LA SITUATION POLITIQUE ET MILITAIRE A LA FIN DE
Il V a un demi-siècle encore, c'était une croyance très répandue en France que les guerres de la Révolution n'avaient été faites par notre pays que pour repousser l'invasion étrangère, qu'elles avaient été la lutte d'un })eupie combattant pour son indépendance, que cette lutte avait eu notamment pour but le maintien de la Constitution de 1791 menacée par la coalition des puissances européennes. Cette légende était fort en faveur ; elle flattait notre orgueil national; elle nousdécernait un brevet de modération; elle transformait la campagne de 1792 en un cas de légitime défense; elle absolvait, du même coup, la période césarienne et nettement conquérante du commencement du xix" siècle.
Mais les légendes sont des astres nocturnes qui brillent d'autant plus que l'obscurité est plus profonde ; elles pâlissent an furet à mesure (iu'ap[)ur;iitla lumière
et disparaissent tout h fait (jiiand la vérité resplendit dans son complet éclat. Ainsi en a-t-il été de la léo-ende tles guerres de la Révolution, de Torigine de ces guerres, quand la critique a porté son (lambeau dans ce coin mal exploré de notre histoire nationale. Du moment où Tinvestigation des chercheurs eut mis en lumière les pièces officielles de ce problème historique, quand on eut vérifié à Paris, k Berlin, à Vienne, ;i Londres les archives d'Etat, on s'aperçut qu'il fallait prendre le contre-pied de la piste qu'on avait jusque-là suivie; on découvrit que l'agression de 1792, loin d'être demeurée le fait de nos ennemis, avait été provoquée par nous dans un but politique nettement préméditée
Au moment où T Assemblée, qui porte dans l'histoire de la Révolution le nom de Législative, succédait aux Etats généraux, le roi Louis XVI venait d'accepter la Constitution de 17i)l. Et, l)ien que le souverain Testimât défectueuse, mauvaise aussi bien pour lui que pour le peuple, il paraissait décidé à l'appliquer : « La violence, écrivait-il confidentiellement à ses frères, peut conduire à des atrocités de tout genre. Un roi ne peut introduire des armées étrangères dans ses Etats, et quand même l'invasion réussirait, ces troupes ne peuvent pas toujours rester dans les provinces dévastées. On dit bien qu'un roi doit chercher k reconquérir le pouvoir perdu ; cependant je ne puis me décider k prendre une voie qui ne me fera aboutir qu'à la ruine de mon peuple et aux reproches de ma conscience. Je m'unis donc au peuple pour essayer de la Constitution"'. »
1. " L;i piieiip est artiiollemi-nt un liicnfait national, el la seule calamité à reiloiiter. cesl do n'avi.ir |ia< la ;:iiern'. •• — Brissot aux Jacobins, .".i di'cenihre 1791 . — Moniteur, t. X. citf par A. Sorel ; — L'Kurofjp et la Kerolulion, II. p.;U«.
2. U. <le Sylu'l. Histoire de l'Knrope pemlniit In Rérolittion frniiraixe (trad. de M"' .Marie Hosquet;. t. I, p. 313.
LA SITHATION POT.ITIQrE A I,A FIN DE 1701 3
Et lo poiiplo, ("oiiiino lo roi, soinblait las dos houleversements et (le l'agitation qui arrêtaient les affaires, maintenaient le pays dans un état de crise ininterrompue. Les aspirations populaires en étaient arrivées, à cet égard, à un tel point, qu'elles inquiétaient ceux des hommes politiques qui, n'estimant pas terminée l'œuvre do la Révolution, sentaient cette œuvre compromise par la lassitude générale, par l'état d'esprit de la multitude.
« On no saurait croire, écrivait M™° Roland, combien les fonctionnaires et les négociants sont réactionnaires. Quant au peuple, il est fatigué; il croit tout terminé et retourne à ses travaux. Toutes les feuilles démocratiques s'irritent des vivats qui accompagnent le roi, chaque fois qu'il paraît en public. »
A l'Etranger également on inclinait à penser que l'heure des troubles était terminée dans notre pays ; c'était en particulier la façon de voir de l'empereur Léopold. Les mesures prises par ce souverain contre la Révolution avaient été dictées uniquement par la pensée de conserver en France la forme monarchique; mais, dès que la Constitution de 1791 garantissait ce système de gouvernement, dès que Louis XVI acceptait cette Constitution, il n'y avait qu'à laisser la France mettre tranquillement en pratique los nouvelles institutions que ses représentants venaient de lui donner.
En vain les comtes de Provence et d'Artois chercliaient-ils à entraîner l'Europe dans une coalition destinée à rétablir dans notre pays l'ancien état de choses; l'Empereur et le roi de Prusse, des hommes d'Etat comme Kannitz, étaient, en principe, opposés à ces prétentions. Eu sonmie, et pour le moment, tout sujet de guerre, tout motif d'intervention, demeuraient écartés; la Révolution française était terminée.
l'ancien réi^iine était clos à jamais, le régime nouveau commençait. Ainsi pensaient et TAutriche, et la Prusse, et TEmpire'.
Encore que ces espérances fussent des illusions, elles n'en demeuraient pas moins ancrées dans l'esprit de la plupart dos i^ens sensés qui avaient suivi, en France et en Europe, le mouvement révolutionnaire. Elles eussent i)u, avec un gouvernement énergique à notre tête, se changer en réalité. Malheureusement le prince qui (Urigeait alors nos destinées manquait à la fois du caractère et de la fermeté qui eussent été indispensables dans ces circonstances critiques.
A la Hude 1791, quatre partis se partageaient, en France, l'opinion pubhque'. Le premier, celui du slatii ([HO anlf\ les amis de l'ancien régime tel qu'il existait avant 1789, ne comptait guère qu'un petit nombre d'émigrés, sans iniluence comme nombre et comme action. Le second, celui des constitutionnels, ou des feuillants, avait eu k sa tète un esi)rit hors de pair, Mirabeau, et groupait encore dans son sein des hommes de valeur, comme Barnave, les frères Lameth, Mathieu Dumas, (-ic. Il comprenait l'immense
\. « Nous avons vu et lu :i Vienne — écrit M. île Hacourl ilans sa préface à la Correspondance de Mirabeau — une letlie ciinlid(>ntielle datée «le onze heures du soir, le jour même et à l'instant où la convention de Pillnilz venait d'i^tre si^'nce, écrite par l'empereur LéoiioM à sou premier ministre, le prince de Kauuilz. ipii était resté à Vienne. Dans celte lettre, rem|)ereur assure à son ministre qu'il peut être parfaitement tranquille, que la convention qu'il vient de signer ne l'engage al.solumenl a rien; «lu'elle ne contient ([ue îles déclarations générales sans portée. arracliei>s l)ar les sollicitations île Monseigneur le comte d'.Artois, et linit en lui donnant assurance que ni lui, rempereur, ni son gouvernement ne se trouvent liés en quoi que ci? soit i)ar celte convention. » (Corns/iondance de Mirabeau, t. ni,n. 'J:W.) D'autre part, on iieut lire dans une lettre des bords du Kliin.dii JlJdécemlire 17111. puhliéedans le Moniteur An I" janvier suivant : .. Il est imlilié- à Ratisboniif (pie le roi de Prusse a déclaré qu il ne se m.'-lerail ni directeim-nt, ni iininectemeiil des affaires de France. Plusieurs Icllri's, ilalé'i's de Dresde du 'i de ce mois, aflirmeiit la même cliose... Le roi di'saiiprouve sincèrement la conduite de quelijiies princes allemands imi doiinenl des >eeours aux éniigri''s français contre tous les principes d'une s;iine |)olitii|ue. >■ j - ■ ■
'2. Voir le discours prononcé jiar Isiiard dans la, séance du .> janvier [Moniteur du vendredi (J janvier).
LA SITUATION POLITIQUE A LA FIN DE 179i Tj
majorité de la nation, et aspirait, comme nous l'avons (lit tout à l'heure, à mettre honnêtement en pratique la constitution acceptée [)ar Louis XVI.
En face de ces deux opinions monarchiques, dont, à vrai dire, la première n'était guère qu'un fantôme, se dressaient deux partis adverses, nettement antirovalisles, déjà opposés l'un à l'autre sans l'être autant qu'ils le devinrent depuis : les Girondins — ou les Brissotins, comme on disait an début de la Révolution; — les Jacobins.
Girondins et Jacobins estimaient que la Révolution n'avait pas eu simplement pour but de modifier la forme monarchique en France, que son objet était d'anéantir le s^ stème lui-même et sur ses ruines d'édifier un gouvernement d'essence populaire.
Ce régime dont les linéaments demeuraient encore bien vagues, bien indécis dans l'esprit de ses promoteurs, ce régime dont le i)rincipe était : « la nation gouvernée par elle-même », ne comprenait encore qu'un point net, une obligation précise : la suppression de la royauté. D'ailleurs, les deux partis n'étaient plus d'accord quand il s'agissait du système à employer pour parvenir au but.
Les Girondins, émus de voir le roi retrouver dans les différents éléments de la nation une popularité dangereuse pour leur prestige, cherchaient un moyen de distraire l'opinion, derexalter,de reconquérir ainsi l'attention et la faveur populaires. Ce moyen, ils crurent le rencontrer dans une guerre avec l'Etranger. En amenant les puissances à ouvrir contre nous les hostilités, en montrant au peuple cette royauté appuyée sur les baïonnettes prussiennes ou autrichiennes, ils espéraient l'en dégoûter à jamais.
La guerre, conduite avec succès, — et les Girondins n'en prévoyaient pas d'autre, — donnerait iné-
G l.A PHKMIKRK INVASION DI-: LA liHI.GIQIK
vitaldoiiKMit an jiarti qui l'aurait l'ait entroprendro une prcpontléraiicc (lécisivo. Avoc la victoire aux frontières, les OiroïKliiis obtiendraient nécessairement le pouvoir à rintériour : ils disposeraient du prestit^e et de la jtuissanc-e. Maîtresse absolue des destinées de la P'ranee, la Gironde organiserait alors sur les ruines d'une monarchie vermoulue la République idéale dont était éprise M""' Roland; elle doterait notre pays (Tune constitution calquée sur celle d'Athènes ou do Corinthe. Ainsi j)onsaient Condorcet, Sieyès, Brissot et leurs amis.
Les Jacobins n'envisageaient pas la situation sous le même aspect. Ils ne croyaient point à la nécessité de la guerre ])our supprimer la monarchie, et, avec une clairvoyance inlelUgente,ils discernaient dans une intervention armée un danger pour la République. Pas plus que les Girondins ils n'admettaient de revers possibles, mais ils devinaient que, dans une entreprise militaire couronnée parle succès, la prépondérance irait non point à leur parti, mais au soldat heureux qui aurait fixé la victoire'. Ils s'effrayaient de livrer même momentanément les destinées du pays aux représentants de la force, à des gens que les circonstances pouvaient rendre peu soucieux de la légalité, môme du droit, à des hommes ilont la plupart — circonstance aggravante — étaient dévoués soit à la constitution, soit au roi lui-même.
Dans leurs calculs, les Jacoijins étaient, en réalité, l)lus prè's de la vérité que leurs adversaires. La guerre, déclarée sur les instances des Girondins, ne devait l)as leur donner le pouvoir; elle ne devait mémi^ pas
I. ■> La scissicin entre la (Hronde et les Jacobins prii|ir<-ni<>nl dils ne se fait |i(iint clans le fend des clidses. Le d(!ssein est le même de part et d'antri' : affaililir pnis suppiimer la iDvauti'. La <livei'f;ence ne se inanifesti- (|iie sur li-s nuiyens de parvenir. La t;neire. selon les (Siiondins. a>~Mi('ra le sncci's à' la Ut'volnliiin : selini les .lacoltins. elle le eompromeltra. • Albert HavaX, l' Europe ul lu Jh-vulutiun française, 11, p. 314.