‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 25 sur 135 · LE FRKMIER CHEF D ETAT-MAJOR DE ROCHAMBEAU · texte numérisé non relu

LE FRKMIER CHEF D ETAT-MAJOR DE ROCHAMBEAU

nomme « major de ses armées le ci-devant capitainein'ii'nieur de la Villette », c'est-à-dire, comme on le verra plus loin, le capitaine Jarrv. Cette pièce, ou plus exactement, Torigiual du brevet, est datée de Berlin, le 28 octol)re 1763.

Dans un second hrevet daté du 30 mai 1790 et signé, par conséquent, non plus de la main de Frédéric 11, mais par son successeur Frédéric-Guillaume II, Jarry, promu colonel, est qualifié « le cy-devant major français Jarrv de la Villette ».

Il convient de remarquer ici que Jarry avait d'abord servi en Prusse sous le seul nom de « la AMllette », probablemeiil un nom de guerre comme en adoptaient alors nombre d'aventuriers ou de cadets de l'amille, et que ce fut jjIus tard seulcuiont qu'il reprit son véritable nom patrouA'mique, qui parait avoir été « Jarry » tout court.

Effectivement, bien qu'il n'y ait aucun doute sur le séjour de près de quarante ans fait par Jarry en Prusse, sur les fonctions officielles ([u'ily exerça, notamment celles de directeur de l'Acadénde militaire ou Ecole supérieure de Guerre de Berlin, créée en 1765, il n'existe, parait-il, aucune trace dans les Archives prussiennes du passage de notre compatriote dans l'armée de Frédéric. Au moins, cette absence de tout document résulte-t-elle d'une déclaration de la direction actuelle des Archives allemandes, faite officiellement à une publication anglaise', dans laquelle l'on cherchait récennnent ii publier une biographie de Jarry. L'explicalion, au premier abord inconqjréhensible, de cette lacune, réside dans le fait que nous signalions tout à l'heure, c'est-;i-diro daus la facilité avec laquelle nos aïeux modifiaient ou changeaient leur nom'-. On sait

1. hiclioiinni of iiiilirni'il /jini/ni/ilii/. par Si liii'V Lee, déjà cité.

'i. C'est ainsi, [Ku- u.\i;iiiiiie, (jui- Jluur. ijuiiinr il jiussa au service de la

qu'à cette époque, notamment au XVII' et auxviir siècle, chacun se faisait appeler comme il en avait envie, sans que la loi ni personne y trouvât à redire. Evidemment, si, <le 1750 à 179<), Jarrv s'était fait appeler en Prusse « M. delà Villette », — comme ilest constant qu'il le fit et comme il est désigné dans ses brevets, — c'est sous ce derniernom, et non j)as sous le premier qu'il faudrait le chercher aux Archives.

Il n'y a, en effet, aucun doute, conmie nous le disions tout à l'heure, que Jarrv ait été non seulement le directeur, mais l'organisateur de l'Académie de Guerre de Berlin, « la juTniière école d'état-major qui ait été fondée en Europe », comme l'indique le général Bardin '. Frédéric II, dans ses Mémoires /li.storiques, et quantité d'antres témoignages contemporains sont absolument positifs à cet égard. Ce qui aurait été intéressant à connaître, et -sur quoi on n'a malheureusement aucun détail, c'est sur la façon dont notre compatriote avait conçu et mené à bien cette organisation. Peut-être un amour-propre mal placé empêche-t-il nos ennemis actuels de tlivulguer à cet égard ce qu'ils savent : il y aurait dans cette dissimulation une mesquinerie d'appréciation qui nous surprendrait.

Qu'était, au vrai, cette Académie de Berlin sous Frédéric? Que valaient, eu général, ces écoles militaires prussiennes au xviif siècle? Mirabeau, qui visita la Prusse en 1786, et qui nous a laissé sur l'organisation de l'armée de Frédéric une étude fort

Saxe, se fil appeler M. de Maitanpo. nom sous lequel il est seulement connu, n en est de même |ii>ur Benrnonville, qui s'appelait Uiel. Les soldats eux-nifc'nies servaient presque toujours sous des noms irenipriint : Lafleur, La Vicloire. Cette tiadilinn survécut à rancien réf:inie et se per- ]>étua sous la Révolution et l'Empire. Ilnîomn'ite. le nom du soldat que le colonel Poufjel |)réseiita à reiujiereur Naimli^nn après la prise du château d'Elierslierp en ISO'.I. était sans aucun dnute un de ces pseudonymes. (Voir Soiiffiiirs ilii tjfnrral l'onqet. Paris, Pion. I.S'.t.'i. p. lôL) 1. Banlin, Auteurs inililaires. I. 1781'. U ô:{4.

l.E PRKMIKR CHKF I) ETAT-MA.IOR DE ROCIIAMRRAr r>"f

complète, parle de rAradémie de Guerre en termes rapides et assez peu llattenrs^. Le marquis de Touloncïeon, qui traversa TAllemague à la même époque et dont le rapport sur l'armée prussioune, enfoui pendant un siècle dans un carton des Archives de Vesoul, a été publié il y a une vingtaine d'années^, n'en rapporte pas grand'chose de l)on.

Un antre Français, Guibert, qui, comme nous l'avons dit plus haut, visita la Prusse en 1776, c'est-àdire à une époque où l'influence de Jarry à l'Ecole de Guerre de Berlin subsistait encore tout entière,' parle de cet établissement en tout autres termes que Toulongeon^.

Où que soit à cet égard la vérité ^ il est certain que Jarry perdit, à la mort de Frédéric, la plus grande partie de l'influence qui avait été son partage sous le règne de ce prince, et qu'il fut compris dans l'ostracisme dont furent frappés la plupart de nos compatriotes à l'avènement de Frédéric-Guillaume II. On sait cependant qu'au moment de la révolte des Pays-Bas contre la domination autrichienne en 1788, il reçut de ce même Frédéric-Guillaume une mission pour la Belgique, et qu'il s'aboucha dans ce pays^ avec cer-

1. La Monarchie pru-ixienne, par le comte de Mirabeau. Le tome IV, consacré à Tarmée, a été rédiîié, dit Bardin, j^ar Maiivillon. Pour l'école militaire, voir t. IV, p. .V2.

2. f-ne Mission mililuire fit Pntssr. par le lieutenant général marquis de TouloHfjeon. Pans, Uidot. ISSI, p. \h\.

'.i. Ce n'est point dans le Voi/ar/e en Allrmaffne, publié seulement après sa mort, qu'on truuve ces lenseifi-nements, mais dans les Observations sur la ronsl'tulion viilitnire cl poli/ii/iie île Su Majesté prussienne (p. AG). Ce dernier ouvrage parut du vivant de riuibert. en 1777, et sans nom d'auteur. Dans ic Journal d'un voynoe militaire fait, en l'année I7S7. en Prusse, que Bardin. Uumpf et Barbier attribuent inexactement à Guibert, il n'est pas question di' l'P-cole de Oiierre.

\. 'l'Iiiébault, le père du général du premier empire, — dont Xef^ Mémoires, aussi curieu.x ([u'acei-bes et mérhaiits. ont ("té publiés ri'cemment, — Thiébault. qui avait jjassé de longues années en Prusse comme lecteur de Fréiléric II, ne consacre (las un mot à .Jarry dans ses souvenirs sur la cour de Berlin. Le fait est assez singulier pour être signalé.

.1. .Jarry fait lui-même allusion à son séjour dans les Pays-Bas. dans nne lettre adressée au ministri' de la Guerre le 30 septembre 1791 et qu'on lira plus loin (p. ()•'>).

j6 la première invasion 1»E la BELGIQUE

tains chefs rebelles, notamment avec Vonck et les représentants les pins autorisés du parti vonckiste. 11 existe de Jarrv, dans les Mniioircs. historiçnrs pnhliés par le colonel Yan der Mersch sur la Ré\olution brabançonne, une lettre qui donne quelques renseiifuenients à cet égards Mais les faits et gestes de notre compatriote dans les Pays-Bas de 17SX à ITDO n'ont pas assez d'importance ni un intérêt suffisant pour que nous nous y arrêtions longuement. Nous dirons donc simi)leniont qu'après un séjour d'une durée inconnue en Brabant, Jarrv retourna à Berlin rendre compte de sa mission au roi Frédéric-Guillaume ; nous ajouterons (pi'il était encore dans cette ville le 30 mai ITOU, date il laquelle il fut })romu colonel dans l'amn^e prussienne, mais que, le 10 décembre de la môme année, il avait quitté la Prusse, vraisemblablement sans esprit de retour, puisqu'il cette épixjue on le voit adresser, de Liancourt (Oise\ au comte de la Tour du Pin-, une lettre qu'on lira plus loin, et dans laquelle il demande ii prendre du service en France '. Pour bien saisir dans quelles conditions s'effectuait ce retour de Jarrv dans son pays, il est urgent de se rappeler l'engouement dont s'était éprise notre patrie pour tout ce qui touchait à Frédéric II. pour les méthodes militaires prussiennes, pour ce qui émanait, de près ou de loin, de ces contrées du Nord <( d'où nous venait désormais la lumière » ; il convient de se souvenir que, suivant la parole de Jomini, il suffisait alors, chez nous, « de porter un nom tudesque pour faire une fortune militaire ». Jarry, admis jadis dans l'intimité de Frédéric — on le supposait tout au

\. AJrmoires historiques. Hc, t. II. p. 24."), riti's |i;ii' l^)ii.'iiel il.iiis snu lli.itoii'' dfs liilges, t. II, l>. 'A\.

'i. Le lieutenant général, comte lii' la Tunr du Pin, iiui cuiiiin;inil;iit à Bordeaux, o\ devait v oij^aniser une armée dite des Cotes occidentale».

:i. Voir celle ieltre," p. .",.S.

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moins — (levait néeessairoiuent profiter de cette faveur iiu-oiisidérée. Déjà, étant à Berlin, il avait eu roccasion d'ébauclier des relations avec les nombreux Français qui allaient, suivant la mode, chercher des exenij)les à Potsdani. C'est ainsi ([u'il avait fait la connaissance du comte de la Tour du Pin. du duc de Lauzuu, de Mirabeau, de Dumouriez, de Custines, du comte de La Mark, du duc de Liancourt, du vicomte de N(^ailles et de i)eaucoup d'autres. En rentrant dans sa patrie, Jarrv allait bénéticierde ces relations, d'autant qu'eu venant ;i diverses reprises en France, il avait eu l'occasion de renouer ces liens d'abord assez fragiles, de les resserrer même presque étroitement, grâc*} à des séjom's prolongés chez plusieurs de ses nobles amis. Lauzuu, qui paraît l'avoir intimement connu, nous donne ii cet égard un détail précis, en nous disant que Jarry avait été le « faiseur militaire de MM. de Noailles, de La Mark et de Liancourt ». Or, dans la langue du xviif siècle, le « faiseur militaire » de quelqu'un, c'était le secrétaire intelligent et discret qui savait mettre en œuvre les idées de son patron, à supposer que celui-ci en possédât, qui était à même de lui en fournir si ce patron n'en avait point et voulait se faire passer pour plus riche qu'il n'était à cet égard. Jarry aurait donc rédigé — au dire de Lauzun — un certain nombre de mémoires, de notes, dont il n'eut pas la gloire sans doute, mais qui ne furent point sans lui rapporter vraisemblablement quelques avantages palpables. Nous ne savons malheureusement pas il quelle date exacte se rapporte l'allégation de Lauzuu. Etait-ce du vivant de Frédéric ? fût-ce au moment oîi Jarry vint dans les Pays-Bas à l'occasion de l'intervention de la Prusse dans les affaires de Hollande? fut-ce enfin d'octobre 179U à la fîu août 1792, période qu'il passa

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entièrement <laiis lujti-e pays? îl reste là un point à élneidoi-.

(^Inoi (pi'il en sdit. il avait, connue nous l'avons vn, définitivement quitté la Prusse en octobre 1790 et avait rejoint la France, où Tinaugm^ation d'un nouveau régime jjolitique semblait devoir ouvrir une voie inespérée à son activité. Il n'était pas de jour que l'Assemblée n'imaginât quelque conception nouvelle. Précisément, quelque temps avant l'arrivée de .larrv il Paris, la Constituante venait de créer les adjudants généraux, c'est-à-dire les officiers d'état-major destinés à remplacer les maréchaux généraux des logis, aides et sous-aides maréchaux, majors généraux et aides-majors généraux de l'ancien régime ', L'excapitaine d'ingénieurs de Frédéric, qui avait besoin d'occuper ses loisirs pour vivre, sollicita immédiatement un des emplois de nouvelle création. Il s'adressa, pour aboutir, an comte de la Tour du Pin et lui fit parvenir, le 1() octobre \~90, la lettre suivante-:

l.i.xncoiirt. Kl octobre d790.

« Monsieur le Comte,

(( Permettez-moi d'invoquer vos l)ontés dans ce moment où il ne dépend absolument que de vous de me mettre du nombre des adjudants généraux. Je m'estinierois surtout hem'eux que ce fût sous vos ordres. Habitant à Bordeaux, ce sentit un dùul)le l)ienfait que de m'attaclier à votre comuiandoiiiont des cotes occiden-

I. !>'"jr<'t du h octobre porlant que riHat-majorp'ni'ral coiii|iieii(lra dt'sorniais en France 04 ofliciers gijnéranx, l:W aides de camp et !N) adjudants {jéui-raux.

'.'. Archives administratives de la Guerre. Orifrinal de la main de Jarry.

LE PREMIER CHEF O ETAT-MA.IOR DE R()(^HAMlîE.\r r.O

talcs', et ijii<n(|iie plusieurs porscMiuos vous aieul sollicité on lua faveur, j'aiuic inioux: vous rappeler, Mttusicur le comte, IMutérèt que vous m'accordioz vous-uiènie lorsque j"ai eu riionueur d'être reçu chez vous, il y a (U'jà I)ieu des aunées. Je n'ai point de désirs qui me portent vers un autre général, et je vous supplie de croire que je mettrai tout mon l)onheur ;i mériter votre confiance.

K Je suis, avec le plus profond respect, Monsieur le comte, votre tri's humble et très obéissant serviteur.

« Jarry"^».

Jarrv ne fit pas iiuitilement appel à ce protecteur, et ce fut vraisemblablement M. de la Tour du Pin qui rédigea la note suivante, destinée à M. de Saint- Paul, le haut fonctiounah'e du ministère de la Guerre qui avait dans ses attributions les nominations, grâces militaires, promotions, etc. :

« M. de Jarrv a servi sous le feu roi de Prusse pendant toute la guerre de Sept Ans. C'est un officier qui joint à une rare expérience beaucoup d'esprit et de connaissances. Il n'existe pas, au service de France, quatre officiers qui puissent lui être comparés. Il a été appelé et consulté par le comité militaire ' ; il est fort recommandé à M. de la Tour du Pin. Il ne s'agirait que d'un mot du roi ou de la reine pour décider le ministre ii le comprendre sur la liste des adjudants généraux qui viennent d'être créés par l'Assemblée, et cet officier })eut rendre d'importants services. »

Cette note, ([in doit dater de la fin de 1790, porte dans le coin supérieur droit la mention, au crayon,

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