LA PREPARATION DU PLAN DE CAMPAGNE
avec dépit naître la notoriété du jeune défenseur des libertés américaines. Tant de nuances, tant de difTéreucc^s séparaient d'ailleurs ces deux adversaires ([u'il n'était pas permis (ju'ils s'entendissent. L'un, essentiellement droit, franc, ardent, du premier moment, chevaleresque jusqu'au donquichottisme, inébranlable dans ses convictions et dans ses chimères, l'autre, tout de ruse et de dissimulation, sans convictions, sans croyances, apssant uniquement par intérêt, constituaient deux antithèses impossibles à faire accorder.
Il y avait donc plus de dix ans que Lauzun ne manquait point une occasion de dénigrer un ennemi dont il avait vu la faveur grandir sans cesse, qui avait su conquérir toutes les sympathies, s'imposer au roi lui-même. Cependant, depuis six mois en particulier, depuis qu'il son rôle politique Lafayette voulait adjoindre un rôle militaire, le général Biron redouldait ses sourdes attaques. Et, h cet égard, il est curieux de suivre, dans sa correspondance inédite, le développement tenace d'une inimitié qui ne pardonnait point ' .
Biron écrivait à Talleyrand, le 20 décembre 1791 : « Vous savez bien que je ne servirai pas dans l'armée de M. de Lafayette : je ne veux pas plus de sa gloire que de ses sottises. »
A Talleyrand encore, de Valenciennes, 6 janvier 1792: «... L'armée de M. de Lafayette est celle qui fera le plus probablement la guerre, et il faut suppléer autant qu'il est possible aux talents militaires et à l'expérience qui manquent au général. » Du 7 janvier, du même au mémo: « On ne croit pas, là-bas, (à Londres), au patriotisme ni à la sûreté de M. de
I. Archives histoii(]iies du ^^llisl(''l•e de la (Iihm'iv. Hc.'.'istre de CuiTCspondance de liiroii. Hircjii à Uuinouriez, :i\ iii:iis lï!):^. liiion à Talleyrand, 26 iiiar:*. Birmi à Hochainbeau, 1" avril, etc.. elc.
<.)(•. LA l'KKMIKKK INVASION I»K l.A liKl.filQUI-:
Lafavette et de ses amis. ()ii sait qu'il a l'ait par ambition le contraire de ce qu'il avait tait par ambition, et qu'il compromettra sans balancer et ses amis et la sûreté publique, pour arriver... à quelque prix que ce soit, sans se compromettre lui-même. » Un peu plus loin, dans la même lettre : « Je suis indigné du ménagement criminel qu'a le Ministère pour les nouveaux royalistes qui sont, apparemment, les nouveaux contre-révolutionnaires, puisque, de peur de leur déplaire, on n'ose donner aux bons citoyens les commissions importantes aux([uelles on les croit pro))res. Si ce n'est pas cette raison, je dois croire, par une longue suite d'exemples, que M. de Lafavette, qui règne maintenant très ostensiblement, ne l'a pas permis, et que l'exécution de sa volonté est la première de toutes les affaires. » Toujours Biron k Talleyrand, 20 mars : «... Il n'y faut plus penser (au succès), si vous avez la maladresse de réduire l'armée du Nord au seul pied de défensive, et cela pour rendre active la seule qui ne doive jamais l'être et la faire commander par le moins expérimenté de nos trois généraux... Dites-leur bien que, s'ils veulent que les destinées de laFrancodepondentdelamediocritedeM.de Lafavette, il faut au moins se ménager les moyens de le soutenir, s'il est battu. » A Dumouriez, le 31 mars: « Je ne pense pas que les plus chauds partisans de M. de Lafavette veuillent comparer ses talents militaires à ceux de MM. de Luckner et de Rochambeau. » A Rochambeau, le 1" avril : « Je vois avec quelque inquiétude le succès de la campagne, peut-être le sort do l'empire, dépendre de l'armée du Centre. »
C'était, comme on le voit, un sentiment qui ne pardonnait guère, une animosité qui aimait à se dépenser, une inimitié qui rlierchait sans cesse une occasion do frapper, d'atteindre son ennemi.
LA l'RKPARATION DU FI. AN l)E OAMPAdNK 97
Mais, on deliDi's du désir de ne point laisser à Lafayetle le rôle en vne ([ue lui attribuait le plan de Kochaniheau, il existait une autre raison pour que Biron trouvât eeplan défectueux. Cette raison n'était autre que la prétention ouvertement manifestée de faire attribuer à Tarmée ilu Nord roffensivo primitivement dévolue ix l'armée du Centre, et l'ambition, habilement dissimulée, non pas peut-être d'évincer entièrement le maréchal, mais de se tailler dans son armée une place à part, de se faire donner — à lui Biron — un commandement important, un corps détaché , qu'on pût charger d'opérer, seul, offensivement en Belgique.
On poussait ainsi, du même coup, Lafayette au second plan, et l'on montait au premier, à sa place.
Cette combinaison de Biron, combinaison à double face, à deux thèses, l'une avouée, soi-disant basée sur l'intérêt du bien public, l'autre, dissimulée, fondée sur l'intérêt particulier, son auteur espérait la faire tri(jmplier en décriant Lafaj'ette, comme on l'a vu plus haut, en attaquant sourdement Rochambeau, en dépeignant la situation en Belgique sous les couleurs que nous dirons tout ;i l'heure.
Quant à Rochambeau, il entreprit de le représenter comme un vieillard caduc, impotent, gâteux, « excellent pour la défense d'un pays », mais inhabile à conduire des opérations actives. Tout cela était suggéré au milieu d'éloges d'autant plus perfides que, sous le prétexte de rendre hommage au maréchal, ils ne devaient servir qu'à mettre mieux en relief son incapacité, (cependant, comme, Rochambeau écarté, il existait à l'armée plus d'un lieutenant général que son ancienneté eût appelé à recueillir directement la succession du maréchal, Lauzun n'hésita pas à les décrier de telle façon qu'il ne fût pas permis de songer à eux
'.•8 LA PKKMIKRK INVASION DK LA IîEL<iUiCE
pour un toi commandement. Lo terrain ainsi déblayé, tout concurrent ainsi écarté, il ne restait plus que lui Biron, qu'on serait bien forcé de choisir, puisqu'il demeurait riionime nécessaire, le candidat unique.
Au temps oii Narbonne avait été aux affaires, Lauzun avait essayé, timidement, de tàter le terrain à cet égard. Il ne parait pas que le ministre, en dépit de ses relations avec Biron, ait écouté avec faveur ces propositions très vagues encore, à la vérité. Mais dès l'entrée de Dumouriez au Ministère, de DuuKiiriez, (jue Lauzun connaissait do longue date, do Dumouriez, quil savait entreprenant jusqn'àla témérité, confiant jusqu'à la crédulité, il estima pouvoir conserver moins de ménagements et travailler avec plus de vigueur à la réalisation de ses secrets désirs.
Toutefois, comme le nouvel élu arrivait aux affaires avec une étiquette ])olitique Ijoaucoui) plus foncée (pie son prédécesseur, comme il se pouvait que Dumouriez, ministre, ne se souciât plus des amis de Dumouriez agitateur, agent secret, aventurier, Lauzun résolut de sonder à nouveau lo terrain. Fouillant au temps de Narbonne, il n'hésita pas k j)arler en Girondin à son successeur, et ce fut l'entrée en matière de la lettre habile (ju'il lui écrivit le lendemain du jour où lo nouveau ministre entrait en fonctions : « Nos principes pohtiques et constitutionnels ont été si constamment les mêmes depuis bien des années, disait Lauzun au début de sa lettre, que je regarde comme un devoir de l'amitié de vous soumettre quelques réflexions qui fixeront peut-être votre attention. » Il parlait alors à Dumouriez de différentes questions politiques pour la solution desquelles il offrait une panacée et donnait le nom de quelques-unes de ses créatures capables d'a})pli- (pior son remède. Abordant ensuite la question de la giuMic. il s'ex[irimait on ces loi-mos : « Xdiis n';ivoiis
LA PRKrAKATloN DU PLAN DK CAM1>A(;XH '.)'.»
d'anlrc^ parti ;i prendre que de réduire à une forte et excellente défensive les deux armées de MM. de Luckner et de Lafayetto et de faire refluer tout ce (ju'il serait jiossible d'en tirer sur Tarniée du Nord... Nous serions aloi-s en mesure de déclarer au roi de Hongrie que nous désirons maintenir la paix, mais f(u";i sa i)remière réponse anil)iguë... nous entrerons dans le Brabant. Sous Taucien régime, il n'y avait pas de besoin qui pût déterminer à oser affaiblir l'armée d'un Çfénéral très en faveur; mais nous ne devons pas craindre de si criminels ménagements quand nous voyons le roi composer son Conseil de citoyens distingués ])ar leur patriotisme et leur attachement à la Constitution '. »
Dumouriez, en naïf qu'il était au fond, prit fort bien cette lettre, accepta ces éloges intéressés et répondit moins de huit jours après à son correspondant par une lettre plus sincère, dont le ton ne put man(|uer de remplir Lauzun de joie : «... 11 y a longtemps que nos opinions et nos sentiments s'accordent, disait le ministre. Voici le moment de mettre à exécution, pour une nation libre, ce dont on nous a écartés sous le despotisme absurde des ministres. Vous êtes, mon ami, un des plus forts arcs-boutants de ma machine politiipu^ et militaire... Je garde précieusement les réfloxi(nis de votre lettre du 18-. »
Lauzun n'eut pas plutôt reçu la lettre de Dumouriez que, certain de conserver sous le nouveau Ministère l'influence qu'il avait obtenue au temps de Narbonne, il reprit la plume» en faveur do son idée principale : l'attribution de l'offensive à l'armée du Nord. Depuis sa lettre du 18, il avait reçu de Ro-
1. Archives historifiuos du Ministi'i'C de la Guerre. Registre île Coiii'si)i)ndaiice de Biron. Biion ;i Diimmiriez, 18 mars 17!)"2.
2. Archives historiques du Miiiistère de la Guerre. Registi'e de Correspoudauce de Biron. Dumouriez à Biron, 27 mars.
chambcau les deux comniunications dont nous avons cité plus haut quelques passages, communications qui lui avaient fait voir Lafayette continuant ii être riiomme en faveur, l'homme chargé des missions délicates, le général en vue et du premier plan. Il adressa donc à Dumouriez, à la date du 31 mars, une seconde dépêche, dans laquelle il l'assurait d'abord de son « austère franchise », et. après divers horsd'œuvre, qui n'avaient qu'un semblant d'intérêt, il arrivait à la grande question du plan de campagne. « Permettez-moi maintenant, continuait-il, de vous dire combien je suis étonné et aflligé de la manière dont votre Ministère me paraît avoir disposé de nos armées. Réduire celle du Nord à la défensive, s'oter les moyens d'entrer en Brabant si nous avons à nous plaindre des Autrichiens, les débarrasser de la nécessité d'y tenir une armée considérable, et tout cela pour renforcer notre armée du Centre, pour charger des opérations hostiles le moins expérimenté de nos généraux;... en vérité, mon ami, c'est ce que faisaient autrefois les maîtresses du roi pour les favoris devenus généraux. Il est impossible que de telles mesures inspirent la confiance et paraissent dictées par le seul amour de la chose publique'... »
Non content de gagner Dumouriez à ses désirs, Lauzun fit encore ])arler au ministre i)ar différents personnages (pie Talleyrand avait été chargé de gagner à sa cause, et Talleyrand, disposé à seconder son ami de tout son pouvoir, ne faisait de démarches qu'après avoir pris le mot d'ordre à Valenciennes. L'ancien évêque d'Autun écrivait, en effet, à Biron, à la date du 5 avTil : « Il faudrait que nous sachions par vous ce que nous devons faire faire à M. de Grave
\. Ibidem. Biion à Duinouriez. 31 mars.