VALUT
Dans la nuit du 44 juillet, les Âutrlcbiens attaquèrent Orchies. Dumouriez écrivit aussitôt, non pas à Lafayette ou à Luckiier, non pas au ministre, mais à TAssemblée législative. Sa lettre fut lue dans la séance du 18. J'ignore, disait-il imperlinemment, s'il existe un ministre de la guerre; de deux généraux d*armée. Tua est en route pour la Moselle ou à Paris, Tauire est presque sur la même route ; on a Tair de regarder U frontière des Pays-Bas comme indifférente et avec deux armées qui se croisent à une vingtaine de lieues d*ici, il ne se trouve même pas de quoi exercer une défensive honorable. Il racontait Tattaque d'Orchies par les Impériaux ; il louait le courage des volontaires de la SomnM, qui s'étaient battus pendant trois beures avec sangfroid; mais il ajoutait que les Autrichiens menaçaient le camp de Maulde et que sa petite armée devenait la seule ressource de la Flandre. Il est possible, concluait Dumouriez, que cette circonstance m'empêche de partir pour Metz ou même qu'elle amène d'autres dispositions de la part de l'Assemblée nationale et du pouvoir exécutif.
Le lendemain (19 juillet), nouvelle lettre de Dumouriez à l'Assemblée. J'ignore encore, écrit-il, s*il y a un ministre de la guerre et je crois devoir m'adressera l'Assemblée pour l'instruire des circonsianees grafes qu'a fait naître le départ de M. Luckner. Il annonce que les Autrichiens se sont emparés de Bavay, qu'il ne peat quitter sans danger ce département du Nord où il est né et dont il a la confiance; s'il emmenait à MeUE, comme le veut Luckner, l'arrière-garde de l'armée, il ne resterait plus en Flandre assez de troupes pour repousser l'agression des Impériaux.
Vainement, daus la séance du 20 juillet, Lacuée s'^ tonne que Dumouriez feigne d'ignorer l'existence du ministre. Vainement Mathieu Dumas accuse le général de désobéir au roi et au maréchal, son supérieur hiérarchique. Arthur Dillon, nommé commandant de Taile gauche de l'armée du Nord et de toutes les forces da Flandre, se laisse persuader par Dumouriez. Un conseil de guerre s'assemble à Valenciennes. On y déclare que le département du Nord court le plus grand péril et qu'il
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fatil y garder la deuxième division que commande Dumouriez, jusqu^à la retraite des Autrichiens. En réalité, le danger n'était pas aussi grave qu'on le proclamait; il Défaut en Flandre, disait justement Lafayette, qu'nn très petit corps pour manoeuvrer entre les places, et un mois plus tard, Dumourlez ne craignait pas d'appeler dans TArgonne les troupes du camp de Maulde ^
Cependant Luekner attendait avec Impatience son arrière-garde qui ne venait pas. Dumouriez n'avait pas dai^é l'avertir, et le maréchal n'apprit la décision du cmEiseil de guerre que par le ministre d'Abancourt. On imagine la colère du vieux soudard : Dumouriez v. se permet de changer mes ordres » ; 11 oublie les devoirs d'un Ueutenant^général subordonné à un maréchal de France; il montre un esprit d'indépendance contraire aux prlBcipes des lois militaires; 11 s'arroge de son furopre ebef le commandement des troupes du Nord ; il faat qu'il sait puni : si sa désobéissance reste sans châtimeBt, l'armée est perdue 1
Mais ropfnion était favorable à Dumouriez. D'Abaneetirt répondit à Ijuckner que la conduite du général lui paraissait «c extrêmement repréhensible », mais qu'il n*osalt désapprouver la délibération du conseil de guerre de Valeociennes. Luekner, à son tour, écrivit qu'on se moquait de lui. puisqu'on changeait ses plans sans le consulter; que ses troupes étaient réduites aux deux tiers ; qu'il ne répondait plus de la défense de la Lorraine •.
Ainsi, à la veille de l'invasion prussienne, les généraux tournent leurs regards vers la capitale et se soueient beaucoup plus de l'Assemblée et du roi que de renneml qui s'approche. Le 10 août survient, et la Cfaerre civile est sur le point d'éclater et de se joindre à ta guerre étrangère ; un instant, l'insurrection des troupes de Sedan semble répondre à l'insurrection du penaple de Paris, et tandis que les coalisés franchissent la froftlrère, Lafayette essaie d'entraîner ses soldats MMre i'Assemfblée I
1 Lafayette à Lajard, 8 juillet, et M/m,, III, 499. « Corresp. de Luekner et de d'Abancourt, 25 juillet-1" août (arch. guerre).
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YI. Lafayette a rendu de grands services à Parmée française. Actif et désireux de se signaler, il accoutuma ses soldats à supporter la fatigue et à voir rennemi; grand, mince, bien fait, il avait l'extérieur du commandement ; son rôle sous la Constituante et ses prouesses d*Amérique augmentaient le prestige qu^exerçait sa personne. Mais son attention se portait moins sur Tennemi du dehors que sur celui du dedans; il avait juré d'anéantir la faction jacobine, et le 22 juin, en exposant à Lajard la situation de son armée, il ajoutait : t Tous ces objets, quoique bien intéressants, le sont encore moins que notre situation politique ; c'est sur elle que doivent se porter les efforts de tous les bons citoyens ; mon combat avec les factieux est à mort, et je veux le terminer bientôt, car, dussé-je les attaquer tout seul, je le ferai sans compter ni leur force ni leur nombre K » On sait qu'il écrivit à la Législative pour lui dénoncer les c usurpations », les « maximes désorganisatrices » et la c fureur délirante » des jacobins ; qu'il parut le 28 juin à la barre de TAssemblée et lui déclara qu'il fallait c détruire la secte qui envahissait la souveraineté et tyrannisait tous les citoyens » ; les armées, disait-il, doivent être assurées par des actes décisifs de TAsseinblée que la Constitution ne recevra aucune atteinte au dedans, tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors.
Tout autre, à la nouvelle du ^0 août, aurait aussitôt marché sur Paris. Lafayette voulut rester fidèle à la Constitution et refusa de la violer, même lorsqu'elle était violée par ses adversaires. La Constitution portait que les troupes ne devaient agir dans le royaume que sur la réquisition des c6rps administratifs. Faire une grande manifestation de la province contre Paris, rallier autour de la municipalité de Sedan toutes les municipalités et autour du conseil général qui siégeait à Méziôres tous les conseils généraux de France, former soit à Ghftlons soit en Flandre un congrès des départements qui se serait déclaré investi de tous les pouvoirs, être le Washing» ton de cette assemblée, tel fut le dessein de Lafayette.
1 Lafayette à Lajard, 22 juin (arch. guerre).
L'ARUÉtS FRANÇAISE 53
Sûr du concours de Desrousseaux, maire de Sedan et de l'adhésion du conseil général des Ardenoes, il écrit à l'un el à l'autre qu'il se met à la disposiLion du pouvoir civil. On l'approuve ; les corps adminislratifs de Sedan répondent qu'ils sont résolus à maiulenir la Constitution et le conseil général de Mézières décide de ne pas publier les décrets de l'Assemblée.
Le soir du U août, trois commissaires de la Législative, Kersaint, Antonelle et Peraldi, arrivent aux portes de Sedan. Un lieutenant-colonel de volontaires, Bruat, frère du député, accourt au devant d'eux, les avertit qu'ils seront arrêtés. Ils entrent néanmoins. On les arrête, on les mène à l'Hôtel- de- Ville, on les interroge. Ils se nomment et déposent sur le bureau leurs passe-porta, leurs commissions, le décret qui suspend Louis XVI. Mais on refuse de reconnaître leurs pouvoirs qui ne tendent qu'à tromper la nation et à soulever l'armée contre ses gênéraus. On se récrie contre le décret qui n'est qu'une violation outrageante de la ConstituUon et un acte monstrueux. On les relient comme otages, on les conduit au chAteau, on tes remet à la garde du colonel Sicard pendant qu'autour d'eux retentissent les cris Vive ZafayeUe! Une proclamation alGchée sur les murs de Sedan invite les habitants de la ville à rester fidèles à la Constitution et à s'unir contre les agitateurs de la capitale qiti veulent répandre dans la cité et jusque dans l'armée le mépris des lois et la guerre civile.
Cependant Lafayette envoie à tous les membres de l'Assemblée, à tous les directoires de département, aux principales municipalités de France les arrêtés de l'administration des Ardennes. Il recommande à ses troupes de se rallier autour de la Constitution qu'elles ont juré de défendre jusqu'à la mort. Il ordonne à tous les généraux soumis à son commandement de faire prêter de nouveau à leurs régiments le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi. Les chefs de corps réunis à Douzy, chez le colonel Stengel, rédigent une adresse à leur général; ils veulent, disent-ils, la Constitution tout entière ; ils ne reconnaissent pas une assemblée qui s'attribue illégalement le pouvoir exécutif; Ils ont pleine eonflaaee ea Lafayette et le suivront partout où 11
voudra les conduire pour délivrer le roi ei châtier les factieux. Le Veneur a ssemble au camp de Taux les chefs de bataillon et leur fait signer une lettre qui engage Tarmée à rétablir le roi, représentant héréditaire de la nation : a Soldats, voulez-vous marcher sous les éieftdards de la loi ou sous ceux de Pétion ?» En Flandre, Dillou obéit aux ordres de LÉafayette et proteste hautement coûtre le 40 août : « On assure que la Constiiutifia a été violée ; quels que soient les parjures» ils soot las ennemis de la liberté française, et le général saisit cette occasion de renouveler le serment de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour le maintien delà Gonsr titutlon de 4794 ^ »
Mais, de son côté, TAssemblée législative prenait en toute hâte des mesures vigoureuses. Elle déclara les ad* miuistrateurs des Ardenues et de Sedan persooiieUement responsables de la liberté de Kersaiut, d'Aaionelie et de Peraldi. Elle ordonna Tarrestation du maire de Sedan el des membres du directoire de Mézières. EQe fit partir trois nouveaux commissaires, Isnard, Quinette, Baudin, qu'elle autorisait à requérir la force publique, et proclama iniâme quiconque refuserait d'obéir à leur réquisilion. Elle décréta le renouvellement de U>u4es les administrations des départemenls, avec la clause expresse que les patriotes pourraient être réélus. Elle ao» cusa Lafayette du crime de conspiration contre la liberté et de trahison envers la nation et défendit à tous les fonctionnaires de lui prêter assistance. Elle décida que Dillon avait perdu la confiance du pays. Elle ûi envoyer aux armées les pièces trouvées chez le roi et chez rintendant de la liste civile de Laporte ; ces pièces qui dé* montraient les relations de Louis XYI avec les émigrés et ses desseins de contre-révolution, devaient être Ims à la tète des compagnies et dans les chambrées. Btle rédigea une adresse aux troupes de Sedan et leur rappela que « la nation répandrait sur eux do nouveaux bienfaits en effaçant jusqu'aux dernières traces de distinctions aristocratiques qui survivaient encore à la Ré* voiution dans Tarmée de la liberté et de l'égalité ». Une
» Monit. des 20, 21 , 22, 27 et 30 août.
l'akméb française 55
autxe adresse aux départements disait que l'Assemblée était le point de ralliement nécessaire, qu'on ne pouvait se séparer d'elle sans trahir la patrie, qu'il fallait s'unir au corps législatif pour combattre les armées étrangères et maintenir rinvlolabiiité du territoire.
Les décrets succédaient aux décrets. Mais déjà la fortune avait tourné, et Lafayette se voyait abandonné des départements et de l'armée. Le directoire de l'Aisne voulait le livrer à l'Assemblée A Soissons et à Reims, Kersaint, Antonelle et Peraldi avalent été reçus aux cris de vive la nation et de vive r Assemblée I A Reims, la commune et la garde nationale avaient écrit qu'elles ne reconnaissaient d'autres rois que les législateurs. Au camp de Maulde, Dumouriez refusait de taire prêter à ses troupes le serment exigé par DlUon. Au camp de Maubeuge, Dillon, consterné de ce refus, apprenant la résolution du directoire de l'Aisne, voyant les officiers et les soldats garder le silence à la prestation du serment, se rétractait fort péniblement et cessait de correspondre avec Lafayette. A Metz, Luckner se contentait de gémir. A niais bourg, à Wissembourg, à Lauterbourg, les commissaires de TAssemblée, Carnot, Coustard, Prieur de la Gôte-d'Or et Ritter étaient accueillis par les acclamations des troupes ; Ils réunissaient Tétat-major de Biron : « Vous soumettez-vous, disait Garnot, purement et simplement aux décrets de TAssemblée, oui ou non? » Oui, sans restriction, répondait Biron. Oui, répondaient après leur général la plupart des officiers de Tétat-major. Les commissaires ne destituaient que Victor de Broglie, Gafiarelli du Falga, Briche, Rouget de Lisle et quelques autres K
Cependant, le 45 août, a lieu dans la plaine de Sedan la revue des troupes de Lafayette. Le général, accompagné du maire et de la municipalité de la ville, fait lire la formule du serment ; mais pas uue voix ne crie vive Lafayette^ et on entend de divers côtés vive l'Assemblée. Les compagnies de canonniers ne veulent prêter d'autre serment que celui d'être fidèles à la nation et à ses représentants. Les volontaires de l'Allier refusent de
* Monit. des 20 et 22 août.
lever la main et un capitaine sortant du rang dit au général : c La liberté, Tégalité, rAssemblée nationale, voilà les seuls noms qui puissent entrer dans nos serments. » La compagnie des grenadiers de Mayenne-et -Loire imite le bataillou de TAUier. Les jours se passent; on apprend que rAssemblée a destitué Lafayette ; des émissaires venus de Paris, entre autres Westermann, se répandent dans le camp; quelques-uns, pour mieux se déguiser, se présentent comme recrues. Lafayette laisse distribuer à ses troupes les journaux de Paris et mettre à la poste des pétitions contre lui; il veut, dit-il, laisser à ses adversaires des moyens qui seraient indignes de sa cause. Bientôt Tarmée regarde la résistance de son général comme une révolte. Plusieurs veulent sauver sa vie; la plupart disent tout haut que Lafayette est un traître qu'il faut livrer pieds et poings liés à TAssemblée. La cavalerie hésite encore, mais l'infanterie et surtout rartiilerie se prononcent avec éclat contre le général. Le colonel du 6^ régiment, Galbaud, a refusé d'assister à la réunion de Douzy, qu'il déclare illégale; les canonniers, écrit-il au Moniteur, n'ont jamais été la dupe de Lafayette, on les décorait du titre de factieux, mais ils ne voulaient pas encenser Tidole du jour ni se séparer de l'Assemblée S Lafayette se jugea perdu. Il prit les dispositions néces* saires à la sûreté de l'armée. Il écrivit une lettre antidatée du 13 août, dans laquelle il prenait sous sa responsabilité unique et personnelle toutes les mesures de résistance à l'Assemblée. Il fit ses adieux à la municipalité de Sedan et à ses soldats. Le 19 août il passait la frontière avec tout son état-major *. Il tomba dans les avant-postes autrichiens et fut arrêté. Il aurait échappé s'il l'avait voulu : ses compagnons s'étaient saisis d'un
paysan qui devait leur servir de guide, mais cet homme
1 Monit, du 22 août (lettres de Sedan et discours d'un sergent de l'Allier, député par ses camarades qui s'étaient cotisés pour payer son voyage) ; Monit, du 27 août (lettre de Galbaud], et du 2t août (lettré du canonnier Deprez] ; Lafayette, Mém,^ IV, 395 et 400 ; lettre à M"* d'Hénin, IV, 479. Tous ces faits sont peu connus.
' Daverhoult tenta de le rejoindre ; des douaniers le poursuivirent; il se tira un coup de pistolet et mourut quelques jours après {Momt. du 25 août).
L*AKHiB FRAMÇAISB 57
ly refusait obstinément; Lafayette le relâcha au lieu de Lui faire peur. La nouvelle de son arrestation fut accueil- Lie dans le camp des alliés avec les plus vifs transports ; la justice de Dieu, disait-on, avait livré un homme abominable au destin qu'il méritait; on le regardait comme coupable du crime de lèse-majesté ; on croyait qu'il prêcherait partout l'insurrection, s'il était remis en liberté; il fallait donc le tenir sous bonne garde et le mettre dans une forteresse jusqu'au jour où Louis XVI restauré voudrait bien décider de son sort. Monsieur, lui écrivit le duc de Saxe-Teschen, on ne vous a point arrêté ni comme constitutionnel ni comme émigré; mais c'est TOUS qui avez été le fauteur de la Révolution, qui avez donné des fers à votre roi, qui avez été le principal instrument de toutes ses disgrâces; il n'est que trop juste qu'on vous retienne *.
VII. Telle était après le 1 août la situation de l'armée française. L'Europe la jugeait incapable de faire face à rinvasion prussienne. Mais cette armée était entièrement dévouée à la Révolution; elle aimait avec passion le nouveau régime; elle voulait combattre, souffrir et mourir pour la cause de la liberté.
Elle devait tout à la Révolution. La Révolution avait renversé les barrières que le manque de naissance, de fortune ou de faveur opposait encore au mérite. Elle avait proclamé que tout Français était admissible aux grades militaires; elle avait donné à tout soldat qui servirait seize années, les droits de citoyen actif; elle avait établi l'égalité entre les régiments de même arme et augmenté la solde, accordé la décoration militaire aux officiers de tous grades après vingt-quatre ans de services révolus, une pension ou les Invalides à tout militaire qui aurait trente ans de services et cinquante ans d'âge, le maximum de la retraite du grade à quiconque serait blessé à la guerre et désormais incapable de porter les armes, des pensions particulières à ceux qui contracteraient des infirmités au service. Un vieux capitaine du 6® régiment
' Mém. dtt Vaublanc (récit de La Tour-Maubourg) ; Vivenot, Quellen, U, 180 et 192, Reu88 à Saxe-Teschen ; Saxe-Teschen à Lafayette.
avouait à Lafayette qu'il n'aimait pas la Révolutioii* mais qu'il se battrait pour elle parce qu'elle lui donnait la retraite que lui refusait rancien régime ^.
L'armée avait donc insensiblement donné son affectioa au pouvoir législatif. G était à TAssemblée qu'elle ezprl» mait directement ses désirs. Les sous-ofticiers et les soldats voyaient dans la réunion des représentants de la nation le seul pouvoir légitime, le seul qui leur rendait, justice et accueillait leurs plaintes. En avril 4790, las cbasseurs de Normandie et le régiment de Golonel-généh raJ, retirés dans la citadelle de Lille, disaient au lieutenant du roi qu'ils attendraient la décision de l'Assembiée.. Une lettre du président de la Constituante ramenait au devoir la garnison de Tarascon et apaisait les plus graves désordres.
Avec quel enthousiasme l'armée s'était ralliée autour de TAssemblée, lorsqu'elle avait appris la fuite de la famille royale 1 La Constituante prescrivit alors un nouveau serment pour les troupes de ligne et les gàrdtt nationales ; ce serment enjoignait de maintenir la Gonsti* tutiou, mais il portait aussi qu'il fallait a mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères et n'obéir qu'aux décrets qui seraient rendus en conséquence par l'Assemblée nationale ». U fut prêté partout avec la plus grande solennité et le plus imposant appareil. Jusque-là, dit Bonaparte, si j'eusse reçu l'ordre de tourner mes canons contre le peuple, je ne doute pas que l'habitude, le progrès, l'éducation, le nom du roi ne m'eussent porté à obéir, mais le serment national une fois prêté, c'était uni; je n'eusse plus connu que la nation ^
Après le 10 août 4792 comme après le 20 juin 1794, l'armée ne connut plus que la nation. Le retour de Yarennes, assure Lavallette, avait détruit la majesté du trône; tout sentiment d'amour et même d'intérêt pour le monarque était éteint dans le cœur du soldat : on ne comprenait plus la nécessité d'un roi; l'armée ne tenait plus à lui par aucun lien *.
* Lafavette, M(fm,, III, 297.
> Las Cases, Mémorial de Sainte- Hélène. V, 239 (3 août 1816).
3 Lavallette, Mém. et souvenirs, 1831, 1, 53 et 70; cp. BowUé,
L'ABMB£ FRANÇikISB 59i
Beaucoup d'oificiers étaient encore attachés au roi et à la CozistlLutioiD de 4794. Les colonels et les lieutenantscolonelsî, mandait Bixou à Servan, ne me paraissent pas très patriotes et il est plus prudent de les surveiller que de leur accorder une grande confiance. Le nom du roi, écrit le duc de Raguse, avait encore une magie que rien n'avait altérée dans les cœurs droits, la majorité des élèves de récole de Ghàions était royaliste constitutionnelle et j'appartenais à cette nuance d'opinion K Après le 10 août^ le maréchal de camp qui commandait Tavantgarde de l'armée du Centre, Deprez-Grassier, affirmait à Hohânlobe qu'il servait la France libre et le roi. Le commaodanlde Longwy répondait aux sommations des alliés qu'il combattait au nom de la nation et du roû Le coaunandaut de Verdun, Beaurepaire, faisait la même réponse; il ne pouvait rendre la place, disait-il, sans manquer à la fidélité qu'il devait au roi, ainsi qu'à la nation et à la loi *.
Mais les officiers décidés à suivre la pente de la Révolution formaient un puissant parti. Dès 4790, dans le régiment où servait Dommartin, le lieutenant-colonel, trois officiers et tous les lieutenants eu troisième, qui G n'avaient rien à perdre », s'étaient déclarés pour le parti populaire. Leur nombre n'avait lait qu'augmenter; les capitaines qui voulaient devenir colonels, les lieutenants qui voulaient devenir capitaines, les sous-lieute* nants qui voulaient devenir lieutenants, accueillirent la journée du 40 août sans répugnance. Nous. nous sentons en état d'être de bons capitaines, disait le lieuleuant Montaubau après le 20 juin 1192 à son colonel Dampmartin ; Monsieur, lui répliqua ce dernier, l'an dernier vous ne songiez qu'à devenir un bon lieutenant, cette année
Mém.^ 417 : « Topinioii des soldats sur la nuUité du roi et la puissance de rÂssemblée. >
« Marmont, Mém., 1857, I, 23-25.
* Voir plus loin les chapitres Fontoy, Longwy et Verdun. Brunswick répondit à Beaurepaire : < Les commaudanis et les troupes de la garnison de Verdun ayant employé le nom de leur roi comme un motif de résistance, sont avertis que, dans un moment où Sa Majesié très chrétienne est évidemment au pouvoir des usurpateurs de sa puis» sance légitime, un pareil moiii' perd jusqu^a 1 apparence même de raison propre à les excuser. > Le Moniteur n'a pas inséré ce passage.
60 LA. PRBMIÂRB INVASION PAUSSIBNNB
VOUS VOUS jugez capable d^ètre un bon capitaine, Tannée prochaine vous aurez assez de mérite pour être colonel S
Les officiers « patriotes » remportèrent. Avec le levier des soldats, dit Bonaparte, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi ; s'ils se trouvaient dans les salons ou parmi leurs camarades, ils se voyaient en minorité; mais dans la rue ou parmi les soldats, ils se retrouvaient au milieu de la nation tout entière*.
Voilà pourquoi Tarmée abandonna Lafayette et acclama la journée de la Saint-Laurent. Ce n'était plus l'armée royale ; c'était l'armée de la Révolution, l'armée nationale qui ne tenait compte que de la patrie, et, selon le mot de Lavallette, elle restait fidèle, avant tout, à sa haute destinée de défendre le territoire. Un très petit nombre d'officiers démissionnèrent ou émigrèrent après le 40 août. Les autres sacrifièrent à la France les inclinations secrètes d'un cœur royaliste. Je pense, écrivait Victor de Broglie, que l'Assemblée n'a pas le ^It de suspendre le roi ; mais, à cause du danger de la patrie et de la présence des ennemis, je reste à l'armée pour m'opposer à l'invasion. Je demeure à mon poste, disait d'Aiguillon, pour défendre l'indépendance nationale. Dommartin mandait à sa mère qu'il fallait tendre le dos ; mais, ajoutait-il, c'est à l'armée qu'est la place de tous les gens de bien, et il ne lisait plus les journaux et ne pensait qu'à son service. Un officier de l'armée du Rhin haranguait ainsi ses soldats : <c Camarades, on veut nous diviser, mais loin de nous toute dissension ; nous sommes en présence de nos ennemis irréconciliables, ne les perdons pas de vue et bornons-nous à ce seul objet*. »
Tels étaient les sentiments des troupes de ligne. Les volontaires pensaient de même; eux aussi ne voulaient pas délibérer sur les affaires intérieures; eux aussi ne voyaient que l'ennemi du dehors. « Je suis l'interprète du bataillon, écrivait Davout au directoire de l'Yonne, et nous sommes certains que vous ne partagez pas l'opinion
< A. de Besancenet, Dommartinf 1880, p. 43 ; Dampmartin, iM., édit. Lescure, p. 253.
* Las Cases, Mémorial, V, 239.
* Lavalieite, I, p. 116; Ternaux, III, p. 452-455; de Besancenet, Dommartin, 62 et 66 ; Monit. du 25 août.
l'arhéb française 64
des directoires qui ont trahi le peuple et embrassé une cause aussi Tile, aussi méprisable que les gros et importants personnages qui en étaient Tobjet. Vous prenez sous notre sauvegarde tout ce qui nous appartient; nous» nous savons combien les délibérations des corps armés sont illicites et attentatoires à la liberté et à Tégalité ; nous ferons nos. efforts pour empêcher notre ennemi commun de mettre le pied sur notre territoire ; voilà tout ce que nous pouvons faire pour le service de la patrie, d Dans un pays libre, s'écriait devant l'Assemblée Torateur des deux premiers bataillons de la Gironde, tout citoyen, depuis le soldat jusqu'au général, doit marcher à Tennemi sans tourner la tète en arrière. Notre poste est aux irontières, disaient les volontaires de Sedan et de Pontsur-Sambre, nous ne le quitterons qu'à la dernière extrémité; si l'Assemblée a besoin de bataillons, qu'elle parle, mais elle en trouvera dans l'intérieur et au camp de Soissons. Le 16 septembre, quatre jours avant Yalmy, un volontaire de Fermée de Eellermann mandait à ses amis de la capitale : a Notre armée ne s'occupe pas beaucoup de l'intérieur et nous ne voyons que les Prussiens. » Le mot de patrie^ racontait plus tard Lavallette« me faisait battre le cœur ; toutes les idées qui m'avaient tourmenté à Paris s'étaient effacées ; le bonheur de combattre pour ma patrie animait toutes mes pensées, et ces impressions profondes étaient partagées par tous les Français '.
Cet ardent patriotisme est le principal secret des victoires de la Révolution. L'armée ressemblait à la Gonyentlon qui se réunissait au lendemain de Yalmy et que nous décrit Mallet du Pan ; cette assemblée, dit-il, était composée Individuellement de pygmées, mais ces pygmées, toutes les fois qu'ils agissaient en masse, avaient la force d'Hercule, celle de la fièvre ardente. De môme, l'armée française se compbsait peut-être individuellement
1 Lettre de Davout du 4 septembre (M^ de Blocqueville, Le maréchal Davout, II, 299) ; Monit, du 22 juin, séance du 20 (discours de Torateur des bauillons de la Gironde) ; Monit, du 20 août, lettre du Volontaire Bouquet et de Chauvet, capitaine au bataillon de la Sarthe ; journal des Jacobins, oorresp. 20 septembre, lettre de Vitry ; Lavallêtte, Jfâ»., I, 114.
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celles auxquelles le ministère avait appliqué sa sollicitude la plus ardente, celles où pendant six mois, malgré les misères et les lenteurs fatales de la situation, malgré les lamentations des généraux, les services s'étaient le plus solidement organisés, celles où les régiments s'étaient le mieux habitués à une action commune, où les troupes, déjà façonnées et endurcies, étaient assez fortes pour regarder les ennemis en face, et donner au pays le temps de compléter ses armements.
Déjà de petits combats livrés par Tavantp-garde de Lafayette aux Impériaux avaient lavé la honte de Mons et de Tournai. Le 24 mai, un détachement chargé de faire du fourrage était attaqué près de Florennes, à Hemptinne, par les Autrichiens. Gouvion, qui le commandait, n*avait que 4,000 hommes dont deux bataillons de volontaires, ceux de la Côte-d*Or et de la Marne; il ût sa retraite en disputant le terrain avec obstination; il perdit trois pièces de canon, mais qui tirèrent jusqu'au dernier moment. Les chasseurs à cheval reçurent le feu de l'artijilerie autrichienne « avec la bravoure la plus tranquille ». Pendant cinq heures, écrivait Lafayette au ministre de la guerre, pas un homme n*a quitté son rang, et les troupes ont conservé le silence et le sangfroid comme le courage de vieux soldats '.
Le 14 juin eut lieu un second engagement, celui de Glisuelle. L*avant-garde française était postée à une lieue de Maubeuge et séparée du reste de Fermée par le défilé de la Sambre. Surprise par les Impériaux, elle se replia lentement derrière les buissons qui couvraient le terrain. Elle perdit deux de ses chefs, Gouvion qui fut tué raide par un boulet, et le lieutenant-colonel des volontaires de la Gôte-d'Or^ Gazette, a âgé de soixante-quinze ans et connu par cinquante ans de services distingués dans rartillerie y>. Mais les renforts arrivaient ; le feu de Fartillerie légère arrêta les colonnes ennemies qui se retirèrent sur Mons; on les suivit à plus d'une lieue au delà des postes qu^occupail Favant-garde *.
1 Lafayette au mÎDistre, 24 mai (arch. guerre). * Jd., Lafayette à Servan, un ofQcier de Tavant -garde à Lafayette, 11 juin.
l'armée FRANÇAISB 65
Quelques jours plus tard (29 juin), les Autrichiens tentaient une nouvelle attaque sur Tavant-garde de Lafayette et chassaient de Mairieux Tinfanterie française. Mais le 99® régiment défendait avec bravoure les haies qui bordent le village; le 3® et le 41» régiment de chasseurs à cheval faisaient une « charge furieuse », refoulaient les Impériaux et les poursuivaient au delà de Bettignies et de Gognies-Gauchies ; Tennemi perdait 83 prisonniers ^.
La panique du 29 avril avait provoqué dans Tarmée de ligne une réaction profonde et salutaire. On se répétait le mot héroïque d*un soldat du 74^ régiment, le grenadier Pie; grièvement hlessé, il disait à Tadjudantgénéral Beauharnais : « Mon officier, achevez-moi, que je ne voie pas la honte de cette journée; je meurs à côté de mon fusil et avec le regret de ne plus le porter \ » Lafayette avait établi dans son armée une rigoureuse discipUne. On loua dans la marche qu'elle fit aux derniers jours de juillet l'ordre et la bonne tenue de ses bataillons*. La vie des camps avait exercé sa bienfaisante influence sur les soldats. Les désordres causés par les clubs avaient cessé. Nous parvenons, écrivait Dommartln dès le 20 août 4791 , à mettre la discipline sur un pied où elle n'a jamais été *.
Les troupes de Luckner avaient suivi Texeraple du vieil hussard qu'elles voyaient à leur tête ; elles ont reçu la leçon de l'expérience, disait le maréchal, et ne soiit
1 Arch. guerre. Lallemant à Lafayette et Lafayette à Lajard, 29 juin. Lafayette renvoya les officiers à Mens. II savait que les Autrichiens répandaient à dessein les bruits les plus odieux sur la cruauté des troupes françaises ; des uhlaus, à la vue du chirur^ieu qui venait panser leurs blessures, avaient jeté des cris terribles ; ils s'imaginaient qa*on voulait les tuer.
s Monit, du 13 mai ; dans une adresse à Tarmée française, TAsscmblée lui recommanda d^imiter le dévouement de d*Âssas et le courage du brave Pie (11 juillet).
* Relation de Laumoy, chef d'état-major, Monit. du 31 juillet.
^ De Besancenet, Dommartin, p. 49. Les soldats étaient restés, pour ainsi dire, disciplinés dans leur indiscipline même ; au temps de leurs plus grands excès, ils faisaient leur service comme ù l'ordinaire ; s'ils consignaient un officier, ils allaient le chercher et le mettre à leur tôte, lorsque venait l'heure de Texercice ; après la manœuvre, ils le ramenaient à son logement. [Bouille, Mém,^ 179.)
66 LA. PRBMIÂRB INVASION PKUSSIENNB
plus étrangères à la guerre. Partout, dans son commandement, on avait strictement exécuté les règlements qu'il prescrivait le 6 mai 1792 : « Habituer les troupes d'infanterie à élever des retranchements et des ouvrages de fortification de campagne, à faire de longues marches en observant les précautions qui seraient prises à la guerre, exercer la cavalerie et Tartillerie simultanément avec l'infanterie. » Soult raconte que tous les matins, des corps entiers devaient aller à la découverte ou occuper avant le jour des positions sur la frontière; c*était, dit-il, une fort bonne praticpie qui avait pour but d'entretenir la vigilance et d'instruire les troupes des détails du service *.
Au camp de Maulde, Dumouriez avait su ménager à ses soldats de petits succès par une série d'engagements qui semblaient imprévus, mais qu'il calculait adroitement. Dans un de ces combats, un bataillon de volontaires abandonna ses canons et jeta ses fusils ; Dumouriez iit arrêter et garrotter les plus lâches; on leur rasa la tète, on les dépouilla de leur uniforme, on les chassa du camp au milieu des huées et des insultes. Il avait formé deux corps de flanqueurs composés chacun de quatre à cinq cents hommes et les menait tous les jours à la petite guerre ; il les renouvelait chaque semaine en les prenant à tour de rôle dans les bataillons; il donnait aux chefs des détachements une instruction détaillée qui leur marquait exactement les chemins, les ponts, les villages, les censés, les moulins, les bois où ils devaient passer à Taller et au retour ; il exerçait tout son monde à palissader les redoutes, à jeter des ponts sur la Scarpe, à tracer des tranchées ; il fixait à chacun son poste, en cas d'alerte. Il n'y avait plus au camp, dit-il, ni oisiveté ni cabales; on y lisait peu de papiers; les douze mille hommes qu'il renfermait s'aguerrissaient à vue d'œil et les soldats ramenaient fréquemment des chevaux et des prisonniers *.
* Monit. du 19 juillet ; Luckner aux généraux, 6 mai [arch. de la guerre) ; Soult, Mém.^ 1854, I, 7.
* Mém. de Dumouriez, I, 242. Des volontaires se plaignaient de. manquer d'armes : < Suivez Parmée à la première bataille, leur dit-i TOUS ramasserez les fusils des morts. >
L*ARXÉB FRANÇAISB 67
On oublie trop souvent que la réorganisation de presque toutes les parties de notre état militaire avait été préparée x>ar VBssai général de tactique de Guibert, où tous les généraux de la Révolution apprirent les principes de Fart de la guerre, comme les diplomates apprenaient la politique de TEurope dans les écrits de Favier. On oublie surtout les travaux de ce conseil de la guerre dont Gribeauval était membre et Guibert secrétaire. Malgré la rigueur pédantesque des ordonnances à la prussienne, les troupes, écrit Lafayette, quoique tracassées mal à propos, avaient gagné beaucoup d'instruction manœuvrière et devenaient de plus en plus disponibles. Le règlement élaboré au camp de Saint- Omer et promulgué en 4791 était, de Taveu de tous les bons juges, un excellent code de manœuvres ; c'est, dit le général Foy, un modèle de concision et de clarté, qui resta pour les subalternes le livre de la loi. A la fin de Tannée 1791, Mathieu Dumas faisait manœuvrer la garnison de Metz au polygone par régiment et par brigade ; il observa que tous les mouvements s'exécutaient avec une scrupuleuse attention et une précision irréprochable ; « dès ce moment il fut aisé de prévoir que, loin d'entraîner la désorganisation de Tarmée, la perte d'un si grand nombre d'officiers serait promptement réparée * ».
En réalité, l'émigration fut un bienfait pour l'armée française. La plupart des officiers de Tancien régime étaient des gentilshommes de province, très fiers, assez insubordonnés, communément dépourvus d'instruction *, et l'émigré Lias Cases avoue qu'il lui manquait ainsi qu'à ses camarades une éducation forte et suivie ^. Les sousofficiers qui remplacèrent ces officiers en savaient autant qu'eux et môme davantage. Tl y a entre les uns et les autres, disait Achille Duchatelet, la même différence qu'entre les amateurs et les artistes ; nous aurons plus d'émulation dans l'armée et il se trouvera des généraux parmi nos soldats*. Telle est aussi l'opinion de Lafayette,
» Lafayette, Mém., III, 276 ; Fov, Hist. de la guerre de la Péninsule, 1827, I, 209 ; Math. Dumas, Souvenirs, I, 512. > Ségur, Mém. I, 127.
* Las Cases, Mémorial de Sainte- Hélène, I, 2.
* Dumont, Souvenirs^ 413.
68 LA PREMIÂRB INVASION PRUSSIBNNB
de Bouille, de Liger, de Latour-Foissac, des deux Gay de Yeroon. Lafayette compte parmi les causes de nos succès l'égalité qui permit à tous les talents de parvenir et assure qu'en 4792 la classe des sous-ofûciers était très distinguée et fort supérieure à celle des autres armées de TEurope. Bouille les connaissait; c'étaient, lit-on dans ses Mémoires, des fils de bourgeois ou de riches artisans bien élevés et auxquels le libertinage avait fait prendre l'état de soldat, depuis longtemps instruits et formés dans les exercices militaires, plus accoutumés que les anciens officiers aux devoirs et à l'obéissance que le service exige *. Liger reconnaît qu'il y avait des çanaches parmi les sergents auxquels on donna l'épaulette, mais il ajoute qu'on trouva dans le nombre des talents très précieux «. On croyait, écrit Latour-Foissac , . que les "grades seraient livrés à l'ignorance ; on ne voulait pas se rappeler que souvent les meilleurs généraux avaient été confondus dans les rangs et que l'esprit propre à la nation française, ce sentiment d'honneur qui n'était pas exclusivement l'apanage de la caste nobiliaire, enfin les lumières plus généralement répandues en France et la meilleure composition des troupes étaient autant de causes qui devaient produire des Rose et des Fabert ; les descendants des Césars furent battus par des héros qui passaient rapidement de la giberne au commandement en chef des armées '. Les émigrés, disent les deux Gay de Vernon, furent bien remplacés, parce qu'à la première distribution des grades, on donna la préférence aux plus capables; la chaleur vraie ou affichée du patriotisme n'était pas encore le moyen le plus facile de parvenir, et rémigration tourna plutôt au profit de Tinstruction des troupes et de leur bon esprit de corps *.
Les nouveaux officiers prirent sans peine un grand ascendant sur leurs hommes. Les soldats avaient foi en eux. Les uns, sortis des rangs, ne cherchaient qu'à se
« Lafayette, Mém,, IV, 111, 113, 178 ; Bouille, if/m., 318.
* Liger, Campagnes des Français pendant la Révolution, 1798, 1, 7» 3 Latour-Foissac, Mémoire inédit (arch. guerre).
* Gay de Vernon, Custine et Houchard] 1844, p. 38 ; J. Gay de Vernon, Essai hist, :nr V organisation de la cavalerie légère, 1853, p. 105.
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montrer dignes de leur grade ; les autres, désireux de s'élever comme eux, et s'honorant de leur obéir, s'efforçaient à l'enyi d'acquérir la profonde connaissance du métier; tous étaient unis par^une touchante alliance qu'établissaient la communauté d'origine et la simplicité des mœurs, tous se regardaient comme les membres solidaires d'une même famille, tous, dit Lafayette, soldats, sous-officiers, officiers, étaient pleins du même zèle. Je ne puis, écrivait Biron, dire trop de bien des soldats; ils sont pleins d'ardeur et de patriotisme, prèls à tout entreprendre sous des chefs dont ils ne suspectent pas les principes. Nous aurons bon compte du roi de Sardaigne, mandait Dommartin le 26 septembre, Tardeur de nos soldats est telle qu'ils ne se donneront pas le temps de construire sur le Var un pont qui faciliterait leur attaque *.
Les régiments n'étaient pas au complet; mais le déticil qu'offrait Tarmée de ligne ne fut pas aussi considérable qu*on le croyait. Lorsqu'eut lieu l'invasion, il manquait en moyenne cinquante ou soixante hommes à chaque bataillon pour atteindre le chiffre légal. Dans l'armée du Centre, le l^r régiment se composait de 699 soldats; le 24° de 735; le 81 « de 679 ; le 22° de 695, etc. *. Les régiments de cavalerie à deux escadrons comptaient 300 hommes au lieu de 340. On avait puisé sans scrupule dans les deuxièmes bataillons. On avait fait partir les compagnies de grenadiers qu'on réunit en bataillons : Lafayette, puis Dumouriez eurent six bataillons de ces grenadiers qui renforcèrent de 3,000 hommes l'armée du Nord, et 30 compagnies de grenadiers de ligne, comptant 1,920 hommes, se trouvaient au 10 août dans l'armée du Centre. On forma môme dans chaque bataillon de garnison deux compagnies de chasseurs volontaires « choisis parmi les gens de bonne volonté que l'âge, la tournure et la force rendaient les plus susceptibles à ce genre de service » et Lajard autori-
» Lafayette, Mém,, III ; Biron à Servan, 23 août (arch. guerre) ; de Besancenet, Dommartin^ 79.
* Voir les états de situation de l'armée du Centre (arch. guerre), les plus exacts, car ils sont de Bertbier (10 août 1792).
sait Luckner à « prendre dans les dépôts tout ce cpii serait en état de renforcer ses totalUons et ses escadrons de campagne ^ ».
D^ailleurs si Tarmée <e ligne n'était pas assez nombreuse pour repousser l'ennemi, elle trouva, dans les volontaires de 4794 qui formaient environ les deux tiers des troupes, un puissant soutien*.
Il ne faut pas confondre ces volontaires de 1794 avec les volontaires de 4792 qui s'enrôlèrent lorsque le décret du H juillet déclara la patrie en danger. Geux-^i, tirés, d'après le décret, de la garde nationale et choisis par leurs camarades, ne prirent pas les armes sur un simple appel de l'Assemblée, ils furent en réalité soumis à la réquisition. Ils n'eurent pas le temps de s'instruire et de s'aguerrir. On les forma avec tant de précipitation et d'irrégularité que le ministre de la guerre ignorait leur nombre et leur situation et ne put jamais en tenir un état détaillé. Ils arrivaient en guenilles, sans armes, sans gibernes, sans souliers. Beaucoup n'avaient été séduits que par la solde de quinze sous par jour; ce sont, disait Biron, des gens achetés par les communes et la plupart sans aveu. Il y avait déjà dans les volontaires de 4791 des hommes incapables de supporter les fatigues de la guerre ^ Mais la levée de 4 792 entraîna tous les sujets malingres et chélifs. Duhoux à Soissons, Biron à Strasbourg, Chambarlhac à Fort-Louis se plaignaient de ne recevoir que des enfants, des gens contrefaits et infirmes, qui ne pouvaient soulever leur arme. Le tiers du 42« bataillon de la Haute-Saône, levé le 45 août 1792, se composait de garçons de treize à quatorze ans. Dans tous ces bataillons et leurs dépôts, écrivait Garnot-Feulins, il existe des citoyens qui n'ont ni l'âge ni la force pour remplir le métier auquel ils se sont voués *.
1 Lajard à Luckner, 27 juin ; Servan à Luckner et au commandant de Tarmée du Rhin, l*' juin. (Àrch. guerre et arch. nat., AA, 61.) Le 1*' bataillon, dit Lafayette, était tenu au complet par le 2«, reste en garnison.
« Lafayette, Mém,^ IV, 335.
' Gouverneur Morris, cité par Taine(i*a ConauêU jûcohine, 331).
* Biron à Servan, 7 septembre ; Duhoux à Servan, 21 et 29 août; Biron à Pache, 7 novembre ; Chambarlhac à Biron, 17 août ; Motmé
l'armâb françaisb 71
Enfin, ces volontaires de 4792 étaient pour la plupart imprégnés de la doctrine jacobine, exaltés, fanatiques, bien moins souples à la discipline que les volontaires de 4794. C'est à la levée de 4792 ()u*appar tiennent les bataillons de fédérés S qu'appartiennent ces divisions de gendarmerie parisienne qui menaçaient de couper la tète aux aristocrates de Roye et se disaient autorisées à tout exiger et à tout oser *, ces volontaires de nouvelle levée dont parle Biron, plus embarrassants qu'utiles, plus redoutés que désirés par les officiers-généraux '. Pas un général, pas un représentant qui ne blâme les contingents de 1792. Dans les combats livrés en Belgique et sur le Rhin, les bataillons qui se distinguent sont les premiers qu'ait armés leur département, c'est-à-dire des bataillons créés en 4794 ; ceux qui se conduisent mal, sont, à peu d'exceptions près, les bataillons de 1792. Aussi les généraux s'opposaient-ils énergiquement en 4793 à la formation de nouveaux bataillons de volontaires. Biron recommandait de compléter plutôt les anciens bataillons, c'est-à-dire ceux de 4794 où aies recrues se formeraient plus rapidement et mieux ^ ». Lorsqu'on voulait, au mois de juillet 4793, envoyer dans la Vendée une division de 6,000 bons soldats, on formait ce détachement en prenant 57 hommes dans chaque régiment de ligne et dans chaque bataillon de volontaires de 4794 *.
Les volontaires de 4794 comptaient en effet dans leurs rangs un grand nombre de jeunes gens instruits, pleins d'enthousiasme, animés par un profond sentiment du devoir et par une force morale qu'ils communiquèrent à leurs camarades. Pas un général, pas un officier qui ne loue leur ardeur et leur dévouement. Ils formaient l'élite de la nation, et ce furent, comme on l'a dit, les vrais volontaires, les seuls qui méritèrent ce titre, les seuls à
à BiroD, 20 et 25 novembre ; Carnot-Feulins à Pache, 24 novembre ; q>. Roussel, Les Volontaires, 106, 74, 108, 104-105, 127. On n'a pas assez remarqué que les documents cités par M. Camille Rousset ne se rapportent guère qu^auz volontaires de 92.
^ On revienara sur ce point.
' Taine, La Conquête jacobine, 332 et 334.
* Biron à Servan, 7 septembre (arcb. guerre).
♦ Biron au ministre, 4 février 1793 ; Rousset, 146. » Gay de Vemon, Custine et Bouchard, 188.
peu près qui valurent quelque chose '. Us avaient, écrit Gouvion Saint-Cyr, l'énergie, Tentrain, la confiance. Ils eurent, assure Gay de Vernon, plus de tenue qu'on ne le croit communément ; ils accouraient aux frontières, enorgueillis de leur nom, de leur nombre et de leur union ; leur patriotisme était fervent, et leur courage appelait la guerre. Ils ont, témoignait Kellermann, enlevé les hommes les plus propres au service. Victor Perrin, le futur duc de Bellune, rappelant plus tard qu'il s'était engagé en i79l, cinq mois après son mariage, dans le 3® bataillon de la Drôme, s'écriait avec émotion: « sublime élan de 94, que ne puis-je te célébrer dignement ! spectacle le plus magnifique que jamais aucune nation ait offert au monde 1 jours de patriotisme et de gloire, échauHez et nous et nos générations de vos feux immortels ' ! »
La plupart des bataillons de 1794 • élurent pour chefs des hommes dont ils connaissaient le mérite et les services passés. Un article très sage de la loi prescrivait de ne choisir les officiers et sous-officiers de volontaires que parmi « ceux qui avaient précédemment servi dans les milices bourgeoises ou dans les troupes de ligne * ». Les bataillons nationaux eurent donc à leur tôte d'an-
* Susane, Eist. de Vinfanterie^ I, 316,
^ Voir outre Gouvion Saint-Cyr, Gay de Vernon, Custine et Him^ chard^ 38-39 ; Kellermann à Servan, 23 août (arch. guerre) ; duc de Bellune, Mém., I, 39; il s'était marié le 16 mai 1791 et s'enfçagea le 12 octobre suivant. Cp. Lavallette, Mém.^ I, 149 : t Une foule de
i'eunes gens bien élevés que la passion de la gloire et une noble am- )ition avaient réunis sous les drapeaux. >
3 Comme aussi un certain nomore des bataillons de 1792 ; on mêle les uns et les autres dans la liste qui suit.
♦ La plupart des historiens, pour ne pas dire tous, oublient cet article essentiel. Les milices bourgeoises ou troupes provinciales, supprimées le 4 mars 1791, offraient, dit Susane [Èist. de Vinf,^ I, p. 316- 317 et 352) des cadres tout préparés, elles étaient le grenier de réserve de l'armée et avaient, surtout dans la région du nord-est et sur les côtes, un véritable esprit militaire. Cp. sur les choix que firent les volontaires, Foy, Hist. de la guerre de la Péninsule^ 1, 75 : c On
Î)ouvait prévoir que le choix des pairs mettrait le mérite en évidence * ; e fameux rapport de Dubois-Crancé sur l'amalgame : c H est vraisemblable que les volontaires chercheront parmi leurs frères d'armes les plus sages, les plus instruits pour les commander, > et Gouvion Saint-Cyr, Introd, aux mém. sur les camp, des armées du Rhin, p. Ixxxvj.
l'armés française 73
ciens soldats, et c'est de là, dit Foy, que sont venus presque tous les généraux célèbres dont la France s'honore.
Le l^r bataillon du Lot fut commandé par Bessières; le ^û*" de la Drôme par Bon, ancien soldat du régiment de Bourbon; le 44® des Vosges, par Bontemps, ancien soldat de Roi infanterie; le 5® des Bouches-du-Rhône, par Ghabran ; le 6® de la Drôme, par Ghampionnet, ancien soldat des gardes wallonnes et volontaire du régiment de Bretagne ; le 3® de ITonne, par Davout, ancien officier de Royal-Ghampagne ; le l^r ^e la Gôte-d'Or, par Delaborde et Pille ; le i^r de la Gorrèze, par Delmas ; la légion des Allobroges, par Doppet ; le 2° du Var, par Gazan; le 4®' et le 3® des Gôtes-du-Nord par Gelin et Félix ; le 8« de la Marne, par Hardy, ancien fourrier à Royal-Monsieur; le 3® des Vosges, par Nicolas Haxo, ancien soldat de Touraine-infanterie et Jean-Louis Dumas qui avait été gendarme pendant trente-trois ans ; le 43® des Vosges, par Humbert; le 2® de la Haute-Vienne, par Jourdan, enrôlé dès sa seizième année dans l'infanterie ; le 4« de Seine-et-Oise, par Laharpe ; le 7° du Jura, par Lecourbe, ancien soldat du régiment d'Angoulême ; le 1**" de Mayenne-et-Loire, par Lemoine ; le i'^'' d'Eureet-Loir, par Huet et Marceau ; le \^^ d'IUe-et- Vilaine, par Moreau, le héros de Hohenlinden ; le i®^ des Ardennes, par René Moreaux ; le 3° de la Meuse, par Oudinot, ancien sergent au régiment de Médoc ; la légion des Pyrénées, par Pérignon, ancien sous-lieutenant des grenadiers royaux de Guyenne ; le 1°^' des Vosges, par Raoul ; le 5« de r Ain, par Robin ; le l®*" du Haut-Rhin, par Salomon, ancien capitaine au régiment suisse de Diesbach ; le 2® de la Gorrèze, par Souham, ancien soldat de Royal- Cavalerie ; le 4® de TArdèche, par Suchet; le 1^^ ^e la Manche, par Valhubert ; le 5<^ des Bouches-du-Rhône, par Victor, ancien artilleur du régiment de Valence. A Paris, le 2® bataillon des volontaires élut pour commandants Haquin, Malbrancq et Gratien ; le 3°, Prudhon ; le 6®, Boucret ; le 7® bis, Hardy ; le 9® Ms ou de TArsenal, Friant ; le 41® ou 12® de la République, Boussard ; le bataillon de Molière, Lefehvre;le 1®^' bataillon des Lombards, Lavalette et Valletaux ; le bataillon de la Com-
mune et des Arcis, Dumoulin ; le 3« de la Républicpie, Richard ; le i*^ des grenadiers. Levai K
Le choix des capitaines fut généralement heureux. Le l^''' de la Vendée élisait Belliard; le 3* de la Meuse, Broussier ; le i" de l'Aisne, Charpentier ; le 4*' du Finistère, Ghassereaux ; le 3» de la Haute-Garonne, Compans; le 4®^ et le Z^ du Gers, DessoUes et Delort ; la légion des Allobroges, Dessaix ; le h^^ de Saône-et-Loire, Duhesme; le 1 ''r des volontaires parisiens, Gouvion Saint-Gyr;le2«de la Marne, Lochet ; le l^»" des Lombards, Lorge; le 2* de TAube, Ludot ; le 9» des fédérés, Maison ; le 4«des Vosges, Marion ; le 10^ du Jura, Meunier ; le â^' et le 7« du Doubs, Michaud et Morand ; le 4« de la Moselle, Molitor; le ^^ du Nord, Mortier qui venait d^ôtre nommé lieutenant de carabiniers ; le 4° de TAisne, Pécheux ; le 3« de la Haute- Garonne, Pégot ; le lor de la Charente, Pinoteau ; le 9« de la Seine-Inférieure, Rouelle; le 42» des Vosges, Salme; le lo' de THérault, Soulier \\e \^' du Haut-Rhin, Soult
Citons encore parmi les adjudants-majors de volontaires qui devinrent plus tard généraux : Brune (2» de Seinc-et-Oise) ; Féry (2« de la Marne) ; Delaage (4*' de MajTnne-et-Loire) ; Masséna (2° du Var) ; Oulié (légion des Pyrénées) ; Radet (2° de la Meuse) ; Verdier (2® de la Haute-Garonne) ; parmi les lieutenants : Bonnet (4^ de rOrne) ; Boudet (T» de la Gironde) ; Heudelet (3« de la Côte-d'Or); Jacquinot (i^r de la Meurthe); Leclerc (2«de Seine-et-Olse) ; Mouton (9« de la Meurthe) ; Sémélé (3» de la Moselle) ; Subervie (2^ du Gers) ; parmi les sous-lieutenants : Defrance (3<' des fédérés nationaux) ; GuiUeminot (4® du Nord) ; Lannes (2® du Gers); Romme (8« du Jura); Vincent {^^^ des Pyrénées-Orientales) ; parmi les sergentsmajors, Antoine Merlin, frère de Merlin Thionville [kfi de
*■ Nous avons augmenté du double la liste de Temaux, mais elle eit loin d^ôtre complète ; il faudrait citer encore Pichegru, lieatenant-colo-
janvier 1792. {Le génér§l Pajol, 1874, I, p. 4 et 5.) Cp. sur les choix des volontaires parisieiiB Lavallée, Hist, de Paris, p. 99, et sur les choix des départements les dictionnaires biographiques et les ouvrages spéciaux, comme l'élada de Bouvier sur les Vosges pendant la Révolution^ 1885.
l'armés françaisb 75
la Moselle); parmi les sergents, Compère {\0^ des volontaires parisiens).
Les bataillons de 1794 avaient d*abord effrayé les généraux par leur turbulence. Mais peu à peu, comme dans ]*armée de ligne, la fermentation se dissipa ; Tordre se rétablit; les volontaires eux mêmes firent justice des agitateurs ; ceux du 2® bataillon du Pas-de-Calais forcèrent un officier qui « faisait des bassesses ». à donner sa démission ; ceux du 3^ bataillon du Jura protestèrent avec indignation contre la désertion de six d'entre eux ; ceux du 3« bataillon de ITonne se calmèrent et devinrent X très tranquilles » à la voix de Davout. La plupart de ces bataillons, écrit Lafayette qui les a vus de près, étaient excellents. Ils sont, disait Dumouriez, Tespoir de notre résistance par leur bon esprit. Belair, inspectant les volontaires de l'armée du Rhin, n'était mécontent que de deux bataillons sur cinq; il louait les volontaires de la Haute-Saône et citait ceux de Rhône-et- Loire comme exemple aux troupes de ligne. Montesquiou jugeait les volontaires de Tarmée du Midi plus instruits et plus sages, plus lestes et plus disciplinés que les soldats de l'armée régulière. Le 5« bataillon des Bouchesdu-Rhône, assure le duc de Bellune, pouvait être comparé aux meilleures troupes pour la tenue. Tordre et la précision dans les mouvements. A la veille de Tinvasion, Labarpe et les officiers du 4<^ bataillon de Seine-et-Oise qui tenaient garnison à Rodemack, signaient la promesse de se défendre à outrance et, si la retraite devenait impossible, de faire sauter le château ^
Mais les soldats ne s'improvisent pas, et les volontaires de 4791 n'eurent guère que huit à dix mois pour acquérir les fortes qualités nécessaires aux combattants. Malgré le zèle et l'expérience de leurs chefs, malgré leur propre ardeur et leur bonne volonté, ils ne reçurent, en général, qu'une instruction insuffisante. Le temps leur manqua, et le temps seul donne les habitudes militaires.
* Ronsfict, Les Volontaires, 44-45 ; M*» de Blocqueville, le maréchal Jkwmt, II, 296 ; Lafayette, Mém., IV. 335 ; Dumouriez, rapport du ISfôiA, Monii. du 16 ; Montesquiou à Serran, 20 mai ; duc de Bel- Ibm» Mém., I, 40 ; Monit. du 29 juiUet.
Heureusement, on faisait déjà une sorte d'amalgame. Les batailloDS de volontaires, écrivait Victor de Broglie à Narbounc, sont bien en général, mais il est intéressant de favoriser le mélange de leurs postes et de leurs services avec les troupes de ligne afin d'accélérer leur instruction. Ce mélange s'opéra partout, et, du haut de la tribune, Aubert-Dubayet le recommandait aux généraux ; il serait très possible, disait-il, d*embrigader les gardes nationales avec les troupes de ligne, c'est-à-dire non pas d'incorporer les hommes, mai» de réunir les bataillons. Lorsque Custine allait, dès le commencement de la guerre, se saisir des gorges de Porrentruy, Luckner lui commandait, avant tout, de composer son corps à peu près également « en troupes de ligne et volontaires nationaux ». Kellermann employa ce système d^embrigadement en Alsace, et le 1»"^ bataillon du Haut-Rhin, où Soult était capitaine, appartenait à la même brigade que le \^^ d'infanterie. Lafayette divisa son corps de bataille en huit brigades, composées chacune de deux bataillons de volontaires et d'un régiment de ligne. Le régiment de troupes régulières occupait le centre, et son colonel commandait la brigade. Durant la campagne de 1792, le 4®' bataillon de FAisne et le 3^ de Paris furent toujours adjoints au 43« d'infanterie; le 4° de la Marne et le 1«' de la Vienne au 55" de ligne ; le \^^ de la Marne et le \^' de la Sarthe au 94"; le l^r de la Meurthe et le 2° de Saône-et- Loire au 17^ ; le l^r de TAllier et le i°'' de la Charente au 29°; le lor de la Seine-Inférieure et le 5® des Vosges au 98" ; le 4" des Ardennes et le 5° de la Meurthe au 71«; le 2" de la Marne et le 3® du Nord au 99°. Dumouriez garda l'ordre de bataille établi par Lafayette et forma constamment ses lignes en plaçant un régiment de Tarmée régulière entre deux bataillons nationaux. Il envoyait au secours de Verdun un bataillon de volontaires, mais en le faisant soutenir par le 47^ d'infanterie. Il postait au défilé de la Groix-au-Bois le 2" bataillon de la Meuse auquel il joignait le 71° de ligne et un escadron de dragons. Son lieutenant Dillon mettait à la côte de Biesme trois régiments d'infanterie à côté des volontaires et aux Islettes un régiment de hussards et une centaine de vieux soldats à côté de cent volontaires des Vosges. La fidélité
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des troupes de ligne, a dit Beaulieu, était encore suspec tée, mais les volontaires les surveillaient, sans qu'on leur en eût donné la mission, et les vieux régiments ne pouvaient avoir d'autre ambition que de soutenir en présence de l'ennemi leur réputation de bravoure ; ceux qui devaient se battre le mieux, furent précisément ceux qui se battirent le moins, mais ils furent utiles à forcer les autres à se battre, et ceux-ci s'en acquittèrent très bien ^.
Cn grand nombre de ces volontaires montrèrent du courage. Leur contact incessant avec les troupes de ligne leur avait donné l'aplomb et la solidité. Ce n*est que de la faïence bleue, disaient les émigrés par allusion à Funiforme des volontaires ; mais on avait eu l'occasion de présenter cette faïence au premier feu pour la durcir *. A la déroute de Mons, le 2® bataillon de Paris fit rougir de leur lâcheté le 5* et lee^ dragons; je ne connais pas, disait Biron, de bataillon plus brave, plus ferme, plus soumis aux ordres qu'on lui donne. Le \^^ bataillon de Mayenne-et-Loire se décourageait après la prise de Verdun, mais quelques jours plus tard, à Dommartin-sous- Hans, il résistait à la panique. Le ^^r d'Eure-et-Loir assaillait hardiment les Hessois. Le 4»i* de la Haute-Saône et le 2« de la Moselle, que Kellermann avait encadrés dans son armée de ligne, firent preuve d'une étonnante fermeté dans la journée du 20 septembre, et leur général louait cette « brave garde nationale formée depuis quelque temps». Le 4ûr de la Gorrèze, dont le directoire de
* Victor de Broglie à Narbonnej 9 janvier ; Luckner à Custinc, 3 mai (arch. guerre) ; Soult, Mém,^ I, 7 ; Lafayette, Mém.^ IV, 335 ; ordres de bataille du 20 août et du 20 septembre (armée du Nord, arch.
Sierre); Dumouriez à Galbaud, 28 août; Mémoire de Chazot (id.) ; oney, The Catnpaign (ordre de bataille de Dillon, 61-63); Beaulieu, IV, 175-176. Les généraux, dit Dubois-Crancé dans son rapport du 7 février 1 793, ont constamment, dans la campagne dernière, mis de brigade ensemble les bataillons de ligne et les bataillons de volontaires. Dès 1792, écrit d'Ardenno dans son Hist. des hussards de Zietetty on remarqua l'énorme talent d'organisation (das énorme Organisationstalent) des Français.
• Le mot est de Liger, I, 30. Les volontaires qui joignirent les armées, dit Grimoard {Tableau hist., I, 362), suppléèrent au défaut d'iostruction par une valeur indomptable.
78 LA PRBMIÂRE INVASION PRUSSIBNNB
rOise avait dénoncé les désordres, donna dans le Hundsrtlck l'exemple de la vaillance *.
Les volontaires de 4791 avaient donc pris insensiblement Tesprit des troupes régulières, et une générense concurrence s'était établie entre les milices nouvelles et les vieux corps. L'organisation des volontaires, dit le général Pampbile Lacroix, excitait leur émulation et les mettait en rivalité avec les troupes de ligne*. Les querelles qu^avait causées la différence d'origine et d'uniforme, cessèrent à Tapprocbe de l'ennemi. Je vous montrerai, écrivait Dumouriez à Gouthon, une armée brûlanl de zèle, de courage, de civisme et surtout de fratêmiW.
Ce fut cette armée composée de troupes de ligne et de volontaires de 4791 qui tint tète à l'inyasion. c On ne peut, dit le Prussien Minutoli, comparer ces carmagnoles déguenillés aux soldats des Hocbe et des Bonaparte, mais, malgré la panique du 15 septembre, il faut reconnaître leur bravoure ; les troupes bien organisées et conduites par des officiers qui connaissaient la guerre, se sont presque toujours bien battues et n'ont été que dans des cas extrêmement rares la victime de l'inexpérience \ •
D'ailleurs, le général qui dirigea la résistance se garda d'exposer l'armée aux risques d'une bataille en rase campagne, Dumouriez transporta le théâtre de la guerre aux Islettes, à Grandpré, en avant de Salnte-Menehould, dans la région boisée et boueuse de l'Argonne. Il sut affaiblir l'adversaire et fortifier ses propres troupes, soit en ne livrant que de petits combats, soit en défendant des positions avantageuses. Ce genre de lutte était inévitable. Les journalistes le désapprouvaient et disaient hautement qu'il fallait attaquer, que l'attaque seule était digne des Français et de leur courage, que le gain d'une bataille purgerait d'ennemis le territoire et assurerait la paix *. Mais tous les généraux se prononçaient pour ime
* Biron à de Grave, 2 mai ; Kellermann à Servan, 23 septembre ; Gay do Vernon, Custinc et Bouchard, 119, 123-124. (Il ne cesse de louer la coiistauce, rintclligencc, la bravoure des Corréziens) .
* Noies hutonaiic.i sur la guerre de i793i (arch. guerre). 3 Correspond, de Couthon, 180, lettre du 3 août.
* Minutoli, Ei'inncritngcn^ 1845, p. 120.
^ R^vol. de FariSj de Prudhomme, 25 aoùt-l«' septembre, 380.
L*ÀRHte FRANÇAISB 79
Stricte défensive. Dans la position où nous nous trouvons, écrivait Luckner ou plutôt son chef d*état-major, Victor de Broglie, celle qui destine les généraux français à mener à l'ennemi des soldats peu accoutumés aux'fatigaes, courageux par élan, mais sans cette habitude de la guerre qui seule en fait apprécier les dangers, la vraie tactique à observer, c'est d'environner chaque camp d'ouvrages et de retranchements imposants, de ne se livrer qu^à des attaques de postes, d'éviter toute rencontre en plaine, de choisir des positions fortes et inattaquables, d'aguerrir successivement par de petites rencontres, mais habituelles, mais journalières, ceux qui passeraient facilement, subitement môme, de Tardeur la plus vive au découragement le plus absolu \ Le vieux Lamorliëre était du môme avis. Il serait possible, disait-il, d'éviter toute espèce de revers et de tirer un parti très avantageux de la volonté dcs citoyens en prenant pour quelques semaines au moins des rassemblements considérables derrière des camps retranchés ou de fortes positions *. C'est ce que fit Dumouriez. On adopta pour maxime, rapporte un auteur allemand, de changer la grande guerre en une série d'engagements isolés, et cette maxime s'appliqua sur le terrain coupé de Grandpré et de Glermont; Valmy même n'est qu'un combat de poste ^ Cette nouvelle manière de combattre était favorable à l'infanterie qu'on n'avait pu dresser et instruire aussi bien que l'infanterie prussienne. Déjà Lafayette avait introduit dans son armée une manœuvre encore inconnue qui convenait particulièrement à l'ardeur du soldat français, à son intelligence remuante et à la prestesse de ses mouvements. Il imagina de couvrir la masse o^nssante des troupes par un rideau de nombreux tirailleurs qui profitaient des accidents du terrain pour se porter aussi loin que possible, lestes, résolus, toujours i)rèts à suivre leur pointe ou à regagner le gros de rarniôo. Il se rappelait que le marquis de Pescairo avait gagné la ba-
* Luckner à de Grave, 5 mai (arch. guerre).
' Id. Lamorlière à Lajard, 10 juillet.
^ Bemerknngen ilber die franzOsische Armée der neuesten Zeit (anonyme), 1808, p. 2-i.
taille de Pavie en lançant pèle-mèle et sans ordre 4 ,500 arquebusiers bien exercés au milieu de Tordonnance française. Il se souvenait que le duc de Guise proposait d'envoyer de la môme façon 4,500 soldats expérimentés contre les bataillons suisses ou les reltres qu'ils « perceraient à jour et larderaient d'arquebusades comme canards^ ». Durant la guérilla qui précéda la véritable guerre, du mois de mai au mois d'août, Lafayette accoutuma ses troupes à cette tactique. Toutes les fois qu'elles faisaient un mouvement, elles jetaient en avant et lâchaient à Taventure une foule de tirailleurs. Cette innovation, consacrée par le succès, devint une partie essentielle de Tart militaire. Ce furent les tirailleurs qui décidèrent la victoire de Jemmapes. Leur emploi en grandes bandes date de la campagne de rArgonne. n s'agissait, il est vrai, de se défendre et non pas d'attaquer; mais les Prussiens commirent la faute de s'étendre et de se développer démesurément; les soldats français en profitèrent avec esprit; ils se dispersèrent en tirailleurs, trouvèrent des postes favorables, obligèrent les ennemis à détacher aussi des tirailleurs pour les combattre; il n^ eut pas de grande bataille, mais ces escarmouches aguerrirent l'infanterie française et la préparèrent à des opérations plus vastes*.
Notre infanterie pouvait donc se présenter aux envahisseurs sans trop de désavantage. La cavalerie ne valait pas la cavalerie prussienne. Néanmoins, écrit Gay de Vernon, elle avait cette instruction parfaite qu'on ne peut atteindre qu'à la suite d'une longue paix, car notre sol n'est pas habité par des cavaliers de naissance, et nos paysans, nos artisans sont lents à s'identifier avec les chevaux ^ Elle était, dit Lafayette, manœuvrière, bien
i Lafayette, Mém,^ III, 296 ; il cite le récit de Brantôme sur cette f confuse et nouvelle forme do combat *.
* Marbot, Remarques critiques sur Vouvrage de M, le HeutenêÊt^ général Rognai, 1820, p. 60-62 ; Vial, Cours d'art et d'histoire milit.^ I, 189 ; Foy, Hist. de la guerre de la Péninsule, I, 101-102 ; Liger, 1, 43. Minutoli reconnaît que les Schûtzen prussiens étaient moins habiles que les tirailleurs français : c Ohne allô Hehl gesagt, minder gewandt » (der Feldzug der Verhûndeten, 1847, p. 13).
' Gay de Vernon, Custine et Bouchard^ 39-40.