CHAPITRE X
A l/AKMKt: DU CENTUE. — LES OPÉRATIONS DE LA FAYETTE. — A L ARMÉE DU NORD, ROCHAMHEAU SE RETIRE ET EST REMPLACÉ PAR LUCKNER.
Pendant que les événements que nous venons de raconter se déroulaient au Nord et an Sud de Valencienues, Luckner était demeuré à peu près inactif à Strasbourg — sauf la pointe sur Porrentruv dont nous parlerons nltérieuromout. (^)uant à Lafavette, il avait pu, grâce aux prodiges d'activité que Ton a vus, remplir le programme dont il parlait à de Grave dans sa lettre du 25 avril, c'est-à-dire être à Givet, le 30, à la tète d'une dizaine de mille hommes et inquiéter assez les Autrichiens pour les empêcher de se porter à rencontre de Biri)n. La faiblesse du général chargé d'enlever Mons avait abouti à un échec, mais l'armée du Centre n'en avait pas moins rempli sa tâche et, le 2 mai, Lafavette écrivait à nouveau ;i Paris pour rendre compte comme il suit de ses opérations :
« Depuis le 2 may. Monsieur, a'ous avez reçu mes demandes; je vous dois un compte gén(''ral de mes opérations.
« Les nouvelles instructions du Conseil m 'arrivèrent par l'aide de camp de M. Du Mouriez, le 2i au soir.
A L ARMÉE nu CENTRE. — A 1, ARMEE Dr NORD \H1
Co chaii'^iMiiciit ilo litMi ol (réj)O(iiie nécessitait des efforts d'autant jdiis difficiles ([ue nous nianciuions de beaucoup de moyens et ([ii'il fallait transporter à 50 lieues ceux que nous avions.
« Le 25 l'ut employé à tenir prêtes 38 pièces de canon, qui, grâce à l'activité de M de Rissan, le furent en vingt-quatre heures. Pendant ce tenii)s, on réimit les chevaux indispensables, pour lesfincls il fallut que le zèle des corps administratifs, de la municipalité et des citoyens de la ville et des environs suppléât à nos besoins. Nous nous procurâmes également des souliers et autres ol)jets nécessaires.
« Le 26, je fis partir sous les ordres de M. de Narbonne, maréchal de camp, l'artillerie avec 3 compagnies et demie du régiment d'Auxonne, 2 compagnies et demie de volontaires de la Moselle, le 9" bataillon d'infanterie légère, les 2 compagnies de grenadiers des 17" et 71" régiments, auxquelles se j<ngnirent à Damvillers, celle du 99" et celle du 2'" bataillon des Ardennes. Le 3" régiment de chasseurs partit aussi par une plus longue route. Le 2" régiment de hussards à Mouzon, le 2" de dragons à Verdun et le 12" ii Stenay, le 55" d'infanterie ;i Montmédy et successivement toutes les troupes les moins éloignées de Givet, reçurent Tordre de s'y rendre avec célérité.
« Vous m'aviez mandé, Monsieur, d'être le 30 à Givet, et la crainte de manquer à ce i-endez-vous, sur lequel M. le maréchal de Rochambeau avait calculé ses mouvements, m'y fit porter par des marches forcées. Il paraîtra extraordinaire que le convoi d'artillerie et les trouj)es aux ordres de M. de Narbonne ayent fait une route de 56 lieues, souvent mauvaise, sur laquelle on n'avait pas eu le temps de prévoir le passage, et par une chaleur excessive, dans le court
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espace de cin([ jours. Il fallait la réunion de tous les moyens de cet officier giMiéral, du zèle de sa coopération et de l'ardeur des troupes pour avoir pu arriver le 3(J. Le reste des troupes a été également exact au rendez-vous et leurs fatigues et leurs privations n'ont paru affliger que moi.
<( 11 en est de même, Monsieur, de notre situation au camp de Rancenncs, où nous manquons de beaucoup d'objets nécessaiies et où personne ne se plaint. Le 29, nos patrouilles ont poussé celles des ennends. Le 30, M. Lallemand, colonel, avec le il" régiment de chasseurs, s'est porté à Bouvigne*, à moitié chemin de Namur, où deux ou trois traînards autrichiens ont été tués et quatre pris. Le i'"'" mai, M. de (iouviou, maréchal de camp, prit poste h Bouvigne avec une avant-garde de 3.(.>00 hommes.
« La veille au soir, j'avais appris par M. le maréchal de Rochambeau que M. Dillon et M. de Biron se repliaient. J'ai reçu depuis une lettre de M. de Biron m'aunonçant sa rentrée à Valenciennes et celle où vous m'apprenez l'atrocité commise à Lille. L'infâme conduite qu'on a tenue envers les prisonniers de guerre* exige, Monsieur, une vengeance exemidaire. Ce n'est pas l'ennemi qui la demande, c'est l'armée française. L'indignation t[ue nous avons (ous éprouvée m'autorise à dire que de braves soldats répugneraient trop à combattre si le sort de leurs ennemis vaincus (lovait être livré à de lâches cannibales... Mon avantgarde csl toujours il Bouvigne-' »
I. I,:!!:!)!^!!^ écrit /iuiivines. mais (-"est bien Hi)iivif;nf qu'il vont dire, à '.'Il kiiiiiiu'Ii'L's :iii Nord de (iivet. sur la rive fiaiiche de la .MtMisf, en faco dp Diiiaul. Houvnifs, celèlire par la vicluire remiiortce en l'.M i jiar Pliilippe- Aiit:iisl(!. se trouve beaucoup plus au .Nord, à quelques kiloniélrcs au Sud- Ksl de Lille.
,'. Les '( chasseurs lyroliens ('pirfrés par la populatiiin de Lille en na'mc temps (|ne Dillun et lierllinis.
■S. Archives historiques de la (inern?. IT'.ri. .\rniée du Centre. Lal'ayelte a de Grave, 'l niui.
A I ARMKE Df rFA'TKE. — A I, ARMKR DP NORD ISO
On voit par cette dépêche (jnà la date du 2 mai Lafayette était infoniié de l'échec des deux colonnes principales lir('>es de l'armée du Nord. En dehors même des lettres mentionnées lotit à l'heure, ;i lui écrites j)ar Rochamheau et Biron, il en avait reçu deux du ministre, la première datée du 30 avril, la seconde du 2 mai, confirmant les nouvelles directement arrivées de Valenciennes. Dans la lettre du 30, se rencontraient cependant nombre de renseignements erronés, comme celui, par exemple, aux termes duquel de Grave écrivait que Biron avait trouvé six mil/e hommes retranchés sur les hauteurs de Mous, et cet autre disant que M. Dupont-Chaumont avait été pendu ; néanmoins le fonds, la nouvelle des deux désastres, était exact.
Dans la dépèche du 2 mai, de Grave terminait ainsi : « Maintenant ([u'il me parait prouvé que le Drabant n'est rien moins {\^\i'. disposé à l'insurrection, je suis d'avis que nous n'attaquions qu'avec la presque certitude du succès Peut-être serez-vous mieux informé, ([ue ne l'a été le ministre des Affaires étrangères, des affaires du Drabant; peut-être votre nom réveillera-t-il mieux dans le cœur des peuples l'amour de la liberté ; mais, à moins de preuves certaines de la disposition des Belges à secouer le joug autrichien, je ne vous demande plus de rien hasarder, car un second échec serait tout ce qu'il y a de ph'e. Ainsi, mon cher général, ne suivez l'instruction que je vous ai envoyée, qu'avec la plus grande espérance du succès ' . »
L'impossibilité de rien tenter au lendemain d'échecs comme ceux de Baisieux et de Mons était trop évidente pour que Lafayette ne l'eût pas sentie dès la
I. Archives histuiiques de la Giiene, I7!I2. Ai'mée du Centie. Ue flrave à Lafayette. De Paris, 2 mai.
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première lieiiic. Ve finon ciil pu essayer avec une ai'inéc valide, ajiuei-rie, disposant de tous ses moyens d'action, il eut été fort périlleux de l'entreprendre avec des troupes manquant à peu près de tout, comme celle du Centre.
Aussi, le jour même où de Grave lui écrivait, de Paris, de ne rien risquer, Lafayette faisait connaître au niiuistre qu'il prenait le parti de lexpectative. Après avoir annoncé que M. de Gouvion était toujours à Bouvigne avec 3.U(H) jiomnies et qu'il avait d'abord décidé de s'y rendre, lui, Lafayette, avec toutes ses forces, il ajoutait qu'après réflexion et en considération du dénuement de toutes choses, surtout de chevaux de peloton et de chariots où se trouvaient ses troupes, il renonçait à son premier projet.
(( J'irais bien bivouaquer (à Bouvigne), si quelque entreprise utile en était la suite, mais, M. de Rochambeau m'aj'ant fait part de la retraite de M. de Biron sur Quiévrain et de l'échec qu'a reçu M. Dillon, j'ai pensé que je n'étais plus aussi immédiatement nécessaire à ces deux officiers généraux, pour achever d'écraser les troupes par des fatigues sans objet, (/'est déjà beaucoup d'y laisser dans une j)Osition fort aride les régiments que j'ai tirés d'ici. Nos troupes manquent des objets les plus essentiels, leur ])atiencc est plus grande que je ne puis l'exprimer, mais vous savez combien leur santé doit être ménagée au début d'une campagne, et votre aide de camp vous rendra compte de l'état de pénurie où il nous a vus '. »
Il y avait d'autant j)lus lieu de ne point exposer inutilement l'armée de Lafayette, que c'était la seule niasse un jteu comj)af(e cai)able d'opposi'r, au besoin,
I. Archives historiques «k- la (iuuriT. Année ilii Oeiitie. 17'.','. l,afa\elle à (le Grave. De (Mvel, 2 mai.
A I, AKMKF. nr TENTRE. — A I, ARMKE IT NORD 191
qiiehiiu' résistance à une iiiarcli<^ on avant des Autrichiens, marche (rcs possiltU) a[)rès Haisieux et Mons.
A kl date oii nous sommes arrivés, cette armée du Centre atteignait le cliifiVe d'environ 20.000 hommes, dont 3.(>00 au camp (hi Tiercelet^ près Longwv, 4 à .").()( )0 il Dun - et environs, le reste à (livet ou Rancennes détachant à Bouvigne Tavant-garde que nous avons dite et une autre avancée sur hi Lesse, du côté de Luxemhourg. Sans doute, c'étaient là des cantonnements fort étenihis; mais on a vu que Lafayette et de Grave avaient pour le moment renoncé à l'offensive ; dès lors, et dans les nouvelles circonstances où se trouvaient nos armées, une concentration resserrée ne s'imposait plus.
Cependant, si Lafayette renonçait à attaquer, il ne croyait i)as à la nécessité de l)attre en retraite. Ce fut ainsi qu'aussitôt la dépêche du ministre reçue, celle du 2 mai, il lui répondit par une lettre datée de Givet 6 mai (hms laquelle il affirmait sa volonté de
I. Dans les Observations sur le faiiip du Tieieelet, dati-es do "Le Tiercelet, ô iiiay» et adressées i)ar le lieutenant général de Crillon à de firave, on voit que " ce camp est réduit à ;i.OUUhi>inmes, (ju'il esta portée du canon ennemi", et queles Autrichiens pourraient facilement l'enlever, jjarce qu'il manque de grosse artillerie. " Criilon conclut à lab.indon île ce poste défectueux à tous les points de vue. O/j.ifrrntiuns .sif/urrs : Criilon, lieutenant général, coniniaml.tnt en chef; Félix Wini|d'fen et Riccé, niarf-chaux île camp; d'Ogré, colonel directeur du gé-nic, ili' La Cour, capitaine du génie; et Arcanibal, commissaire ordinaire des guen-es, faisant tonction de commissaire général.
Ce camp fut levé le 8 mai, s'il en faul ciniic unr lettre dati'c de Luxembourg, il mai : « L'armée française vient de lev('i' subitement le caniji de Tiercelet ■■; et le même coriespondant ajouti' : ■• Le caniji de Tiercelet ([ui lui nrésentait une position avantageuse (à l'armée française), mais que lu. 000
nommes seulement auraient pu conserver •>, ce qui fait voir que tout le
monde n'appréciait pas ce camp dune façon aussi défavoiable que Grillon. Un acte grave d'indiscipline et de révolte qui s'était passé a Tiercelet et la désertion de 80 hommes du régiment de Beicheny durent influer stu' la dé'cision i)rise par Grillon. (Archives bist(U'i(iues "de la Guerre. AiiniT du Centre, 17'J2. Criilon à de Grave.;
2. Sous les ordres du lieutenant général de Paignat. Paignat l'crivait le 7 mai, à Lafayette. •• que linsuflisance des moyens de camiiement el les froids excessifs survenus depuis (luidipies jours » l'avaient empéclii' de mettre (;ncore la troupe •> sous la toile », c'est-à-dii'e île les tirer de leurs cantonnements pour les faire camper, il ajoutait qu'il semblait n'exister aucun inconvénient à ce retard, tous les renseignements s'accordant à dire que l'ennemi ne faisait aucun mouvement. (Archives historiques de la Guerre. Année du Centre, 17y2. M. de Paignat à Lafayette, de Dun, 7 mai.)