LE PREMIER CHEF D ETAT-MAJOR DE ROCHAMBEAU
regardait ropôration coinino ])raticable, eommo d'un succès iiit'aillililo, ot, ^vàcv aux démarches de Talleyrand. il parvint à la faire tentxn". Malheureusement le néf4()i-iatt'ur qu'où accrédita à Berlin n'était pas celui qu'il avait désigné, et il accusa même le ministre des Affaires étrangères, Lessart, d'avoir choisi Ségur dans le l»ut d'aboutir à un insuccès^ ; mais, pour compenser, dans mie certaine mesure, les inconvénients d'un<^ telle désignation. Lauzun fit doubler l'ambassadeur officiel par un personnage secondaire, qui, sans avoir l'envergure d'un premier sujet, était apte cependant à rendre de grands services. Cette « doublure », il l'avait indiquée à Talleyrand quand celui-ci lui avait réclamé des noms à proposer à M. de Lessart pour la négociation délicate ; elle n'était autre que Jarrv. « Personne ne mérite mieux d'être vu et entendu que jNI. de Jarry, écrivait Biron à Talleyrand en l'envoyant à Paris i)rendre les instructions du ministre ; ~ il sait parfaitement bien tout ce qu'il sait et il sait parfaitement bien la Prusse; c'est, d'ailleurs, un officier très instruit et très distingué -. »
Jarry passa une huitaine de jours à Paris, vit Talleyrand, Narbonne, M'"" de Staël, reçut de M. de Lessart les pouvoirs, surtout les fonds qui lui étaient nécessaires pour sa mission, ot partit pour Berlin le
I. « J<? i-e(,'iiis vntie Ictti'p ;'i l'iiislaut... M. ilr Lessart vous tn-'iiiiie. c'est vous Iruliit (jik; je v(»iix iJiri'. Je ne serais pas embarrassé de i)r<iiiver aiilrenieiit que par des coiiji^ulures qu'il cherche des ennemis à la France pour ;:rmer Imiliîs les puissances contre la Konulutidn. 11 a reculé à vos bons conseils, tant où ils ont pu être utiles. I.,a nomination de M. de Séjour a détruit tous les moyens, et .NL de Lessart s'est rendu à vos avis dés ijuil n'a plus eu de succès à craindre. Vous savez, d'ailleurs, ce que je vous ai mandé de >L Jarry ; il fera très exactement ce que lui dira ^L de Li^ssart : c'est à lui seul qu'il a|)partiendra, il a de l'esprit et connaît bien le pays, mais il n'insjiirera pas de cunliance <'t sera déjoué parles f^ens mêmes que j'aurais emjiloytîs. » Archives historiquesde la (iuerre. Arméedu Nord, 17!).'. Porleieuille I." Uegistre de Correspondance de Biron. Biron à Talleyrand, lie Valeuciennes, 7 janvier 17'.!'^.
:.'. Id., ibiiL, -i.} décembre 1792.
8 janvier. « M. de Jarry part, comme vous l'avez ordonné, j)Our la Prusse, écrivait à cet égard Tallevrand à Biron, le 5 j.invier 171)2 '. Ses instructions sont celles que vous auriez dictées, il monte après demain en voiture... -Te me suis opposé à ce qu'il retournât par la Flandre, sa commission et ses liaisons avec La Mark sont fort en opposition; je lui ai dit d'aller droit par Worms ~. »
Talleyrand avait raison de se métier des relations qui existaient entre Jarry et le comte de La Mark. Nous savons, par Biron, que La Mark habitait à cette époque son château de Raismes, tout k côté de Valenciennes, et que Jarry allait souvent y visiter son ancien protecteur. Talleyrand eut beau prescrire au colonel de no jjoint traverser la Flandre; il ne put faire que Jarry n'avertit point. La Mark du but de sa mission à lîorlin.
« On me confirme d'une manière certaine, écrivait le iO janvier, à dix heures du soir, le comte de La Mark au comte de Mercy-Argenteau, à Bruxelles, que les instructions qu'a reçues le comte de Ségtul)Our Berlin sont exactement celles dont j'ai eu l'houneiu- de vous donner connaissance à mon dernier voyage à P>ruxelles. Le comte de Ségur est accompagné d'un M. de Maisonneuve, et il serait très possible que celui-ci eût la mission de faire une tentative en Pologne.
(( Le nouvel agent, parti depuis deux jours de Paris pour Berlin, est un nommé Jarry, né Français, mais qui a servi pendant vingt ans en Prusse. Il a de l'esprit, des talents, et une grande connaissance delà cour do P>('rlin.('et honniie sert ;i contre-
L M., iliid.. Talleyrjiml ;'i Binm. lio Paris, ."> jiinvicr t7'.t-2 2. Id., i7»i</., Talleyrand à Biron, .j janvier.
LE PREMIER CHEF D ETAT-M A.TOR DE KOCIlAMIîi:.\n 71
cœuv dans le parti qui roinploio, et le seul besoin (1(> ses appointements l'y retient. Je sais qu'il a voulu rejoindre les Princes à Coblenlz; je Ten ai empêché en l'assurant que je parviendrais un jour à le faire
servir les Tuileries // rir/i/ de /ne donner son
adresse à Berlin^... »
Douze jours après cette lettre, le 22 janvier, le comte de La Mark, s'adressant de nouveau à son même correspondant à Bruxelles, lui disait encore : « Je sais (pi'on a donné au comte de Séf»'ur et à M. Jarrv une «'norme latitude de moyens de corruption pour Berlin'-.»
Une manœuvre éventée de cette façon n'avait point de chances de succès, et l'on sait qu'effectivement elle n'aboutit pas. Comment eût-elle réussi, quand celui-là même qui était chargé de la mener à bien prenait peut-être en sous-main toutes ses dispositions pour la faire avorter? On ne peut douter que les efforts de la diplomatie française, tendant à isoler l'Autriche, à la séj>arer de la Prusse, ne fussent en contradiction directe avec ceux que réalisaient alors les Princes et les émigrés. Si, comme l'affirmait La Mark, Jarry était dévoué aux Princes — et la suite de sa carrière ne laisse aucun doute à cet égard "^ — il était bien digne de la légèreté de Lauzun d'avoir désigné un tel émissaire pour l'envoyer à Berlin.
Quoi qu'il en soit, la mission Ségur-Jarry échoua complètement, comme nous l'avons dit, et, après un séjour de quelques semaines en Prusse, l'ancien chef d'état-major do l'armée du Nord vint reprendre à Valenciennes une place qu'on lui avait soigneusement conservée vacante. Il était urgent qu'il se mît
1. CoiTespondance tle Mirabeau. Lu Mark à Mercy-Arfjeiileaii, lu janvier I79"^. Dix lieurt'S ciii soir, de Raisnies. '1. Id.. iViiV.. :;Jv! janvier 17!)'2.
A. Jariy passa à i'étranf;er à la siiili' de Liifiiyrtlf'.
àl'œmTe, car la situation politique empirait chaque jour, l'ouverture des hostilités était immiueute, et il devenait indispensable qu'une organisation nettement déterminée mit les troupes en état d'entamer à bref délai les opérations. Au début, on avait attendu avec patience que Jarry montât enfin la machine dont on lui avait confié l'agencement. On avait pensé qu'il allait sortir de ce cerveau quelque conception géniale dont on n'avait aucune idée en France. Malheureusement les jours avaient succédé aux jours, les semaines aux semaines, et Ton n'avait vu éclore rien do nouveau, et Ton n'avait rien constaté, sinon que les choses demeuraient toujours au même point, que l'armée était aussi peu organisée en avril qu'en janvier. La réputation de Jarry, de cet homme sans égal, prééminent à ce point qu'« il n'y avait pas dans l'armée française 4 officiers qui pussent lui être comparés », demeurait à ce point assise qu'on n'osait point encore douter. Cependant, comme les faits étaient là, patents, sous les yeux, il fallut bien se rendre à l'évidence. Tout d'abord, les réflexions furent très réservées. On se demandait timidement, à voix basse, si, par hasard, cet organisateur, cet élève de Frédéric, n'était fort que sur le papier, s'il n'était habile qu'en théorie, si, placé en face de la réalité, son génie se trouvait tout d'un coup dérouté, impuissant. On voulut se permettre quelques observations, insinuer un avis; Jarry reçut fort rudement les intrus. Entre temps, les choses continuaient à aller mal, ou plutôt à ne pas aller du tout; le désordre confinait au gâchis, au chaos. Lauzun, Valence, Noailles, furent réduits à convenir qu'ils s'étaient trompés, (pi'on les avait trompés. C'était une désillusion. Jarry, apte peut-être à mettre en action les rouages d'une machine bien montée et fonctionnant toute seule, était incapable
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d'organiser hii-niême cette machine et d'en ajnster les pièces. Son caractère même s'opposait à ce qu'il fut un bon organisateur. Ce petit homme sec, nerveux, emporté, violent, n'avait rien du tempérament d'un patient metteur en ceuvre. Comment avait-on pu se fourvoyer sur lui et ii ce point? C'était bien plutôt un sabreur qu'un écrivain, et le champ de bataille lui convenait infiniment mieux que le cabinet. Et il n'y avait pas que les officiers à comprendre cette situation : elle était patente même pour les profanes. C'est ainsi, par exemple, que Dalency, le commissaire général de l'armée du Nord^, écrivant le 8 mai 1792, à son collègue du Ministère de la Guerre, pour lui rendre compte des divers événements relatifs à leur service commun, pouvait alléguer avec vérité que « l'état-major de notre armée (lisez Jarry) ne se doutait pas de la guerre »...
Et Dalency continuait :
« C'est d'aujourd'hui seulement que j'ai pu obtenir un état juste des cantonnements et emplacements de l'armée...
« Ce soir, je réunis les services et les commissaires des guerres, en présence d'un officier d'étatmajor que j'ai obtenu pour conférer et prendre un parti sur le service ; on est même convenu de rassembler un conseil de guerre tous les jours ; par ce moyen nous pourrons être d'accord sur les dispositions générales.
« Si M. .larry, qui est rudement violent, ne s'oppose pas à ce parti, nous pourrons enfin marcher. 11 est venu (entre nous) nous donner deux échantillons de sa terrible vivacité, l'un en présence de tous les
1. Pour les fonctions de conimissaiie ^'^m'-ral, voir le it-glenieiit <lu .'i avril 1792. Celait l'intendant s'ènéral de l'ai inée.
7t LA PREMIKRE INVASION DE T. A HEI-GIQUE
commissaires des j^iierres, qui a occasionné une rixe entre un officier du p^énie (M. de Crancé'), qui aurait été un combat si M. le maréchal n'était intervenu en leur défendant les voies de fait.
« Le deuxième s'est passé chez moi, en présence de M. La Noue, officier général, et quelques-uns de nos camarades et autres officiers. Il es( entré, et s'est adressé à moi avec fureur sur ce que le trésorier exigeait un certificat du paiement de sa contribution patriotique; sur ce que je lui ai répondu que ces formalités ne me regardaient pas, il a pris ses quittances qu'il apportait, les a déchirées et court encore, en disant qu'il allait m'apporter sa démission; j'ai répondu qu'il devait la donner h M. le maréchal ; je n'en ai plus entendu parler.
« Je le crois un bon adjudant général et très instruit par ses services en Prusse ; mais il est impossible de rien traiter avec lui '. »
Dalency aurait pu ajouter : •< Je le crois incapable de rien organiser de durable. » Ce qui est certain, — et les avis des officiers qui entouraient Jarry sont unanimes à constater le fait, — c'est que, après six mois de présence à la tête del'état-major de Kochambeau, cet état-major était encore entièrement à créer.
Il n'était i)lus permis davantage de es faire illusion : Jarrv, tout élève de Frédéric, tout ancien directeur de l'Ecole de G:ierre de Berlin qu'il fut, demeurait un chef d'état-major des [tins méiliocres;
1. C'est Dubois de Craiici'. l'iiflu'itM' du };énie. le futur convcnlionnol.
3. Archives historiques de la Oucne. Année du Noi'd. I7!r,'. 8 mai. — CDinnie on le voit )iar le récit, la question des quittances d'iniposilion. jadis l'obiet d'un litifie porté devant le ministre de la Guerre, n'avait jias été tranchée, tout au moins faisait encore le sujet des plaintes de Jai'ry. Il est i)robable qu'avec bien d'autres problèmes du même ^nire elle denn-ura toujours jieudante. d'autant (pi'avec la situation des liuances de l'Etat les paveurs et;iient di' moins ru moins en (losilion de s'ac(iuitler envers les oftîriers.
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c'était un hoiiinic (raclioii bien plus que do cahiiiot, et il convenait, surtout pour lebiende rannéo, do ne pas le laisser davantage ii la tète d'un service si pou en rapport avec ses aptitudes. Toutefois, comme Jarry était, avec ses connaissances, un officier à ménaj^cr, comme d'ailleurs son zèle, son activité, ne méritaient que des (doi^'os, il était indispensable do lui trouver une compensation, d'oxpliijuor sanuitation, otdo bien montrer qu'on ne devait ])oint interpréter cette mutation comme une disgrâce. (]e moyen, le général Valence le signala au ministre de la Guerre dans sa lettre du 21 mai : il cousis! ait tout simplement à faire rentrer Jarry dans la troupe avec avancement : « Il serait nécessaire, disait Valence à Servan, à la date précitée, que M. de Jarry fût appliqué à la partie qui lui convient : lavant-garde, et pour cela fait maréchal de camp. Nous vous organiserons ensuite l'état-majur de façon à le faire enfin marchera ))
Ainsi fut fait. Jarry n'avait même pas un au de grade, mais il se trouvait néanmoins, grâce à l'émigration, un des colonels les i)lus anciens, nous pourrions dire le colonel le plus ancien de l'armée française; on put, sans léser aucun droit, le nonnner maréchal do camp àrancienneté, le 27 mai.
Le niome jour, le général on chef lui confiait le conuuandomeut de l'avant-gardo.
I. Archives liistoi'i<iui's di' la (Jin'iir. Amium' ilii Nonl. I7'l'2. Vali'iice on luiiiistre de la Giiern,', '.'1 iiKii.