‹ La première invasion de la Belgique, 1792Chapitre 36 sur 135 · LA PREPARATION DU PLAN DR CAMPAGNK · texte numérisé non relu

LA PREPARATION DU PLAN DR CAMPAGNK

aussi [)('rspi('ac(^s ([iio Hochaiiihoaii on Lafayotto. « Je perçai le secret de M. Luckner, dit encore Kocliainl)eaii ; Je déclarai que, comme il n'y avait alors aucune armée formée sur le territoire ennemi de l'autre côté du Rhin, vis-à-vis de l'Alsace, il était très facile d'y faire une course dans les Etats des petits princes de l'Empire et surtout dans ce que le feu roi de Prusse appelait la rue <les Prêtres ; mais qu'il fallait calculer les avantages d'une pareille irru])tion dévastatrice avec la perte que nos armées sans instruction, sans officiers ni discipline, devaient faire partout où, comme en Flandre, elles trouveraient des troupes aguerries, tacticiennes et subordonnées'. »

Le plan prudent et temporisateur de Rochambeau était, sans doute, préférable à Toffensive inconsidérée prônée par Luckner ; il fut adopté en principe par le Conseil du roi. On pouvait donc penser que le parti de la raison, de l'expérience, l'emportait sur celui de la présomption et de l'ignorance, quand, le 9 avril, la chute du Ministère dont faisait partie M. de Narbonne, quand l'arrivée aux affaires d'un Ministère girondin présidé par Dumouriez vint modifier profondément à la fois la politique générale et la direction dos affaires militaires.

Dumouriez était né à Cambrai, dans la Flandre française; mais c'était un Flamand d'occasion, et l'origine provençale de sa famille se décelait nettement dans son tempérament à la fois ardent et généreux, naïf et retors. Dumouriez avait été, en 1790, envoyé en Belgique pour donner une direction au mouvement insin-rectionnel qui y avait précédenunent éclaté ; il y avait vu de près, il y avait étudié consciencieusement

\. Mémoires df liochambeau.

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la silualion, la coiistitutioii politique du pays et en était revenu avec l'idée arrêtée que là comme en P>ance la révolution générale était imminente, que cet ordre de choses vermoulu allait s'effondrer sans grands efforts.

Il faut reconnaître avec Dumouriez qu'à la fin du xviii^ siècle, l'organisation des Pays-Bas autrichiens était sans doute une des plus compliquées qu'on pût rencontrer en Europe, une de celles qui, dans l'effervesc(Mice générale, ne pouvait manquer d'aspirer à «le profondes réformes.

Au sommet de l'échelle sociale on trouvait d'abord le clergé régulier, possesseur de toute l'influence, grâce aux biens territoriaux considérables dont il était détenteur; en second et en troisième lieu, venaient la noblesse et le tiers, qui vivaient, non pas dans la dépendance des délégués de l'Empereur, mais dans celle des richissimes abbés de Gembloux et de Tongerloo, des évoques ou archevêques d'Anvers, de Malines, subissant, comme l'a dit le député La Mark, non pas « leur influence religieuse, mais leur omnipotence pécuniaire ».

L'empereur d'Autriche assumait nominalement l'autorité suprême et était représenté en Belgique par un gouverneur général, — la plupart du temps membre de la famille royale, — par un gouverneur en second, un commandant militaire, et par trois conseils dits : d'Etat, privé et des finances. Au-dessous de cette administration politique, les dix provinces dont se composaient alors les Pays-Bas autrichiens possédaient chacune, au point de vue de l'administration intérieure et municipale, au point de vue des corporations et des arts et métiers, une organisati(m particulière extrêmement complexe, qui, dans ses branches diverses, était variée a l'infini.

La religion catholiipie était la religion d'Etat ; ton-

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tofois aui'uiie porscoutiuii ni })ressioii d'aucniio sorlo n'étaient dirigées contre les ciiKos liélérodoxes.

11 était tout naturel que, dans luie situation semblable, un prinee coiunie Joseph 11, c'est-ii-dire un esprit imbu des doctrines })olitiques répandues en Europe pendant le cours duxviii'' siècle, eût la pensée d'apporter quelques simplifications dans les rouages enchevêtrés de cette administration dédalesque, qu'il voulût implanter en Belgique les idées d'émancipation religieuse qui étaient à cette époque si fort à la mode en France, en Allemagne, même en Espagne et en Portugal. Joseph II n'y manqua pas. En 1781, le 12 novembre, il promulgua son fameux décret de Tolérance, qui déclarait les protestants admis à tous les emplois, <i ne voulant pas, disait le i)rince, considérer dans riiomme autre chose que le citoyen ». Le 21 mai suivant, Joseph II proclamait encore la liberté des unions entre protestants et cathohques ; un troisième décret, en date du 17 mars 1783, supprimait les couvents dits inutiles, abolissait l'appel des évoques au pape, interdisait la publication des bulles pontificales ou des mandements sans le visa de l'autorité civile. Plus tard, en octobre 1786, l'Empereur décrétait encore l'abolition des nombreux collèges ecclésiastiques à la direction des évc(pies et centralisait tous ces établissements à Louvain ou à Luxembourg.

Toutes 1-es mesures dont nous venons de parler se référaient à l'exercice du pouvoir ecclésiastique J d'autres furent prises concernant l'administration civile, qui n'étaient pas moins radicales. Trois ordonnances de 1786 et 1787 supprimèrent les différentes juridictions en exercice dans les Pays-Bas, et les remplacèrent par soixante-quatre tribunaux de première instance, six cours d'appel et une cour de cas-

sation. Le conseil des finances, le conseil privé et le conseil d'Etat cédaient la place à un conseil uniinic. Ces mesures émanaient sans doute d'un bon sentiment, et Joseph II, en les édictant, avait assurément en vue l'amélioration d'une situation qui était très en état d'être simplifiée ; elles décliainèrent cependant le mécontentement le plus vif, et rencontrèrent l'opposition la plus violente. On ne peut nier rpie les Belges fussent gouvernés au moyen de procédés administratifs compliqués, extraordinaires, surannés; mais, si emurouillé que fût l'écheveau de cette organisation complexe, les habitants le trouvaient à leur goût et n'apercevaient pas la nécessité de le changer. Et non seulement ils ne voyaient là rien à modifier, mais certains trouvaient cette constitution admirable, les Brabançons par exemple, qui étaient si fiers de leur charte particulière, <( la Joyeuse Entrée », ainsi ([u'on ra})pelait, qu'ils l'eussent proposée volontiers comme modèle à notre Assemblée nationale, quand celle-ci commença, trois ans plus tard, à rechercher pour la P>ance un nouveau système d'organisation politique. Les Belges jouissaient, en somme, de droits plus étendus que ceux dont bénéficiaient à cette époque la plupart des citoyens des autres Etats de l'Europe ; ils avaient la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile, le droit de pétition et de remontrances accordé aux particuliers ; ils élisaient leurs délégués dans les corporations de métiers. Leurs magistrats municipaux étaient, ;i la vérité, au choix de l'Empereur, mais celui-ci, une fois qu'il les avait nommés, n'avait plus le droit de les révoquer; cette inamovibilité donnait donc aux membres des municipalités lin pouvoir consid(''rabl(! vi la [)lus grande latitude i)our rc'sister au pouvoir souverain. Les lîelges, avait dit jadis le duc Charles de Lorraine, sont des

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gens faciles à gouverner, à la condition qu'on ne touche point à leurs privilèges, car « ils y sont attachés jusqu'à la folie ». Ils ne pouvaient donc accueillir qu'avec des protestations un progrès qui les blessait dans toutes leurs coutumes, dans leurs aspirations, dans leurs di-oits les plus légitimes.

La résistance s'organisa tout d'abord. Favorisée par le clergé, dont le pouvoir sur les esprits était immense — nous l'avons dit — elle ne tarda pas à prendre des proportions considérables. Un avocat du nom de Van der Nott, homme de minces moyens, très faiseur, grand hâbleur, rusé comédien, doué de cette faconde facile qui impose aux fonles, en fut l'âme ^. Le j)arli des mécontents refusait les réformes et demandait le maintien de l'ancien état de choses : on appela ces révoltés les Vandernottistes ou Statistes, c'est-àdire les partisans de Van der Nott ou du statu quo cuite. En vain Joseph II envoya- t-il eu Belgique un soldat énergique, le général d'Alton, pour imposer parla force les réformes que les Belges refusaient de mettre en pratique à l'amiable; d'Alton, malgré une vigueur inflexible et une répression brutale, ne fut pas le plus fort. Van der Nott, aidé du chanoine Enpen, grand pénitentiaire de l'église d- Anvers, et de Voncq, un autre avocat, membre du conseil de Brabant, leva une armée, en confia le commandement au vieux colonel Van der Mersch, qui avait été de longues aniées au service de l'Autriche, et osa affronter avec une poignée de volontaires improvisés les troupes solides, depuis longtemps aguerries de d'Alton. Fait plus extraordinaire encore, cette armée, qui dans le principe n'atteignit pas 2.000 hommes, vint à bout, en quelques mois, de son adversaire, le fatigua, le har-

I. " Vnii (Ilt Niitt. un iMiiiimi- (luril r;iiiibitinii ét:iit la seule (lualité », a écrit Vaii Uassi-lt. (Vcjyi'z IJeli/ii/tte rt llnUuiuh'. p. 'idl.)

cela, le démoralisa a tel point que, dans les derniers Jours de 1789, ranuéeautridiienno, expulsée de toutes les i»laces la plupart fortifiées qu'elle occupait dans les Pays-Bas, se retirait dans le grand-duché de Luxembourg, ayant définitivement perdu la partie. Les Etats proclamèrent alors les uns après les autres leur indépendance ; cependant, quand il s'agit d'organiser le pouvoir central souverain, de graves dissidences se produisirent parmi les chefs du parti. Van der Nott, qui avait fait la i'év(jlution pour le maintien de l'ancien état do choses, eut volontiers donné à entendre qu'il n'y avait rieu de changé en Belgique, sinon que Joseph II était remplacé par Van der Nott 1". Voncq, au contraire, qui parait avoir été un homme de plus de fond et d'un talent supérieur à sou concurrent, voulait faire coïncider la déchéance de la suzeraineté étrangère avec une organisation p()liti([ue libérale. D'autre part, alors que Voncq estimait (pie la Belgique devait faire ses afïaii"es seule et par ses propres moyens, le parti des Statistes essayait de trouver au dehors la^ipui (pli lui faisait défaut dans son propre sein et entamait de pressants pourparlers avec la Hollande, la Prusse, l'Angleterre, cherchant à obtenir en faveur de sa cause l'appui d'une de ces puissances, ou de tontes trois à la fois. N'ayant point abouti dans leurs efforts à cet endroit, les Statistes se tournèrent alors vers la France, et « ce fut un curieux spectacle de voir les députés de la (Confédération Belge, c'est-k-dire les représentants les plus extrêmes de l'aristocratie, aller demander protection à un pouvoir d'un principe entièrement opposé' ». Effectivement la France révolutionnaii-e voulait

\. Van Uassclt. \>. 'lO?. — Voyoz. pour la lévohilion belge, Bor{;iiel, ///s<o»i-f de* Hclqus. Bruxelles. Is4i, et le Mi'moire hislorii/ue tl Pièces jusiificnlives, imliliè |i;ir E.-.I. liiuiie (Lilli', IT'.H. :i vol. ii-8,1. — M. Cliuquel, dans Jtfinapijes, en a duiiné un résumé fort chiii-.

LA l'RKPARATIOX DT PLAN DE ("AMPAGNK 8!»

jeter il bas tout ce que la révolution bel<4C voulait maintenir ; mais, au-dessus de la question de principe entièrement différente de part et d'autre, un lien cependant les réunissait : la haine vouée à la maison de Hahsbourjjc ot la volonté de saper l'influence autrichienne en Europe. C'est ce qu'avait bien conii)ris Dumouriez, quand, au moment où il était parti pour la Bel!?ique, il avait écrit à Lafajette : <( Vous êtes persuadé comme moi. Monsieur, que les deux ^révolutions, quoique marchant en sens inverse, ont trop • l'analogie pour que le sort bon ou mauvais des Flamands n'inilue pas sur le nôtre ^ » 11 était donc parti pour Bruxelles, plein d'espoir et la tète bourrée, comme toujours, d'idées et de projets. Mais, là, il avait commencé ;i entrevoir des difficultés. Ni Yan der Nott, ni Yan Eupon no lui parurent des hommes assez intelligents, surtout assez décidés jxnir réussir; le chef des Yonckistes lui sembla présenter un peu plus de garanties; toutefois, ce fut uniquement k Liège, où la révolution était menée par le parti populaire et dans un sens nettement radical, que le mouvement insurrectionnel lui parut avoir quelques chances de succès. C'était l;i qu'il fallait surtout envoyer des subsides, là que l'action de la France devait se faire sentir pour être efficace. De retour à Paris, Dumouriez, agent d'intrigue à cette époque encore très subalterne, exprima à ses amis politiques le résultat de sa mission dans le sens que nous venons de dire ; mais il n'avait pour ainsi dire pas achevé son discoiu's que la convention de Reichenbach"-' et l'entrée victorieuse des troupes autrichiennes dans les Flandres venaient jeter à bas le frêle édifice élevé siu' des bases trop incertaines. Avant le l*' janvier 1791, l'empereur

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