I.A PKISK 1>F, rolRTRAI i'M
au matin, devant Menin, sans avoir eu à tirer un coup de fusil. En ce point et à cette date les éclaironrs envoyés sur la rive «rauclie signalèrent à Glieluwe — 3 kiloniMros Nord-Ouest de Menin — l'arrivée do lavant-garde du général de Carlo, dont la colonne principale se trouvait entre Gheluweld et Ypres.
Jarrv, qui avait quitté Lille le 17, :i trois heures du matin, arriva devant Menin, vers huit heures. Mis aussitôt au courant des renseignements que lui apportait Rosièi'es, il résolut d'attaquer la ville sans attendre personne, avec ses seules forces, soit environ 1.500 fantassins et un millier de chevaux. Menin, place forte construite par Vauhan, pouvait défier un sit'ge. Mais il fallaii pour cela (pic ses parapets possédassent quelque artillerie et que la garnison lui en état de lutter. Or. il y avait bien un certain nombre de vieux affûts sur les remparts, mais point de canons, et la garnison, forte de fpiaranlr-trnis honimps, ne j)ouvait raisonnablement songer à occu})er les huit ou dix bastions, à garnir les 4 kilomètres de chemin couvert que comprenait la place. Cette garnison fit cependant mine de vouloir résister ; elle leva les ponts et ferma les portes, mais, au premier coup de canon tiré sur la j)orte de Lille, le portier-consigne rétablit la circulation, et les troupes françaises pénétrèrent dans la ville. Dans Tintérieur, le pont de pierre sur la Lys, qui donne passage à la grande rue menant à l'église, avait été barricadé et mis rapidement en état de défense; avec quelques hommes de plus, les Autrichiens auraient pu nous infliger lii des pertes sérieuses ; nuilheureusement pour eux, leur nombre infime s'opposait à ce qu'ils obtinssent un succi's. D'ailleurs, les soldats de la légion belge s'étant jetés résolunuMit à l'eau, à droite et à gauche du pont, franchirent la rivière, et tout aussitôt, les Autrichiens, menacés
238 LA l'IŒMlKRE INVASION DE LA HELGIQUK
d'être coupés de leur retraite, durent laclier dériiiitivement pied.
Ce combat fut l'affaire de quelques instants, et tout l'honneur, — fort modeste h la vérité — en revint a Jarrv. (juand, une heure après, Luckner (h'-houcha en tète de sa première colomie. par la route de Lille, et de Carie par la route d'Ypres, Menin était complètement à nous.
C'était le premier succès d'une c^uerre qui devait durer vingt années, d'mie lutte qui devait passer par des alternatives sans nombre, et qui, finalement, nous donnant beaucoup de gloire et nous coûtant plus de 2 millions d'iionunes, devait laisser la France moins étendue qu'au })remier jour de la Révolution.
L'entrée de notre avant-garde dans Menin, particulièrement celle de la légion belge, eût donné lieu à certains désordres, si la main vigoureuse de Jarry ne se fût fait immédiatement sentir, si le général n'eût menacé les fauteurs de troubles de s'opposer à leurs tentatives par la force.
Ce fut ainsi, par exemple, qu'à peine nos troupes avaient-elles pénétré dans la ville, certains personnages, se disant membres du comité révolutionnaii-e belge, voulurent se livrer, sur les édifices, à différentes mutilations, notamment au bris des aigles ii deux têtes sculptées sur divers monuments d(> la ville. Ces actes de vandalisme ineptes n'étaient au fond (pie de ridicules enfantillages, mais ils pouvaient être le pn'*lude de brutalités d'un autre genre, et Jarrv savait par expérience qu'on n'arrête point facilement le soldat (pli s'est mis à piller ou k détruire. D'ailleurs, nous nous étions engagés à respecter les propriétés, aussi bien que les individus, et il convenait d'empêcher tout acte qui pût ressembler ii la violence. Le coiiiiiiaiidanl de l'avant-^arde si^^-nifia donc h ces icono-
].A l'UISE I)K COUllTKAI 239
clasti^s (lu'il lie toliTcrait aiiciiiu' (K'-colIatioii (rauciiii ijiMiro, et ([iio les aigles autricliieimes conserveraient leurs têtes et leurs couronnes jusqu'à ce (jue le Gouvernement français, ou tout au moins le maréchal (le Luckner, en eût décidé autrement. Cette conduite eut pour Jarry des suites dont nous aurons à parler plus lard '.
Cependant Luckner avait définitivement pris possession de Menin ; il fit camper le gros de son armée un peu en arrière, près de Werwick, établit la réserve et l'avant-garde dans Menin même, et prit ses dispositions pour exécuter, le 19, une grande reconnaissance offensive — ce ([u'il appelait une « grande manœuvre >^ — sur Courtrai.
Courtrai n'est pas aujourd'hui et n'était pas, en 1792, ])lace de guerre, mais le f(jssé naturel que forme la Lvs sur son pourtour en fait néanmoins, on plutôt eu faisait à cette époque une position miliLairc d'une certaine valeur. D'autr>' part, on savait que le colonel autrichien Mylius, qui y commandait, avait pris en avant de la ville des dispositions ([(■fensivcs qui indiquaient l'inteiitiou arrêtée de ne point se retirer sans coml>attre. Donc, le lendemain IS, l'avant-garde de Jarrv, soutenue i)ar la réserve aux ordres de Valence, se mit eu mouvement sur Courtrai pour tâter le terrain et reconnaître la force qu'on avait devant soi. La marche s'effectua iTahord sans incidents. Il y a environ dix kilomètres de Menin à Courtrai, soit deux heures et d'Miiie de chemin. La route court en droite ligne, à niveau, à travers une plaine rase, semée, à cette époque, de fermes et de censés où émergeait çà et là une saulaie, un petit boqueteau. Au Sud-Est, c'est-à- <h"re, ici, sur la droite, la Lvs la côtoie sr.f tout
1. .l/'i;i'7eH<- ilii -,'7 jiiillPl 17!)'-'. Discuuis ;i In Imri'ode l'Assonilili'c ii.ilionale de l'orateur de ce Cuiiiité révoiutiuiiiiaii'e bel{,'e (voir p. 'i'A).
2iO LA l'HEMlÈRR INVASION DE LA BELGIQUE
son parcoiH-s et lui forme une bordure infranchissable car on n'y rencontre ni gué ni pont. Nos troupes dépassèrent sans (lifficull('' les maisons de Wevelgnem, le seul village que traverse la route, mais, ii trois kilomètres plus loin, à peu près à hauteur de Bisseghem, la j»ointe d'avant-garde fut saluée d'un coup de canon.
Suivant les errements du temps, Jarry arrêta aussitôt sa colonne. Il fit alors demander à Valence, qui était demeuré en arrière, de venir se concerter avec lui, et les deux généraux, s'étant avancés ii l'abri d un petit bois d'où ils pouvaient examiner l'ennemi à leur aise, reconnurent : 1" que le colonel Mylius avait établi sa troupe dans ime série de trois retranchements (pu commandaient tonte la plaine; 2" qu'il paraissait disposer seulement de (pielques canons de bataillon ' ; 3° qu'il ne semblait avoir à ses ordres que de l'infanterie-.
Comme les deux généraux français avaient terminé leur reconnaissance, le maréchal de Lnckner, qui avait (piitté Mcnin bien après eux, les rejoignit. Valence et .larrv lui fiient part de ce qu'ils avaient vu, de l'opportunité qu'il y aurait à ne j)as différei' l'attaque, des dispositions ([u'on pourrait jtrendre pour l'exécuter. Lnckner approuva l'offensive immédiate, mais, pour paraître faire quelque chose ])ar lui-même, il tint à régler le dispositif du combat.
Les deux lieutenants du maréchal prirent seulement le temps de disposer les troupes sur les emplacements d'où elles devaient partir, de leur faire prendre des formations conformes ii l'idée tactique, et aussitôt le feu commença. Le maréchal, qui avait toujours possédé la bravoure du soldat, qui gardait encore, à soixante-dix ans, l'activité et la verdeur
t. n y av:iil ulors. à iioii jirrs dans toutes Ips armées d'Europe, de l'arlilltTic allacliéc il rinf:iiitpi-ie. ^'énéraleinont '^ pièces de :•! livres (c'esl-àdire liiiK'iinl un lioiild |icsaiil X livres de balles] par Imlaillon.
".'. Archives historiques île la Ouerre. Luckuer a Servan, 18 juin.
LA PRISE DE COt'RTRAI 241
phvsiqiiosdo la Jeunesse, s'exposa (•(uiiiiic un {^^i-onadier. .laiTV et Valence donnèrenl également rexenii)le, et nos soldats, entrainôs par cette conduite de leurs généraux, se montraient disposés à agir avec vigueur. Mais, soit que cette ardeur ne lut qu'apparente, soit que les ofticiers ne sussent pas l'utiliser, on ne la mit point à profit. Le combat dégénéra en une fusillade aussi bruyante qu'inoffensive.
Les Aulrirliiens i-estaut tapis derrière liMU's obsta<-les, et nos lignes d'attaque s'obstinaut à demeurer k une <listance [)lus ([ue respectueuse des tranchées il enlever, le coml)at, ou })lutôt la fusillade, eût })u durer toute la journée, si, sur la proposition de Jarry, Luckner, finissant par oîi il eût dû commencer, n'avait donné l'ijrdre aux (roiq)es de Lavant-garde de s'élever l)i-ogressivement sur le flanc gauche des Autrichiens. C'était la manœuvre à exécuter dès le commencement de l'action. Effectivement, le colonel Mvlius n'eût pas plus tôt connaissance de ce mouvement qu'il en saisit la portée et le danger ; quelques instants après il ordonnait là retraite.
La lutte, qui avait duré trois heures, nous coûtait un tué et environ une douzaine de blessés ; quant à l'ennemi, ses pertes étaient également insignifiantes; elles se bornaient à un très petit nombre d'hommes hors de combat, à 1 pièce de canon ])erdue, à 5 chevaux pris ou tués. « M. de Jarry et M. de Valence, écrivaitle soir même le maréchal de Luckner au général Dumonriez, ont secondé mes vues d'une manière distinguée, et méritent les éloges les plus complets'... Us ont réellement, indépendanunent du courage, déployé de l'énergie et des connaissances vraiment militaires'.
« Si l'entrée de nos trf)upes dans Menin avait été
1. Archives histi'riiiues de la (iuerre. Luckner à Servan, 18 juin.
242 l.A PRKMIKRE INVASION DE LA MELGIQUE
accueillie jias les; l>cli;t's avec joie, celle (Lins (\>ui'Uai fut pour nos soldats un véritaMe trioinplie'. Les liahitants (lépouillèreiit, en notre laveur, leur llej^nne haiiituel, les démonstrations d'alléi^resse furent bru vantes et siixnifîcativcs. « Ils nous oui reçus, écrivait le len<lemain un témoin oculaire, commodes amis qu'on attendait avec impatience; ils protestent (|ii"ils inourn»nt avant qu'on nous chasse d'ici-. »
La ville en notre i)ossession, Luckner y laissa lavant-j^arde do Jarry et établit à proximité, un peu en arrière, en retrait, la réserve, dont Valence passa quelques jours après le commandeujent au maréchal de camp Achille du Chàtelet. Le lieutenant général de Carie eut nominalement l'autorité sur ces deux généraux de brigade, mais il continua de séjourner à Menin, où campait le gros de sa division, de sorte que, d'une façon réelle, le conmiandement de Coui'trai fut exercé par Jarr}".
Cependant l'entrée en Belgique de riirmée française, la prise de Menin le 17, renlëvement de Courtrai le 18, avaient surpris les Autrichiens. N'ayant dans les Pays-Bas qu'une trentaine de mille hommes, obligés de garder avec ce mince effectif une population inquiète et malveillante, contraints à faire face, du coté de Courtrai, ii l'armée de Luckner, vers Maubenge au corps de Lafayettc, ds attendaient non sans anxiété la poursuite d'ime offensive qui ne maïKiuerait pas d'éti'o énergi(jue, si on la jugeait par ses dc'buts.
Cependant, contrairement à toutes les prévisions, le lOjidn se passa sans que l'armée française continuât son mouvement en avant; même immctbilité le
I. « Loixina la triinpc est cnln'i' en ville, t'Ilo n élé rcv»»' avec lontcs les fléni'iii>li;iti<ins ili- joie et il îillofiresse imaniiiaMes. » (Luckiirr à Servan. 18 juin- Aichivcs ilc la Oiicni'.)
■J. Leilre «le Cmirlrai, en rtale du 18 juin. Moniteur du 20.
LA PRISE DR rorRTKAI 2i:\
loiuloinain. le siii'lon(l(Miiain, le ti'oisieiiie joui', i^es Autricliions respirèrent. De la cause qui arrêtait l*inii)étuosité provorbiale de Luckner. nos ennemis se soueiaicMit peu ; ils ne voyaient qu'un fait, les suites de cet arrêt iuijtrëvu, absolu, cadavérique. Et à la manière des poltrons (pii deviennent subitement provocateurs ([uaud ils aperçoivent chez leur adversaire une tinndité qu'ils n'avaient pas tout d'aboi-d soupçonnée, ils passèrent instantanément de la pusillanimité à l'audace, conjecturant justement que, si nous n'attaquions plus, c'est que nous nouons croyions plus en état de le faire. Ils abandonnèrent donc à leur tour la réserve dans laquelle ils étaient demeurés jusque-là, et commencèrent à pousser vers Courlrai des pointes d'abord hésitantes, mais qui n'en témoignaient pas moins d'un changement radical dans le moral de notre adversaire. Nous laissâmes approcher ces indiscrets sans leur donner sur les doigts. Ils recommencèrent. Le lendemain, ils agirent avec plus d'audace, ils s'installèrent à notre barbe, rejetèrent dans la ville les quelques postes avancés que nous avions envoyés — à trop courte distance — aux extrémités des faubourgs, finirent, en un mot, i)ar nous bloquera leur tour dans notre conquête.
Ce fut le 24 juin, c'est-à-dire six jours après que nous avions enlevé Courtrai, que les Autrichiens exécutèrent leur première reconnaissance offensive.
Ce jour-là, ils se présentèrent sur la route de Gand, en débouchant d'Haarlebecke, et attaquèrent, comme nous l'avons (ht, nos postes avancés. M. Achille du Châtelet, maréchal de camp, le successeur de V^alence au commandement de la réserve, se porta à leur rencontre à la tête de plusieurs bataillons et parvint à les contenir. Blessé grièvement à la jambe
244 Î,A PREMIERE INVASION' DE LA RELGIQrE
•jauclie', le ^cm'ial diiL leiilreitlaiis Menin; cependant, sa présence avait été salutaire et avait assuré le succès (le notre contre-attaque. Le lon<lomain25 et le surlendemain '2(5, les Autrichiens renouvelèrent leurs efforts sans aboutir, mais, le 27, ils repoussèrent une tentative effectuée par nos troupes pour les chasser de leurs positions, et nous ramenèrent vers la place assez vivement. Ce succès exalta la confiance de l'ennemi. Encouragé d'ailleurs par l'inertie de Luckner, qui laissait sommeiller à Wervick le gros de ses forces, le général Beauliou pouvait mettre en ligne contre notre seule avant-garde un effectif double ou triple de celui dont disposait Jari-y. 11 était donc dans des conditions très favorables pour témoigner de la hardiesse, et il n'hésita pas à en montrer. Cédant aune inspiration de ce genre, Beaulieu dirigea le 28. entre huit et neuf heures du soir, c'est-k-dire à l'entrée de la nuit, une attaque générale contre la périphérie Nord et Xord-Est de la ville, avec des effectifs coiisidéraldes. Toutefois, cette offensive n'aboutit qu'à un insuccès. Les rapports offi<iels sur ce combat n'existent plus, mais, s'il faut eu croire une lettre privée écrite le lendemain par un de nos officiers, les Autrichiens eussent été contraints de se retirer après avoir subi des pertes sensibles. C'était donc bien un échec. Néanmoins, le moral avait repris le dessus chez nos adversaires et ils t(Miaiont absolument à nous faire sentir ce changement. •< D'ajjrès le mauvais succès que reiiuemi avait eu, écrit le témoin oculaire que nous citions tout à Iheure, on ne pouvait pas croire qu'il aurait la témérité de faire une nouvelle et prompte tentative. » Ce fut pourtant ce à quoi il se décida. Effectivement, h^ 2i), à la
1. Journal de larmpe du Noifl. tenu pai' le sous-chef <l'élat-major Beauharnais. A/onileur du 21* juin.
],A l'RISK DK (^^URTRAI 245
poiiiti' (lu j(»ui\ cost-ii-dii'o, dans cette saison, à trois heiiros (lu niatiu, les troupes autrichieuiu's oiivi-ii-cut à nouveau le feu.
Nous ripostâmes avec énergie, et le combat, entremêlé comme la veille d'alternatives de succès et de mouvements rétrogades, finit de la même façon (|ue la veille encore, par la retraite des Autrichiens. Il avait duré cinq heures.
l)'ai)rës la version à laquelle nous nous référions un peu plus haut, l'ennemi « avait très mal manœuvré et avait si mal conduit son canon » que la plupart des projectiles d'artillerie avaient porté dans la ville. « Tout sert à nous convaincre, continuait notre correspondant, que l'ennemi a ])erdu plus de 300 hommes, car on a vu suivre 8 caissons de morts entassés les uns sur les autres, ainsi que jdusieurs voitures, et on sait qu'il en a encore enfoui dans différents endroits sur son passage ' . »
Cependant, le général Jarry avait pu constater, dès la cessation du feu, que les Autrichiens ne s'étaient pas retirés aussi loin (|n'aurait pu le faire supi)Osei" la lettre précédente; ils avaient, au contraire, laissé des postes en des [)oints si i)roclies de nos positions que d'un moment àTautreilspouvaient nous contraindre à évacuer entièrement le faubourg. Installés derrière des maisons à l'abri desquelles ils avaient pn cheminer et même amener du canon complètement à convert, il leur demeurait loisible, en occupant les toits on seulement les étages supérieurs de ces habitations, non seulement d'obtenir des feux plongeants qui commanderaient tons les ouvrages (jne nous avions élevés pour abriter nos batteries, mais même d'avoir des
I. Extrait d iinc lettre ilii •• ciuiip de la Ma};delaine(sous Lille) contenant le détail authentii|iie di- I affaire qui a en lien à Cmirtray, le 28 et le 29 juin \''.fi ... O'ite li'ilre. ni est aux Aiiliives de laCun'ire (29'juin), a (Hé publit-e pai- fra^'nmnts dans le Moniteur.
246 LA PREMIKRE INVASION DE I,A RELiilQIE
vues dans la ville et d'v suivre tous nos mouvements.
Déjà, pendant l'action qui venait de prendre fin, nos canonniers avaient eu à souffrir du feu des chasseurs tyroliens armés de carabines à plus longue portée que les nôtres. Qu'adviendrait-il quand une organisati(jn réfléchie et complète aurait fait de ces maisons avancées des réduits solides et bien abrités?
Jarrv sentit la nécessité de faire disparaître immédiatement ce danger, qui compromettait non seulement la sûreté de nos avant-postes, mais celle du gros de l'avant-garde cantonné dans la ville : seule une vigoureuse offensive, l'enlèvement de haute lutte de ces maisons menaçantes pouvait le débarrasser de cette épée de Damoclès. Mais, pour tenter cette entreprise contre des troupes supérieures en nombre et déjà retranchées, il était de toute nécessité (pi" il fût soutenu par la réserve; il était morne urgent (pie le gros de l'armée fit au moins mine de se porter en avant. Malheureusement, Jarrv savait déjà que ce n'était point à une marche de ce genre que songeait Luckner; il t'tait informé que la retraite sur Lille el Yalencienues était une mesure décidée au quartier général', et cette nouvelle, encore ignorée de l'armée, augmentait son embarras. Effectivement, si nous laissions les .\utrichiens s'installer dans les maisons dont nous avons parlé, maisons qui dominaient, comme on la dit. non seulement nos retranchements, mais lajjlus grande partie de la ville, comment l'avaut-garde pourrait-elle entamer la retraite sans être poursuivie Tépée dans les reins par un ennemi qui verrait tous nos mouvements et discernerait le moment précis où nous coiiiniencerions ncdre marche rétrogivide?
1. Viiir la IpUic de Jany («le Pii'seau. !i jiiilli'l) citée |iliis loin. |i. .'.Vi.
LA PllISIi: DK (OLRTRAI 2'i-/
Il fallait (Idiu-, à quchiue prix (|ii(' ce lïit. rcroiilerles avaiit-postos de l'ennemi, afirandir la zone (h' luan(tnivi'o qni nous séparait d'eux, et, de plus, (h'iruiic uu observatoire d'où le général Beaulieu eût pu faire tuer nos eanonniers derrière leurs pièces, avoir des vues sur la ville, compter nos hommes, distiuguei- nos mouvements, prendre enfin ses mesures pour iutpiic'ter notre retraite de la façon la plus compromettante, la })lus dangereuse.
Le péril était notoire, imminent, si évident que ses ])ropres soldats le signalèrentàJarrv. Et, comme pour donner une démonstration palpable de sa réalité, une balle, partie de la maison la plus prochaine, vint atteindre légèrement le général et se perdit dans les basques de son habit'.
La situation devenait donc de moment en UK^nent plus grave, plus urgente ; comment résoudrait-on le problème (pi'elle posait? Evidemment, nous nous trouvions, ;i Courtisai, entre deux alternatives qui primaient toutes les antres : ou bien il fallait se résigner à évacuer le jour même la place, ou bi(>n n(Uis devions chasser rennemi de sa position. Mais, en admettant qu'on s'emparât du iiâté d<' constructions dans lequel les Autrichiens étaient en train de s'établir, il était hors de doute qu'ils le réoccuperaient, avec le même danger ])our nous, aussitôt ((ue nous batti'ions en retraite — ce qui ne jjouvait tarder. Il fallait donc, non pas seulement expulser reunciui de ces constructions, mais rempécher d'y revenir, et, pour atteindre ce but, il n'existait qu'un moyen, c'était de les détruire, de niveler ces maisons au sol, d'en faire table rase, et pour cela, la méthode la {dus prompte, la plus sûre, c'était l'incendie.
1. Archives historifiues ûc In (iiii'iif. LiickiiiT à Lajaril. :!0 juin.
248 LA l'RKMlKKl-: LNVASloN DE LA BELGIQUE
Sans doute, la mesure avait quelque chose de barbare, qui cadrait mal avec nos j)rincipes et nos promesses récentes ; mais le salut de rarmée obligeait à passer sur toute considération de sentiment. Néanmoins, en prenant, sous la pression d'une inéluctable nécessité, la résolution à laquelle il s'arrêtait, Jarrv voulut constater solennellement qu'il n'agissait que contraint par les procédés militaires inusités, en dehors du droit de la guerre, emp-loyés par les Autrichiens, et il fit porter immédiatement au général Beaulieu une lettre dans laquelle il essayait de rejeter sur l'ennemi la responsabilité de cette exécution.
Cette communication, adressée à « MM. les généraux autrichiens », un parlementaire la remit aux avant-postes; elle était conçue dans les termes suivants :
u Messieurs,
« Depuis plusieurs jours vos chasseurs et vos avantpostes ne l'ont d'autre métier que d'avancer la nuit, de s'embusquer dans les haies elles maisons les plus voisines du contour de la place, pour assassiner quelques individus à la pointe du Jour. Ce matin, vous avez amené du canon a leur suite, qui a profité des maisons voisines pour tirer sur nos batteries... Vous aurez donc à vous reprocher. Messieurs, l'incendie et la dévastation occasionnés aujourd'hui dans les faubourgs de Courtrai... Pour éviter d'en venir à ces extrémités, j'avais défondu toute incursion, toute reconnaissance au delii des faubourgs. Nos postes ne vous ont point inciuiétés, vous êtes donc sans excuse ; vous faites le mal dans votre pays sans un but que vous puissiez justifier par des raisons de guerre. Il ne tient qu'à vous. Messieurs, de rendre
LA PRISF, DE rnURTKAl 2t9
la ^iiorrc plus dduco vt plus utile aux vues do votre souveraiu. Défeiidez-voiis si on vous (i/tafjHc, nuiis ne harcelez pas sans objet ni succès mes avantpostes, il moins que vous ne veuilliez me forcer ii tout incendier '. »
Les théories de Jarrv paraissent aujourd'hui extraordinaires. Reprocher au général autrichien de profiter de l'obscuiùté de la nuit pour approcher ses tirailleurs de Couiirai, trouver mauvais ipTil al)ritàt ses canons derrière des maisons pour tirer sur nos batteries, exii^er de lui « qu'il se défendit si on l'attaquait », et lui interdire tout droit à Toffensive étaient des prétentions qui sembleraient de nos jours exorbitantes. Elles Tétaient l)eaucoup moins à la fin du xviii" siècle, comme nous le dirons plus loin ; toutefois, Beaulieu ne voulut point les admettre, et il répondit immédiatement à Jarry par la lettre suivante :
u Monsieur,
« A^ous dites dans le courant de votre lettre (jue
votre devoir vous ordonne d'être un incendiaire'
Dans la guerre que vous ou votre nation avez ru Ir jilais'ir (le i/éclarer^ non seulement à S. M. le roi de Bohême et de Hongrie, mais aussi à tous ses sujets, qui cependant ne prennent point les armes contre vous et ne savent ce que vous voulez, vous vous emparez d'une place sans défenses et sans remparts, qui ne vous appartient pas, que vous fortifiez et <lont vous brfdez les maisons sous de faux prétextes ])our pallier votre crime. Mais, (jnelque mauvaises qu(^
I. Archives histoi-iijiics dt- la GuLTi-e. •,".) juin. Momti'ur tin !) jiiilli-l.
250 LA PREMitUE INVASION DE LA BELGIQUE
puissent être les lois en France, elles ne le seront jamais assez pour négliger la punition que vous méritez en commettant un forfait atroce, qui pourrait conduire à des représailles, mais que riionnéte homme désapprouve et a eu horreur. Je peux me persuader que nous n'userons jamais de semblal)l('s moyens, et votre lettre inutilement trop longue n'en imposera à personne '. »
Il était difficile do prétendre que Beaulieu eût complètement tort, mais déjà il était trop tard pour se rendre à ses raisons, et une immense colonne de fumée annonçait au loin que Jarrv avait mis à exécution sa menace. Alimenté par quelques barils de poudre disposés dans les premières maisons par l'ennemi-, soit pour le service des batteries, soit pour des travaux de mine, l'incendie prit en quelques instants des proportions considérables, et les Autrichiens durent reculer devant cet auxiUaire inattendu de la défense, qu'ils n'avaient aucun moyen de combattre. Une vigoureuse offensive de la part de nos troupes accentua d'ailleurs cette opération. Bientôt l'ennemi, entièrement déposté <les positions qu'il avait conquises la veille, se retira hors de portée non seulement du canon, mais même en dehors de nos vues.
L'incendie durait toujours.
A ce moment — dix ou onze heures du malin — la ruine des maisons les plus voisines. l'effondnMnent de l'obsei'vatoire dont la destruction avait pani tout d'abord indispensable, était un fait accompli : il n'en restait plus que quelques pans de unir calcinés qu'un coup de pioclie nivellerait facilement au ras du sol. Jarrv eût pu jjrendre des mesures pour arrêter le feu qui