‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 22 sur 135 · LIEDTENANTS GENERAUX ET MARECHAUX DE CAMP VI · texte numérisé non relu

LIEDTENANTS GENERAUX ET MARECHAUX DE CAMP VI

Sarah Bunbiiry, en Corse pour suivre M"'" Chardon, dans le Palatiiiat pour la baronne de Dalher;::, il s'en lut en Prusse dans le seul but de se rapprocher de la princesse C'/,artor3^ska. A Berlin, jniur combler le vide des longues heures d'attente, il rédigea un mémoire politique, plusieurs mémoires politiques, sur la situation de la Pologne et sur les relations qui eussent pu, qui eussent dû relier ce pays il la France. En réalité, le sort des Polonais l'intéressait médiocrement; mais, pour aller retrouver la princesse Czartorvska. c'est-à-dire pour se faire nommer ministre de France à Varsovie, il fallait simuler des aptitudes politiques, feindre du goût pour les questions diplomatiques : c'était la vé.itable explication des memoranda cités tout à l'heure. Frédéric II, s'il en faut croire Lauzun, se serait laissé prendre au piège, aurait aj)précié très haut les capacités d'homme d'Etat du duc, et aurait fait déclarer à Paris qu'il le verrait avec plaisir en qualité de ministre de France à Berlin. Mais Lauzun ne l'entendait pas ainsi. S'il essayait de se faire prendre pour un diplomate, c'était à la condition expresse d'être envoyé à A'arsovie ; quant ;i faire un séjour j)rolongé dans les déserts du Brandebourg, il s'y refusait absolument. Il regagna donc la France et chercha à reprendre k Paris ce train de prodigalités qui avait jusque-là créé et entretenu sa faveur. Malheureusement, un échec grave l'attendait au retour, un échec qui allait modifier toute son existence, et influer d'une façon décisive, non seulement sur sa vie, mais sur son esprit, sur son caractère, sur son être tout entier. A force de jeter follement, aveuglément, l'argent par les fenêtres, Lauzun était alors à deux doigts de sa ruine. Habitué à dcipenser sans compter, élevé dans l'idée qu'il n aurait jamais à compter, ne sachant

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pas ce que c'était que compter, il avait épuisé en un petit nomljre d'années un patrimoine de 8 ;i 10 millions. Et Lauzun se croyait appelé à en gaspiller bien d'autres, quand, un beau jour, ses hommes d'affaires essayèrent timidement de lui représenter qu'ils étaient à bout de ressources. Tout d'abord, il ne cc^nprit pas; il ne voulut pas comprendre. Lauzun obligé de lésiner, Lauzun sans argent, Lauzun ruiné, c'était un événement tellement extraordinaire que personne ne pouvait y croire, et Lauzun moins que personne. Il fallut cependant bien s'avouer la triste réalité. Et alors se posa cette inquiétante question : Comment continuer à mener avec rien un train de 600.000 livres de rente ? Et nous disons avec rien ; ce n'est pas avec rien qu'il faut dire, c'est avec moins que rien, avec des dettes énormes, écrasantes. Déjà les créanciers devenaient exigeants et parlaient de pratiquer des saisies, d'ex])ulser de son hôtel M"'' de Lauzun — car il existait, pour son malheur, une duchesse de Lauzun. Lauzun, réduit subitement aux expédients, ne désespéra cependant pas de cette situation sans issue. Un moment il crut trouver le salut dans une association financière avec le prince de Guéménée ; mais, bientôt, la retentissante faillite de cet autre écervelé vint aggraver encore sa position déjà critique. Ce fut alors qu'admis dans le cercle de la reine, il tenta d'utiliser cette faveur pour obtenir du roi les crédits nécessaires au rétablissement de sa fortune, pour se faire délivrer notamment des lettres d'inviolabilité qui l'eussent mis à Fabri des pom'suites de ses créanciers. Encore que ce calcul peu honorable ne soit pas entièrement démontré, il semble bien ressortir des lettres du comte de Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse : « Pendant ce carême, écrit Mercy à la date du 18 mars 1777, la reine ('M n-ic-Antoinette) a repris l'habitude de passer plus

LIKITHNANTS GKNKRAUX ET MARÉCIIAIX DK t AMP ili

IVéquoninuMii ses soirées chez la pi-iucesse de (iuéiiiénée, qui réunit chez elle le duul)lo inconvénient du gros jeu et d'une compagnie fort mêlée. Sa Majesté y est importunée de sollicitations ; elle a résisté, cependant, à toutes celles qui lui ont été faites en faveur du duc de Lauzun, lequel, à Tàge de vingt-six ans, après avoir mangé le fonds de 100.000 écus de rente, est maintenant poursuivi par ses créanciers pour près de 2 millions d:) dettes, (^e protégé de la princesse de Guéménée désiroit obtenir par la reine des lettres d'Elat qui le missent à couvert de toutes les poursuites; mais, sur les représentations instantes qui ont été faites à Sa Majesté, elle a vu toute l'injustice d'une pareille demande, et elle s'y est refusée. »

M. Getfroy, l'éditeur des lettres de Mercy, va plus loin que nous et ne forme pas le moindre doute sur le vilain calcul de Lauzun. Ce qui est certain, c'est que Marie-Antoinette ne consentit point à se faire au[)rès du roi l'avocat de cette mauvaise cause, et que Lauzun hii voua, pour ce refus, une haine qui ne devait jamais pardonner.

Entre temps, les billets à ordre, les traites impayées s'entassaient chez le concierge de l'hôtel Lauzun ; le suisse était impuissant à empêcher les fournisseurs de faire du scandale ; l'intendant écrivait à son maître des lettres désespérées pour signaler le vide lamentable de la caisse. La situation en vint à ce point criti(iue que le séjour de Lauzun en France ne fut plus i)ossi1)le'. Il songea alors à offrir

I. Il ('tnil crililc rie ilelti's (iiliis do 4 miUiniis do livres). Ln Icllre suivante, adressi'e au ministre de la (luerre, iiiédileet conservée aux Archives administratives de laOuerre, donnera une idée des réclamations auxquelles il était en butte : « Monsieur (le ministre), j'ai l'honneur de vous adresser un mémoire que je vous supplie de mettre sous les yeux du roi et de l'Assemblée nationale. J'ai perdu toute ma fortune pour une injustice dont il V a peu d'exemples, puis(iue je me suis vue dépouillée par un arrêt

ses services à Catherine de Russie, avec l'espoir, a-t-on j)rélen(lii, de sui)itlaiiter Potemkiu; mais la négociation n'aboutit pas. II passa alors du Ministère de la Guerre au département de la Marine, s'en fut un moment au Sénégal, revint en France, et repartit il nouveau, cette fois, pour l'Amérique, avec Rochainbeau, cherchant k s'étourdir et à se faire oublier.

C'est à ce moment qu'éclatait la Révolution. Tout naturellement, ce bouleversement apparut à Lauzun comme une occasion de sortir de la situation fâcheuse qui était la sienne. Il l'accueille avec faveur, avec transports, et, comme il ne sait rien faire avec modération, il fait montre, d'abord, des idées politiques les plus avancées, des opinions les plus hostiles à la cour. 11 n'y a rien chez lui des ambitions généralement modérées et des aspirations légitimes

de l'hérilafje de mes ]ièics, pour favoriser un tuteur infidèle. Il ne me restait que 1:2. 000 francs que je voulais placer à rentes viagères ])Oui- pouvoir soulai^er une vie inthine et octOf,'énaire. Un créancier de M. de Biron à qui je i)arlai de ce projet me proposa, en son nom. un arranfiemenl i)ar UMpiel je lui remboursai celte sonune. dont M. de Hiron s'obligea à me faire la l'enle par contrat passé par-devant notaire. Le nom, les possessions immenses de M. de Biron ni"en imposèrenl: j'étais loin de supposer qu'il vouh'it faire de moi une victime de la mauvaise foi. .Je n'imaginais ^)as (jne. les privilèges étant supi>rimés ])Our tout le monde, il eut l'art de s en créer jiour ne pas payer une nature de dettes (pii a toujours été regardée comme sacn-e. C'est cependant ce que j'éprouve. Kn vain j'ai réclamé au])ri's de M. de Uiron, la justice et llninneur: sourd à l'un comme à l'autre, il me laisse languir dans Tf-tal le plus déj)loralile. Mon âme déchirée ne i»eut donner aucune esi)èce de secours à une intirmi- que je voi.s réduite à toutes les horreurs du besoin, pendant que je sais que M. de Biron soustrait à ses créanciers une somme de 74.fM)U livres de rente. Instruit l)ar moi-même (iu<,' mes facultés ne me in'rmetlent pas de faii-e les frais nécessaires pour le imursuivre, ^SI. de Biron ne réjiond jias plus à mes lettres que d'acquitter ce qu'il me doit. Sa qualité d'ofticier général le mettait, d'ailleurs, à l'abri de mes poursuites. C'est au nom de la justice et de l'humanité que je vous prie. Monsieur, de vous occuper de ma situation et il'obtenir du roi et de l'Assemblée nationale qu'il soit i)rélevé sur les traitements militaires, pensions ou autres objets payi-s à M. de Biron la somme de l.-JOO livi'es ('-chues au mois d'avril dei nier, d<mt je vous fournirai (juittance, et de vouloii' bien faire meitre en rései've celle de liOU livres qui echéront au I''' octobre jirochain. .le vous devrai plus que la vie. Monsieur, si vous daignez vous occuper de mon sort; j'ai des droits à votre sollicitude par mes malheurs, et ce ne sera pas en vain que j'implorerai les droits de l'humanité outragée et de la justice violée. .le suis, Monsi(Mir. vidre très bumble i-t très obéissante servante : Collineaii-CouiliiiiK-. Boideaux, ce l'i août 17!)'.?, rue de la (irande-TaujJe, n" 3ti. » — Cette li'llre porte en tète l'annotation suivanle au crayon : » M. Kangueil ■■, et plus bas: » La Voie des tribunaux lui estouverle. »

LIFXTRXANTS GENERAUX ET MARECIIATX DE (AMP 4:".

des députés du tiers. Clioz la plupart de ceux-ci, en effet, il n'existe pas d'hostilité réelle ou profonde contre le souverain, mais seulement la volonté nette, énergique, soutenue, de diriger la royauté dans une voie nouvelle, celle des réformes sages, étudiées, pondérées. Il sort de beaucoup de ces poitrines un souffle généreux de liberté et de progrès ; ces hommes songent surtout an lendemain, à l'avenir; ils ne se retournent pas pour regarder en arrière ; ils fixent les veHX en avant. Biron, au milieu de ces honnêtes gens, est un déclassé, un dépaysé. Son libéralisme est fait de rancunes et de dépits ; il est le contraire de ses collègues qui aspirent à créer et à édifier; lui songe surtout à démolir, à détruire.

Lauzun, pendant les deux ans que vécut la Constituante, y siégea comme député du Quercy et vota toujours avec les membres du parti le plus avancé. Il avait été mêlé de la manière la plus compromettante aux événements des 5 et 6 octobre*; il se réjouit, plus tard, d'une façon publique et indécente, de l'arrestation de Varennes ; en un mot, il ne laissa passer aucune occasion de témoigner son hostilité au roi, à la reine, à la cour. Néanmoins, en dépit de ces flagorneries intéressées, toutes de calcul, il était impuissant à trouver sa voie. Et sa légèreté, sa fatuité l'empêchaient de voir qu'incarnant en lui-même, au plus haut point, les vices du régime dont les novateurs poursuivaient l'anéantissement, il devait être justement suspect à ceux dont il essayait de se faire servilement l'ami.

A la fin de 1790, il s'était fait accorder le gouvernement de la Corse qui lui paraissait suffisamment

1. Procédure du Ch;\telet, 1789. Moniteur, n° 131, déposition d'Antoine Eudeline, iloinestiiiue du comte de la Châtre; déposition du vicomte de Mirabeau (Mirabeau-Tonneau).

éloignée pour dépister ses créanciers et où il pensait peut-être trouver le moyen de refaire sa fortune; mais diverses circonstances l'empêchèrent de rejoindre son poste, et, au mois d'octobre 1791, il fut emploj'é provisoirement dans la 2" division territoriale à Valenciennes. Quand, dans les derniers mois de cette même année, les Constitutionnels, les Girondins et une partie des Jacobins se furent mis d'accord sur la convenance de déclarer la guerre à l'Empire, Biron se montra partisan des résolutions belliqueuses. Il se trouvait tout naturellement placé dans l'armée du Nord qu'avait organisée le décret du 14 décembre : il y demeura comme maréchal de camp attaché à l'état-major du général en chef Rochambeau. C'était d'ailleurs son ami Xarbonne qui venait de prendre le portefeuille de la Guerre ; il voulut profiter de ces rchitious pour obtenir secrètement voix au chapitre, et faire prévaloir son avis dans le Conseil. Ce fut ainsi qu'il élabora, en compagnie de Talleyrand, un traité d'alliance avec l'Angleterre et un projet de neutrahté pour la Prusse; c'est de la même façon qu'il fit envoyer à Berlin M. de Ségur et le colonel-adjudant général Jarry — dont nous parlerons longuement plus loin — avec la mission d'acheter le roi Frédéric-Guillaume II et ses entours. Les derniers mois de 1791 et les premiers de 1792 se passèrent en pourparlers et négociations de ce genre. Toutefois, aucune de ces intrigues ne réussit, etLauzun commençait à trouver son amiNarbonne trop timoré ou trop constitutionnel, quand l'arrivée au pouvoir de ces Jacobins modérés, qu'on a désignés depuis sous le nom de Girondins, i)arut lui offrir une occasion inespérée, une occasion qu'il crut décisive de se mettre en avant.

Toutefois, avant de dire la façon dont il entendit

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profîterde l'issiio nouvollo (juo lui présentait la Furdino, il ne sera pas imitilo que nous nous arrêtions un nionieut sur les autres officiers généraux qui servaient avec lui ou sous ses ordres à rarniéo du Nord, sur ceux qu'on trouvait aux armées du Centre et du Rhin. Nous avons exposé un peu plus haut ce que nous avions à dire des lieutenants généraux ; il nous reste à parler soniniairoment des généraux de brigade, ou, suivant le titre qu'ils portaient alors, des maréchaux de camp. Parmi les titulaires de ce dernier grade, on trouvait à Tarmée du Rhin, MM. de Toulongeon, de Broglie, chef d'état-major de Luckner; de Kellerman, de Custines et un grand nombre d'inconnus ; à l'armée du Centre, MM. de Riccé, de Wimpffen, de Frégeville, de Gouvion, etc. ; à l'armée du Nord, on comptait MM. de A^Tlence, Beurnonvillc, de Moreton-Chabrillan, Lincli, Charles de Lameth, Alexandre de Lameth, de Marcé, du Houx, de Marassé, de Rome, de Rochambeau (le fils), de Menou, de Noailles, de Fleury, O'Moran, Berthier, d'Aboville, La Bourdonnaye, et deux autres dont nous n'avons pu trouver les noms. Tous ces officiers qui appartenaient à l'ancienne armée, en avaient les qualités et les défauts. Le vieux La Morlière, qui commandait par intérim à Strasbourg, mais qui avait été désigné pour l'armée du Nord, étaitlieutenant général de i7{)2^ c'est-à-dire depuis trente ans, et demeurait rancion de Luckner dont la ])romotion datait seulement de 1763 ; le comte de Carie était maréchal de camp du l"'" mars 1780 ; les comtes de Menou, de Custines et Artliur-Dillon (le frère aîné de Théobald), le marquis de Noailles, Biron (jui figurait dans l'ancien Annuaire sous le titre de duc de Lauzun, étaient maréchaux de camp du 1" janvier 1784. Quant à Berthier, au comte de Marcé, au marquis de Rome,

4s l.A PREMIKRE INVASION DE LA BELGIQUE

à MM. (le La Noiiii, d'Abovillo, de Caulaincourt, de La Bourdonnaye, Le Veneur, d'Harville, de Marcé, de Marassé, d'Angest, de KoUeriiian, ils étaient brigadiers d'infanterie on de cavalerie bien avant la Révolution. La plupart de ces officiers généraux avaient fait, dans leur jeunesse, la guerre de la Succession d'Autriche ou la guerre de Sept Ans; certains avaient pris part à la campagne de Corse ou à Toxpédition de Minorquo, un grand nombre avait combattu en Amérique avec Lafayette et Rochamboau; ils constituaient donc, à beaucoup de points de vue, une tète de colonne solide ([ui présentait des garanties fondées de savoir et d'intelligence.

Il est difficile d'ailleurs de parler avec assurance de leur valeur militaire ; effectivement, beaucoup émigrèrent, quelques-uns furent guillotinés avant d'avoir pu prouver ce dont ils étaient capables, certains enfin, comme Moreton, se firent sans-culottes sans que cette transformation les investit d'une capacité bien marquée. Ce que l'on peut affirmer, c'est que les uns et les autres étaient profondément découragés j)ar l'indiscipline qu'ils voyaient régner dans la troupe, par la faiblesse dans laquelle rémigration des officiers avait plongé la plupart des régiments'. On ne se rend généralement pas bien compte aujourd'hui de ce que pouvait être l'état d'âme de ces généraux, habitués à rencontrer chez leurs subordonnés une obéissance complète, absolue, passive, obéissance imposée plus encore par la hiérarchie sociale que parla loi militaire, et qui, tout d'un coup, du jour au lendemain, assistaient aux rébellions les plus caractérisées, en

1. 2.1(10 officiers avaient iMiiigré du 15 seplembrc au 1" liécembre ITfll (en flrux mois et demi) Bucliez et Uoux, Asseinùli'-elri/islatiri'.l. Il,p. :<87; — dans Chuqviet, tn Première luvnnion prussienne, p. 40. Chuqiiet dit un jieu plus haut : «On peut assurer, sans crainte de se tromper, que, sur '.1.000 officiers de larmce de ligne, près de 6.000 quittèrent leur emploi. » Hiideiii, ]). /(O.

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