le duc d'Orléans, le futur Philippe-Egalité, avec le prince de Guéménée, avec Laclos, c'est- k-dire avec trois des personnages les moins recommandables, peutêtre les plus tarés de leur temps. En poHtique, il prit des leçons de Sainte-Foy, de Favier et de Martange leur élève ; en art militaire, il servit, il est vrai, sous des chefs éminents, comme Maillebois et Rochambeau, il vécut à côté de Guibert, mais, tandis qu'il avait témoigné de goûts particuliers et d'a})titudes spéciales pour les méthodes souvent inavouables d'agents peu scrupuleux comme Sainte-Foy, il passa à côté d'honnêtes gens comme Rochambeau, indifférent, sans rien leur emprunter de leurs talents ou de leurs qualités morales.

A une époque comme celle oii il était venu au monde, le duc de Lauzun n'avait pas le choix de sa carrière. Il devait inévitablement appartenir par quelque côté à l'armée, et effectivement il avait quatorze ans à peine quand il entra aux gardes françaises avec un brevet d'enseigne à drapeau. Devenu la même année enseigne à pique, lieutenant, puis capitaine, il fut nommé à vingt ans — avec dispense d'âge — colonel d'infanterie, et put entrevoir, dès ce jour, le bâton de maréchal de France, porté avant

38 I.A PREMIERE INVASION DE LA BFil.GlQUE

lui, non sans quelque gloire, p.iriiuatre ou cinq Hiron.

Mais, avec Tinstruction très incomplète, avec ré<lncation effémin(''e qu'il avait reçues, Lauznn ne pouvait être qu'un militaire de cour, un officier de parade ; il n'v manqua jtas. Le temps où il vécut souligna encore cette situation éqiiiv()(]ue.

Effectivement, la date à laquelle Lauzun était inscrit pour la premii're fois sur la matricule d'un régiment était précisément celle où éclatait dan< l'armée fi'ançaise le mouvement vers l'étude dont nous avons dit quelques mots un peu pins haut. Les revers de la guerre (le la Succession d'Autriche et plus encore ceux de la guerre de Sept Ans avaient fait naître à cet égard, parmi nos militaires, de salutaires réflexions. Nos officiers s'étaient souvenus que toute science a des règles, que tout art a des principes, l'art et la science militaires comme les autres; on se redisait que les grands généraux du siècle de Louis XIV avaient dû leurs succès à leurs dispositions méthodiques autant qu'à la valeur de leurs troupes ; que des hommes comme Rohan, celui de la Yalteline, l'auteur du Parfait Capitaine, — un livre que les militaires lisent aujourd'hui encore avec profit. — que Goesbriant et le grand Condé, que Tm-enne, Luxembourg, Puységur avaient poussé fort avant l'étude à la fois des combinaisons stratégiques et des manœuvres tactiques. La recherche, le travail intellectuel constituaient donc le secret des grandes victoires et des succès décisifs : nos officiers se mirent au travail avec entrain, avec acharnement, avec passion.

L'élan du même genre que nous avons vu se produire dans les cadres de notre armée après 1870, ce goût jmnrles études théoriques qui, chez les militaires, demeure toujours f(>c<>nd. \\ la condition de ne se séparer jamais de l'application, peut seul donner une idée

Page 1