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CHAPITRE m

L^XRMÉE PRUSSIENNE

I. L'armée prussienne. — Sa composition. ^ Etrangers et cantenistes. -^ Discipline rigide. — Rares désertions. — « Perfections » de l'année.

— L'infanterie. — La cavalerie. — Les sous-ofïiciers. — Les officiers. . Les capitaines. — Culture d' esprit des ofSciera. — SendbiUté du XVIII* siècle. — II. Orgueil de cette armée. — Vices et lacunes. — L'ar-

illerie. — Le génie. — L'intendance. — Les magasins. — Les bagages.

— Le service sanitaire. — Excès du soldat en campagne. — Manœuvres pédantesques. — Officiers politiqueurs et critiqueors. — Vieux généraux. — Comment se faisait la guerre. — III. L'armée d'invaûon.

— Ordre de bataille. — Courbière. ^ Kalkreuth. — Grawert. — Rth chel. — Frédéric-Guillaume. — Les émigrés ; RoU, Caraioan, Heymann. — Nassau-Siegen. — Charles-Ferdinand de Brunswidc, son caractère, sa circonspection, ses pressentiments. — Le duc et le roi.

— IV. Les généraux répugnent à la guerre. — Le prince Henri. — Gorani. — Un parti français à Berlin. — Archenholz, Klopstock, Auguste de Gotha. — V. Politique de la Prusse et de l'Autriche à l'égard de la France. — La question de l'indemnisation. — Conférences de Mayence.

— VI. La Russie. — "VH. L'Empire. — Le landgrave de Hesse. — VIII. Couronnement de François II. — Fêtes. — Forces insuffisantes de l'Autriche. — IX. Le manifeste et ses conséquences.

I. L'armée prussienne faisait la force principale de rinvasion. Elle comptait alors, sur le pied de guerre, 471,000 fantassins et 4i,000 cavaliers. Chaque régiment d'infanterie de ligne était formé de quatre bataillons : un bataillon de grenadiers, deux bataillons de mousquetaires et le bataillon de dépôt; chaque bataillon était fort de 700 hommes répartis en 4 compagnies. L'infanterie légère comprenait des bataillons de fusiliers et un régi-

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ment de chasseurs à pied. Un certain nombre de tirailleurs, armés de carabines rayées, étaient joints à chaque compi(gnie. Tout bataillon avait deux canons. Tout régiment se compoisait de 2,243 combattants. La cavalerie se composait de cuirassiers, de dragons et de hussards ; chacun de ces régiments avait soit cinq, soit dix escadrons*. Chaque escadron comptait 175 chevaux, et chaque régiment de cinq escadrons, 908 combattants.

Le principe du service obligatoire venait d'être proclamé par le conseil supérieur delà guerre, que Frédéric , Guillaume avait créé depuis le 25 juin 4787. Le nouveau règlement avait paru le 42 février 4792; « quiconque jouit de la protection de TÉtat ne peut se soustraire au devoir de le défendre »*. Mais, dans la pratique, les exceplioos étaient fort nombreuses. Tout gentilhomme et quiconque exerçait une profession libérale, les gros marchands, une foule de particuliers, les habitants des grandes villes et de certains districts, étaient exemptés ou, comme on disait, eximés du service militaire. Les auties, qu'on nommait cantonistes parce qu'on les prenait dans le canton assigné à chaque régiment, devaient servir pendant vingt ans. Mais tous n'étaient pas « disponibles j> ; on ne pouvait recruter les hommes mariés, les pères de famille, les ûls imiques de paysans, . les fils de veuves, les maîtres artisans, les gens absolument indispensables à la culture et à l'industrie. Sur dixsept hommes en état de porter les armes, deux seulemenjt étaient soldats, et tout paysan incorporé dans la cavalerie doTait prouver que son père avait des terres et des chevaux. D'ailleurs ces « cantonlstes » ne passaient guère que la première année sous les drapeaux. Parfois même, leur année de service se réduisait à six et à trois ^ mois. Ils ne revenaient plus au régiment que tous les

^ Les hussards, dix escadrons ; les dragons, soit dix, soit cinq ; les cuirassiers, cinq. Cp. Renouard^ Geschichte des franzôsiscke» I^volutionskrie^s im Jakre 1792, 1865, p. 80-81.

• Von der Goltz, Jiossbach und lena, 1883, p. 115. Brunswick proposait d'établir le service de vin^t ans. Les années où le soldat n'aurait encouru ni blâme ni punition, compteraient double. Les empicds ioférieuis des administrations ne seraient doanés qu'à d'anciens soldats.

deux anS| pendant la période des exercices. En somme, un fantassin ne servait que vingt-un mois, et un cavalier trente-un mois. Sur 239,800 soldats dont se composait Tarmée prussienne en 4806. à la veille dléna, 434,667, c'est-à-dire plus de la moitié, étaient des cantonistes en congé K

Tout régiment renfermait deux tiers de sujets naturels du roi de Prusse et un tiers d'étrangers [Auslânder], Ces étrangers, qui fournissaient les cadres de Tannée, s'engageaient pour toute leur vie. C'étaient des aventuriers, des gens sans aveu, des déserteurs des autres nations, parfois même de faux étrangers [çemachie Auslânder^ enrôlés malgré la loi dans le canton ou dans d'autres provinces de la Prusse. C'est ainsi que le magister Laukhard, perdu de dettes et de vices, s'était engagé dans le régiment de Thadden qui tenait garnison à Halle; ainsi qu'en 4792 un Parisien servait dans le régiment de Herzberg, et le prince royal raconte que ce dbrôle savait à la fois bien entretenir le feu et bien conter l'anecdote*.

Frédéric II avait soumis les étrangers à la discipline la plus rude. Ils devaient, selon le mot de Cléanthe, craindre leurs officiers plus que leurs ennemis. On les menait à coups de bâton et à grand renfort de soufflets; leur sort, dit un officier français en 4780, est vraiment barbare. On prenait les plus rigoureuses précautions pour les empôcber de déserter. On avait soin, en les disposant dans les chambrées, de les faire surveiller les tins par les autres, en mêlant les bons et les mauvais. Aucun d'eux ne sortait de la ville sans une permission signée de son capitaine. Des sentinelles étaient postées à cinquante pas d'intervalle, doublées dans les endroits propices à l'évasion, et obligées la nuit, à tous les demi- « quarts d'heure, de crier qui vive. Si l'une d'elles désertait, elles passaient toutes par les verges, le sergent qui commandait le poste était cassé, et l'officier enfermé

1 Mirabeau, De la Monarchie prussiennet IV, 57-59, 86 ; von der Goltz, Rosshach itnd lena, 87-88 ; HOpfner, der Kriea von 480$ und 4807, 1850, 1, 75-77.

* Voir les mémoires de Laukhard ; Réminiseencet du prince rof/al, 162 (parues dans le Militâr-WoehenblaU de novembre et décembre 1846 et très mal traduites en 1848 par Mérat] ; Mirabeau, IV, 61.

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pour six mois dans une forteresse. Dès qu'un homme manquait é l'appel, on lirait un coup de caoon, et, à ce signal, un officier, désigné d'avance, enfourchait un cheval qu'il tenait sellé jour et nuit, les patrouilles se répandaient dans la campagne, les paysans se rendaient à des postes ûxes, les chasseurs battaient le pays avec des chiens dressés à cette espèce de traque; celui qui s'emparait du déserteur recevait 50 écus. Presque toujours on découvrait le fugitif ', S'il était cantoniste, on le condamnait à passer en trois jours trente-six fois au milieu de 300 de ses camarades qui lui fouettaient les épaules. Ou le pendait à la seconde tentative d'évasion. S'il était étranger, il passait, à la première désertion, douze tours de verges ; à la deuxième, vingt-quatre ; à la troisième trente-six. Aussi comptait-on beaucoup de suicides dans l'armée prussienne; le soldat que le métier dégoûtait n'avait guère d'autre moyen de meltre fin à ses misères.

L'armée ainsi composée était, selon le mot de Behrenborst, à la fois une milice et une armée permanente. Mais, grâce à l'extrême sévérité des officiers, à l'expérience des instructeurs, à ime incessante a, pli' ;tion, étrangers et cantonistes, vétérans et recrue:^, s'amalgamaient admirablement et manœuvraient avec tant de précision et de célérité que les troupes prussiennes étaient regardées comme les plus belles de l'Europe. François de Kleist écrivait en 1791 tout un volume sur les a perfections » de l'armée prussienne. Où trouveraiton, s'écriait-il, autant d'ordre, autant d'exactitude, et qui peut voir, sans enthousiasme, manœuvrer une armée où l'art dépasse la nature, où la raison humaine apparaît dans sa plus belle victoire '? Les étrangers, Mirabeau, Custine, Lafayette, Toulongeon, proclamaient l'armée prussienne la meilleure du monde. Elle est, disait Mirabeau, le modèle éternel de toutes les autres et elle obtient des résultats extraordinaires qui sont au-dessus de tout éloge et paraissent des fables. Toulongeon, entrant en

1 Deui, sur ceot, échappaiont.

» Utèer dk eigtiilh«mlickn VoUkommenhtiten des premsiiehtn Setrtt. Cp. TDu der Gollz, Soubiak uni hna, 115 el'^71.

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Prusse et voyant les fusiliers qui tenaient garnison à Miitenwalde, éprouvait un vrai plaisir en trouvant le piamier corps de ces fameuses troupes prussiennes qu'il venait chercher de si loin *.

Kinfanterie était en effet superbe. On ne peul croire, rapporte un officier français, la forée de corps de ses soldats, les compagnies de fusiliers seraient chez nous de belles compagnies de grenadiers. On y mettait ks étrangers et les nationaux les mieux faits. Les plus jeunes avaient dix-huit ans et les plus âgés ne d^assaient pas la cinquantaine. Leur taille devait èlre an moins de cinq pieds quatre pouces. On voulait que Tînfanterie prussienne fût imposante et on soutenait qu'un soldai de haute stature chargeait plus vile son fusil qu'un homme de petite taille '.

Le fusil, garni de cuivre, passait pour excellent. Il se chargeait avec une baguette cylindrique épaisse eux deux bouts et un peu plus grosse qu'une baguette ordi* naire. Il avait une culasse coupée en biseaux. Oft n'était pas obligé d'amorcer; la poudre, aussi fine que ceUfi de chasse, passait facilement du canon dans le bassinet par une lumière conique. Le soldat tirait six coups et mime sept à la minute '.

Les exercices de cette infanterie étaient OHitinnals. Dans les marches et les mouvements on exigeait de diacun, depuis le commandant du bataillon jusqu'au moindre soldat, une entière perfection. Le bataillon fanuait sur toute espèce de terrain une ligne absolumttit droite; Tofûcier qui conduisait un pelotou, gardait toujours son alignement et sa distance ; le soldat faisait mouvoir ses jambes comme les balanciers d'un pendule et T"iT^^"t avec un sang-froid inaltérable, d'un seul et même pas, le pas de 75 à la minute, sans tourner la tâte, sans toncber son voisin ni s'appuyer sur lui. Tous les ans, an printemps et en automne, les troupes s*assemblaiCBt dans des camps spéciaux pour exécuter de grandes

*■ Mirabeau, IV, 211 et 186-187 ; Une mission en Prusse (Toulongeon), 1881, p. 105.

> Une mission en Prusse (Toulongeon), 1 61 , 1 70, 171 ; («nanyiiML 276. « Id, (anonyme), 279-280 i MiraSewi, IV, 129-132.

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nœnvres sous les yeux du roi. C'était là qu'on voyait des lignes de Tîogt bataillons, occupant environ deux mille toises, s^vancer en bataille et parcourir douze cents pas et même davantage dans le meilleur ordre, puis faire une conversion sur le centre pour se mettre en oblique sar leur premier front, dans Tesimce de dix minutes. L'aastère Gueisenau efaantait en vers ces magnifiques revues; partez, disait-il aux officiers étrangers, vous qui êtes venus de loin pour voir ce que peut le peuple de Frédéric, quelle nation imiterait ce merveilleux spectacle * ?

La cavalerie était plus belle encore que Tinfanterie. Seydlitz, dit Mirabeau, avait changé la nature de cette arme et porté au plus haut degré la précision et la promptitude dans les évolutions. Les chevaux des dragons et des hussards venaient des rives du Don et du Dnieper; ceux des cuirassiers, du Holstein et du Mec- Men^urg; ils sont, écrivait un officier français, aussi bien conformés que nos chevaux normands, mais ils sont plus grands et mieux soignés, ils ont plus de souplesse et de brillant. Les simples cavaliers, tous robustes, tous « carrés, bien faces » et capables de porter la cuirasse, étaient maîtres de leur monture et s'exerçaient de longue main à l'enlever au galop et à l'arrêter court. Les o/fiders avaient des chevaux qui coûtaient quarante à soixante louis et ne travaillaient, selon le mot de Mirabeau, qu'à rendre leur cavalerie leste, agile et véloce. Si les rangs ne marchaient pas avec la certitude qu'on exigeait en France, les mouvements s'exécutaient avec tant d'adresse et de rapidité que l'ordre, dit un témoin oculaire, était rétabli avant qu'on eût le temps de s'apei^ cevoir qu'il avait besoin de l'être. On vit dans les grandes manœuvres de Magdebourg une colonne de vingt escadrons dont chacun occupait quarante-cinq toises de front, se déployer en cinquante-quatre secondes. Des lignes de trente escadrons, sans aucun intervalle, allaient au pas, au trot, au galop, et chargeaient, sans s*ouvrir en avant ni sur les flancs. On prétendait môme qu'une ligne de cavalerie prussienne ofiTrait dans sa marche en bataille

^ liinrbeau, IV, i^^ et 194 ; vonder GolU, 271.

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moins de frottement et de dérive qu'une ligne d'infanterie, tant elle avait d*aisance dans les files et d'assurance dans le» mouvements. En un mot, par son intelligence, par sa hardiesse, par son agilité, cette cavalerie était Ja première de l'Europe. On peut tout oser, tout entreprendre avec elle, s'écrie Toulongeon, et malheur à celle qui sera obligée de manœuvrer devant celle-là * 1

Les sous-officiers et les of&ciers faisaient la force de l'armée. Les sous-officiers, armés de hallebardes et de sabres, choisis à l'ancienneté plutôt qu'au mérite, punis rigoureusement pour la plus petite faute, sûrs de rece* voir sur les épaules, au moindre manquement» de grands coups de plat d'épée, restaient toujours au régiment, sans semestre ni congé. On vante leurs soins incessants, leur instruction, leur vigilance. Les divisions de l'armée prussienne, dit un observateur impartial, ressemblent à de grands troupeaux ; les officiers sont les bergers, et les sous-officiers, les chiens qui regardent et courent sans relâche.

Les officiers étaient tous gentilshommes '. Ils sortaient pour la plupart de l'École des cadets, établie à Berlin. Quelques-uns avaient suivi les cours de l'École militaire. Mais tous passaient par la môme filière et servaient d'abord comme sous-officiers. Ils ne cessaient de dresser leurs soldats et assistaient à tous les exercices. Ils obtenaient à peine un congé de trois mois tous les quatre ou cinq ans. Aucune profession n'était plus considérée ; la dragonne ouvrait toutes les portes et l'uniforme donnait les avantages qu'on n'obtenait ailleurs que par l'intrigue ; un ministre n'aurait osé faire attendre dans son antichambre le moindre enseigne *.

On tenait surtout les capitaines en grande estime.

de beaucoup. Les officiers assurent au'il n'y a point d'exemple qu'elle ait jamais atteint le degré de pertection où elle est à pr&ent •, et Lafayette (lettre à d'Abancourt, Mém,, IV, 458) ; il loue • la tactique et le talent des officiers de cette arme > .

* Excepté dans trois corps : les fusiiien, les hussards ^ rartilierie.

i Mirabeau, lY, 167 et 194.

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Le roi était capitaine d'une compagnie de ses gardes. Tous les généraux avaient leur régiment, et, dans ce régiment, une compagnie dont ils étaient capitaines ; on les voyait aux revues, Tesponton à la main, en tète de leur compagnie, rendre compte au roi et à l'inspecteurgénéral. Le commandant ou colonel en second, le lieutenant-colonel, le major du régiment avaient chacun leur compagnie qu'ils menaient à la manœuvre, en qualité de capitaines. Tous les officiers aspiraient à ce grade qoi valait huit mille livres dans Tinfanterie, et dix mille dans la cavalerie ; si on y reste, dit Toulongeon, on y est bien ; si on le dépasse, c'est pour arriver au grade de général-major et de lieutenant-général ; on devient propriétaire d'un régiment et on louche trente-deux mille livres dans l'infanterie et trente-quatre mille dans les troupes à cheval ^

Fiers de leurs privilèges, convaincus qu'ils étaient les piemiers en Prusse après le roi, enorgueillis des souvenirs de Rossbach et de Leuthen, les officiers prussiens se distinguaient des officiers des autres nations par la fierté de leur allure et leur tournure guerrière ; ils avaient tous, écrit le baron de Riesbeck, un air martial et cette vivacité qui annonce des hommes toujours prêts à couper un nœud avec Tépée *.

La plupart n'étaient pas, comme on l'aurait cru, d'ignorants sabreurs. Un peuple envahi regarde volontiers ses agresseurs comme des barbares, et, de même que le Byzantin Nicétas reprochait aux croisés de n'eslimer rien que la vaillance et de n'avoir aucun commerce avec les muses, les Français de 1792 ne virent dans les envahisseurs que des êtres farouches qui n'avaient d'autres vertus que leur discipline de fer et leur bravoure brutale. Les officiers prussiens étaient hommes du monde ; après avoir vaqué le matin et l'après-midi aux travaux de leur état, ils quittaient le soir les bottes et les guêtres, se faisaient friser, mettaient des bas de soie, des manchettes, de longs jabots de dentelle et allaient, le chapeau sous le bras, de société en société, causant familièrement

* Une mission en Prusse (Toulonfçeon), 166-168.

* Voyage en Allemagne , 111, 23.

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avec leurs généraux. De 1740 à 1760, ils avaient méprisé les choses de Tesprit, et Christian Ewald deKleist n'osait dire à ses camarades de Polsdam qu'il faisait des vers. Mais le temps n'était plus où le gracieux imitateur de Thompson écrivait à Gleim que les officiers regardaient comme une honte d'être poète. La mort de ce généreux Kleist tombé glorieusement sur le champ de bataille de Kuuersdorf, les leçons de Ramier qui professait à l'école des cadets, l'exemple de Frédéric II, réducatfon toute française que recevaient à cette époque les gentilshommes, avaient répandu dans le corps des officiers la curiosité de la science et le goût de la littérature. Des jeunes gens instruits et pleins de talent, comme Enebel, Miinchow, Winanko, Knobloch, Diericke, Boguslawski, s'exerçaient à la poésie. De même que Voss et les disciples de Klopstock, ils célébraient dans leurs vers les douceurs de la vertu. Les officiers de Postdam allaient entendre le prédicateur de la garnison pour s'entretenir de ses sermons, et en prenaient copie pour les camarades absents. Ils s'enthousiasmaient pour les œuvres du philosophe juif Moïse Meudelssohn. Durant la campagne de 4792, Masseubach achetait au curé de Sivry-la- Perche un exemplaire de la Henriade, qui 1' a accompagnait dans sa croisade et lui adoucissait plus d'une heure amère ». Lisez les curieux mémoires de cet officier; il assure qu'un prince doit avoir sous son chevet les ouvrages de Machiavel, de Gibbon et d'Adam Smith; il cite Salluste, Klopstock, Wieland, son style est emphatique, prétentieux, farci de comparaisons et d'allusions mythologiques. Tacite, dit-il dans son Éloge du prince Henri, prète-moi ton expressive brièveté pour raconter avec vigueur de vigoureuses actions I L'officier prussien, qu'on nomme le témoin oculaire, lit pendant la campagne les Bucoliques de Virgile et le quatrième livre de V Enéide àd^ns la traduction française de Desfontaines; il se compare au poète Ovide relégué à Tomes sur la mer Noire; il se réjouit à la pensée d'emporter avec lui

\ Odyssée dans la prochaine guerre ^

^ Une mission en Prif^^e (Toulongeon), 150-151 ; Kleist, lettiecla 8 février 1746 ,* Preusg, Friedrich der ètrosse, lU, 151 et 326-35S;

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T^'enseignait-on pas dans cette école militaire, que Frédéric-Guillaume II avait réorganisée en 4790, l'éloquence, la littérature, la philosophie, le droit publie? N'y lisait-on pas la Critigne de la raison pure de Kant, Grotius, Montesquieu, le Contrat socialf D'après le règlement, le professeur d'histoire devait exposer les causes et les conséquences des événements, et aiguiser par des réflexions philosophiques le jugement des élèves. On formait ainsi, dit Scharnhorst, à la fois des officiers et des érudits K

Gomme tous leurs contemporains de la classe éclairée, les officiers prussiens étaient .imprégnés de la sensibilité et de la philanthropie du xviii<» siècle. On voyait souvent au milieu d'eux, dit Goethe, des hommes très estimables, graves, renfermés en eux-mêmes, légèrement hypocondres, faisant le bien avec une tendre passion. Depuis la mort de Frédéric II, ils n'étalent plus aussi sévères à l'égard des soldats et recouraient moins souvent à la canne. La discipline avait perdu de sa barbarie. Le maréchal de Môilendorf recommandait d'adoucir le sort du militaire et de « gagner l'affection des soldats 9 (avril 4788). Le comte Henkel défendait aux officiers de bâtonner leurs compatriotes qui formaient le noyau de l'armée (44 mars 1791). Frédéric-Guillaume II, passant une revue à Breslau, disait à son état-major qu'on obtenait plus par la politesse que par la brutalité. L*opinion commuue, écrivait déjà Mirabeau, est qu*on se plaît à frapper le soldat tout le long du jour ; rien n'est plus faux ; on ne châtie que ceux qui le méritent, et les autres sont honnêtement traités. L'officier tutoyait les simples soldats ; il ne tutoyait pas les sousofficiers et employait en leur parlant, non pas la troisième personne du singulier, mais la troisième personne du pluriel, qui est, comme on sait, la formule de politesse en allemand. Frédéric II ne s*était servi que de

Enebel, Nachlau, 1840, I, p. xv-xvi ; Massenbach, Mém., I, 51, et II, 135 ; Témoin oculaire, II, 67-68 [Briefè eines preus^siêchen Angent9ugen 4àer den Feldtuq des Hertoçs f>on Braumchmeig ^ 1793).

^ Von der Ooltz, Éossbach und lena^ 113. Il y avait également à l'école d'artillerie un cours de philosophie et un cours de style allemand.

la locution méprisante : t^ ou ^ ; qui est-il? que fait-il ? Frédéric-Guillaume II disait toujours vous ou Sie^ quel que fût le grade de Tofficier auquel il adressait la parole *.

On vit donc pendant la campagne de 179S ces disciples de Voltaire et de Rousseau agir avec humanité, tempérer les rigueurs de la guerre, alléger les charges de la population vaincue, défendre aux soldats de violer la propriété de l'habitant, réprimer les excès des pillards. Gœthe et ses amis, les cuirassiers de Weimar, mettaient les paysans des Ardennes en garde contre les maraudeurs. Lombard faisait restituer par des soldats ce qu*ils avaient pris dans les maisons deChènières et s'apitoyait sur les malheurs de Tinvasion. Un chef d'escadron rencontrant près de Samogneux une jeune fille fugitive, la ramenait aussitôt à ses parents. On se contentait de renvoyer à coups de plat de sabre un paysan qui tirait sur Tavaut-garde. Un lieutenant de hussards sauvait la vie au curé d'Aumetz, qui Pavait blessé ; les hussards de 4792, écrivait naguère un officier prussien, étaient plus bienveillants qu'aujourd'hui, en 4870 on aurait laissé le curé sur la place". Massenbach vit expirer sur le champ de bataille de Valmy un paysan français, père de onze enfants, qui lui avait servi de guide, a Je sautai de cheval, dit-il dans ses Mémoires^ et me jetai sur lui ; il gisait dans son sang, et leva sur moi un regard défaillant. Jamais je ne versai de telles larmes ; je crus que la douleur me rendrait fou, et je maudis ma destinée et la guerre qui est, comme dit Klopstock, la flétrissure du genre humain. Ce souvenir me peine encore, et pendant que je le retrace, mes pleurs mouillent le papier ; mon cœur se révolte; j'aurais dû renvoyer cet infortuné ! * »

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