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II. Telle était l'armée prussienne. On la regardait

* Gœthe, Camp, de France ^ édit. Chuquet, 1884, p. 30 ; Toulongeon, Une mission en Prusse, 151 ; von der Goitz, Èostbaeh und iMtf, 91-92; Mirabeau, IV, 164-166 ; cp. I, 113.

* D'Ardenne, Qeschichte des Éieten*$chen Susarenregiments^ 1874,

» Jfirw., I, p. 92.93.

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comme Invincible et elle-même se croyait pour toujours en possession de vaincre. Il semblait, raconte un officier, qu'un seul escadron, une seule compagnie suffirait pour mettre les Français à la raison. Bischoffswerder recommandait à Massenbach de ne pas acheter trop de chevaux ; la comédie, disait-il, ne durerait pas longtemps et on serait de retour à Berlin en automne. Les officiers de Tétat-major criaient « à Paris I à Paris 1 la guerre ne sera qu'une chasse à courre 1 » La Douvelle de la double déroute de Mons et de Tournay acheva d'échaufier les tètes. L'armée des avocats avait fui, dès la première rencontre, devant les Autrichiens; officiers et soldats, écrivait Garaman, marchent avec une joie générale et un désir extrême de se mesurer de valeur avec leurs nouveaux alliés. Jamais on n'a poussé plus loin le mépris de l'adversaire. J'envisage la guerre comme rien, affirmait le prince Henri, vaincre des bourgeois et une armée désorganisée me parait un triomphe facile. Quiconque, assure Schamhorst, parlait des Français sans montrer le plus grand dédain, était regardé comme un partisan de la Révolution ; « il fallait les rabaisser, déclarer que leurs généraux n'étaient que des tailleurs et des cordonniers, que leurs soldats étaient lâches et leurs forteresses délabrées ; personne ne parlait des difficultés qu'on devait rencontrer. » Mais Frédéric II n'avait-il pas dit d'un de ses généraux qu'on ne pourrait lui confier un commandement dans une nouvelle guerre, parce qu'il n'avait combattu que des Français ? Les militaires de toutes les nations, témoigne Lafayette, s'accordaient pour nous mettre au dernier rang. Les officiers de la garnison de Strasbourg ayant écrit à l'Assemblée constituante que l'armée française comptait 26,000 hommes de moins que l'armée prussienne et coûtait 55 millions de plus, le Nouveau Journal militaire observa que les officiers n'ou- Dliaient qu'une chose dans leur lettre, à savoir que l'armée française était, en outre, mal exercée et mal disciplinée \

« Témoin oculaire, I, 26 ; Massenbach, I, 25-27 ; Fersen, II, 269- 270 ; Vie privée^ politique et militaire du prince Henri, 1809, p. 295 (lettre du 19 mai) ; Lafayette, Mém„ III, 273 : von der (joltz, Èosshaeh und lena, 227-229.

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Cette jactantieuse ^ armée ne soupçonnait pas les lacunes et les vices de son organisation. L'artillerie allait être désormais la partie essentielle d'une armée et jouer le rôle prépondérant dans les batailles. Or, rartillerie prussienne était fort médiocre et même inférieure à celle des Saxons. On venait de créer à Berlin une école dirigée par le colonel Tempelhof, mathématicien profond, traducteur et continuateur de Y Histoire de la guerre de Sepl-Âns de Lloyd, auteur d'une remarquable étude sur la courbe des projectiles lancés par la poudre. 11 était trop tard. Même avant la campagne de 4792, tous les bons juges qui virent de près l'artillerie prussienne, en parlaient avec mépris. Ses pièces, ses caissons, ses fourgons, affirme Dampmartin, eussent été réformés par les chefs dos arsenaux de France. Elle n'est, dit Toulongeon, ni belle ni savante comme la nôtre. Elle ignore absolument, écrit le duc de Ghoiseul, tous les détails relatifs à l'attaque comme à la défense des places. On devrait, rapporte Mirabeau, la croire excellente, elle n'est pas même bonne*.

Gomme les ingénieurs français avant le ministère de Louvois, les officiers de l'artillerie prussienne étaient peu considérés du reste de l'armée; ils appartenaient presque tous à la bourgeoisie, et leur arme était la seule où les g<*ns de basse naissance pouvaient sortir des grades subalternes. Frédéric II lui-môme ne les estimait pas ; il n'assistait qu'une fois l'an à leurs exercices et leur donnait rarement l'ordre du Mérite. Qu'est-ce qu'ils ont de recommaiidable, s'écriail-il un jour; est-il si difficile de tirer juste?

On n'avançait, dans l'artillerie prussienne, qu'à l'ancienneté; on passait du rang de sous-officier à celui d'officier et ainsi de suite jusqu'aux plus hauts grades, selon les règles de la routine. Le mérite ne pouvait donc percer, l'émulation n'existait pas, et lorsque le capitaine

^ Expression de Davout, après Auerstadt.

* Mirabeau, 1, 40-41, et IV, 229 ; Toulongeon, Une miuion en Prusse, 90 et 154; duc de Choise\x\ {l*Arin((€ française du 27 mars 1879); Dampmartin, Quelques traits de la vie privée de Frédérie-Quillaume i/, 1811, p. 105.

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Tempelhof fat nommé major par ordre exprès du roi, cette promotion passa pour inouïe.

On n'enseignait aux futurs officiers qu'un peu de géométrie et' de dessin. Ils ne savaient pas, comme en France, les petits détails du métier. Les connaissances physiques et mécaniques, dit Mirabeau, d'où dépend la perfection dans l'art de faire la poudre et de couler les pièces, les détails du charroi, mille autres choses de ce genre infiniment utiles, ne s'enseignent pas ou s'euseignent très mal dans l'armée prussienoe. D'ailleurs, on faisait très peu de dépenses pour l'artillerie ; pas d'exercices incessants^ pas d'expériences coûteuses, pas un seul essai d'amélioration ou de perfectionnement. Frédéric II ne donnait chaque au née que la quantité de poudre suffisante pour six semaines K

La Prusse fut cependant la première puissance de l'Europe qui fit un fréquent usage des obusiers. Elle inaugura l'emploi de l'artillerie à cheval. Cette dernière innovation avait une très grande importance. On vit, pour la première fois, les pièces légères de 6 et les obusiers de 7 arriver au galop des chevaux sur le champ de bataille, se mettre en position et rétablir le combat dans des occasions où l'artillerie à pied était compromise ou serait arrivée trop tard. Cette artillerie de campague rendit à Frédéric II des services iofiuis. Mais, comme disait le duc de Ghoiseul, elle n'avait d'autre avantage que dans sa facilité à se mouvoir un jour d'action et a faire des marches précipitées *. Les cauonniers, très inexpérimentés, pouvaient à peine se tenir en selle, et leurs chevaux, achetés en hâte aux approcaes de la guerre, n'avaient pas l'habitude du feu ^

Au reste, quelle que fût l'artillerie prussienne, artillerie de garuison ou ae campague, artillerie à cheval, elle manquait des choses les plus nécessaires. Durant la guerre de la succession de Bavière, le duc de Brunswick voulut incendier un village; il fit avancer un obusier, mais les grenades tombaient eu deçà ou au delà du but;

» Mirabeau, IV, 231-235 ; Toulongeon, Vne mission en Prusse, 154.

* Armée française du 27 mars 1879.

3 Neues viiUtârisches Magasin de iloycr, IV Stûck, p. 60.

il dut détacher des hussards qui mirent le feu aux premières maisons avec des cartouches à fusée ^

Le génie était aussi méprisé que Tartillerie. Personne, dit un contemporain, n'employa autant les ingénieurs que Frédéric II ; « personne ne les a traités aussi indignement ni ravalé autant le^r profession; il n'y a pas de corps aussi ahjectement tenu; on n'y a nulle autre perspective que tous les genres d'humiliations et de dégoûts ». Les grades les plus élevés étaient réservés aux étrangers et le plus souvent à des charlatans, rarement à d'honnêtes et habiles ingénieurs. La plupart des nationaux restaient lieutenants toute leur vie ; très peu arrivaient au grade de capitaine; pas un capitaine n'était fait major; pas un officier de l'arme n'obtenait Tordre du Mérite, et celui qui la commandait en chef n'eut jamais le titre de général. Il n'existe pas en Prusse, écrivait un Français à la veille de la Révolution, un ingénieur que l'on puisse nommer, et les officiers de génie, quels qu'ils soient. Prussiens ou aventuriers français et portugais, sont à peu près aussi ignorants les uns que les autres. On ne savait pas conduire un siège. On ne prit Schweidnitz qu'au bout de soixante-quatre jours, parce qu'une bombe fît sauter, dans la ville, un magasin de grenades. On échoua honteusement devant Olmtltz. Les villes qui résistèrent avec vigueur pendant la guerre de Sept -Ans, comme Torgau et Golberg, n'étaient pas défendues par le génie. Mes ingénieurs, disait Frédéric, sont de vrais coqs d'Inde qui me rendent la vie bien amère par leurs balourdises et leur ineptie; je leur enverrai, au lieu de couronnes murales, un bonnet d'âne, dût-il m'en coûter le meilleur de mes mulets. Rien n'était plus mal fortifié que les places de Prusse. La mission militaire française de 4788 ne cachait pas sa surprise à la vue de ces longues courtines, de ces petits bastions, de ces fossés étroits et peu profonds, de ces contrescarpes sans revêtement qu'elle voyait partout; « on a cru qu'en mettant une infinité de mauvais ouvrages les uns sur les autres, on rendrait une place im-

* Mirabeau, IV, 237-238 ; voir le peu de dégâts que l'artillerie prussienne fit à Longwy et à Verdun.

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prenable ; Part d'attaquer et de construire les places est encore au berceau dans ce pays * ».

L'administration militaire n'était pas moins négligée que les armes spéciales. Lorsqu'éclata la guerre de la succession de Bavière (4778) on perdit quatre mois en préparatifs, et au bout de ce , temps, les régiments n'avaient pas encore les objets les plus indispensables. Les agents de l'intendance manquaient de vigilance et d'exactitude. Ils ne remplissaient pas suffisamment les magasins. Ils n'envoyaient les subsistances qu'avec mille délais et ralentissaient ainsi les mouvements de l'armée. Beaucoup d'entre eux ne pensaient qu'à s'enricbir. Le 7 septembre 1792, en pleine invasion de la France, le feu éclata dans les magasins de fourrages établis à Cbâtillon-r Abbaye; les Hessois voulurent éteindre l'incendie, mais les employés prussiens leur défendirent d'entrer. Lorsqu'on ouvrit les portes, il n'était plus temps d'arrêter les progrès des flammes. Une enquête, ordonnée par le landgrave de Hesse, démontra que les employés avaient mis le feu de leur propre main pour cacber leurs malversations. A Longwy, à Verdim, pendant Texpédition de 4792, on trouva des approvisionnements considérables; ils furent maladroitement gaspillés. Je pus observer, dit Gœthe, qu'oD ne ménageait pas assez le lard fumé, la viande, le riz, les lentilles et autres cboses bonnes et nécessaires V

On n'avait pas encore inventé le système d'exploitation du pays ennemi ni posé en principe que la guerre nourrit la guerre et que le territoire envahi fait subsister l'envahisseur. On établissait sur les derrières de l'armée de grands magasins de farine, et à mi-chemin, entre ces magasins et les troupes, la boulangerie de campagne qui cuisait le pain du soldat, le Commissbrod. Lorsque les Prussiens campèrent à Valmy, la boulangerie était à Verdun, et le magasin de farines à Trêves. Mais, si les chemins devenaient difficiles, les fourgons de pain arrivaient trop tard, et le temps qu'on perdait à

* Mirabeau, IV, 241-245 et 253-256 ; Une mission en Prusse (anonyme), 306-307 ; Catt, Memoiren p. p. Koser, 1884, p. 118-119.

* Ditforlh, Die Hessen^ 69 ; Goethe, Camp, de France, 50.

les attendre était gagné par Tennemi, qui profitait de ce répit pour se retrancher ou faire sa retraite. Telle fut une des causes de Tinsuccès des Prussiens en 4792. Ils devaient presque à chaque instant compter avec les nécessités du ravitaillement et, tous les jours, résoudre cette question : aurons-nous demain et après-demain assez de pain pour les hommes et assez de fourrage pour les chevaux? Il fallait quotidiennement 35,584 portions et 29,433 râlions, c'est-à-dire plus de 4,100 boisseaux de farine et 5,500 d'avoine. De là des lenteurs, des retards, Tallure flottante et décousue des mouvements. On ne pouvait trop s'écarter de ses magasins et de sa boulangerie; on craignait toujours pour ses communications; on ne cessait de tourner la tète vers son point de départ; on n'osait entreprendre rien de soudain et de hardi *.

Ajoutez que cette armée était une trop lourde machine pour se mouvoir avec promptitude. Le train énorme qui la suivait, s'entassait sur les routes et les encombrait; il était innombrable (zaàllos), dit un contemporain, et nous retardait infiniment. Ou permit aux officiers d'employer à leur service personnel, non pas des hôtes de somme, mais des voitures; ou vit donc s'étendre derrière les colonnes d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie, de longues et interminables colonnes de chariots oîi l'on avait accumulé le gros et le menu bagage, les équipages des corps, les tentes, le pain, tous les impedimenta. Une armée, embarrassée par un attirail si considérable, n'était pas propre aux marches rapides et décisives; elle se voyait entravée à chaque pas; elle ressemblait à rannée de Darius plus qu'à celle d'Alexandre; elle pouvait vaincre, mais elle n aurait pu profiter de la victoire. On a calculé qu'elle comptait en son ensemble 700 boulangers, 120,462 goujats ou soldats du train, et 32,705 blanchisseuses : une lavandière par tente ■ I

Déjà, pendant la guerre de la succession de Bavière, le train que l'armée traînait après elle avait causé les plus

* Geschichte der Kriege in Europa^ I, 16. L'armée avait avec elle du paiu pour neuf jours ; le soldai portait la provision de trois jours; le reste était transporté par les voitures régimentaiies.

* Miautoli, Erinnertmgen, 138; BiXsctàn^^ Beit rage zu der Régit rungsgeschichte Kônig Friedrich 11^ p. 424 (cité par Phiiippson}.

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grands embarras. L'artillerie, attelée de chevaux misérables, s*embourba dans les mauvais chemins de la Bohème et np s'arracha des boues qu'avec le secours des chevaux de la cavalerie. La campagne, dit Mirabeau, ne fut pas bien conduite, et on peut la regarder comme malheureuse, elle découragea l'armée prussienne et lui fit perdre quelque chose de cette haute opinion d*elle-môme qu'elle avait en la commençant*.

Le service sanitaire était détestable. Le chirurgienmajor de chaque régiment touchait annuellement 36 sous par soldat; en retour, il devait louer une maison qui servirait d'hôpital, fournir les lits, le feu, la lumière et les médicaments, payer les infirmiers; c'était un entrepreneur qui sacrifiait le plus souvent son devoir à ses intérêts. Les malades et lés blessés, dit le duc de Ghoiseul, sont fort mal soignés en temps de paix, et en temps de guerre presque toujours abandonnés. Deux contemporains, le fusilier Laukhard et un oflicier anonyme, le témoin oculaire, ont tracé le tableau le plus affreux des hôpitaux prussiens. Laukhard les compare à des coupe-gorges. » J'allai, dit-il, voir au lazaret de Longwy mon ami le sous-officier Koggel. J'entrai, sans être arrêté ni interrogé par la sentinelle. Quelle fut mon horreur en De voyant dès l'entrée que des excréments ! Pas un endroit où l'on pût passer sans se souiller, pas de table de nuit, très peu de lieux d'aisance, des malheureux se traînant à peine jusqu'à la porte, des cadavres qu'on ne relevait pas et qui gisaient au milieu des immondices. Je fus sur le point de défaillir ; la puanteur était horrible ; il me semblait traverser une écorcherie en plein été; on ne faisait même pas de fumigations; on n'ouvrait pas les fenêtres; on bouchait les vitres cassées avec des chiffons I La plupart des dysentériques couchaient, sans couvertures, sur la paille, sur le parquet où la vermine les dévorait; leur linge n'était jamais lavé, leur chemise pourrissait sur leur peau. Je demandai où était Koggel, personne ne put me le dire. Je sortis, plein d'un dégoût profond. » Ce soldat assure qu'en 4792 des milliers de Prussiens moururent, faute de soins, dans les hôpitaux,

1 Mirabeau, IV, 209 et 221, et I, 107.

Les inârmiers, écrit-il encore, vieux caporaux insensibles aux souffrances d*autrui, ne songeaient qu'à remplir leur bourse : ils buvaient le vin des malades et vendaient au dehors le riz, la semoule et les ft*uits. Le témoin oculaire confirme le dire de Laukhard; il assure que le chirurgien-major du régiment a toujours du savoir et du mérite, mais que les chirurgiens des compagnies ne savent que saigner et raser; il prie le lecteur de sauter les pages écœurantes qu*il consacre aux hôpitaux prussiens; il affirme que, si le lazaret de Goblentz avait encore bonne apparence, les lazarets de Trêves, de Longwy, de Verdun, de Dun, de Grandpré, rebutaient le soldat par leur malpropreté. Lui aussi a vu dans les hôpitaux les dysentériques se soulageant où ils pouvaient; il a vu les grabats des malades affreusement souillés et pourris ; il a vu les morts gisant au milieu de leurs excréments et jetés au dehors avec leur paillasse *.

Voilà le revers de la médaille, et on ne doit pas oublier que cette armée sans patrie n*avait pas en elle un seul de ces généreux sentiments qui faisaient battre les cœurs français et qu'il lui manqua la force morale; qu*elle ne mangeait que du pain de la plus mauvaise qualité; que son infanterie n'avait d'autre vêtement qu*un habit étroit et court, et qu'elle resta sans manteau durant toute la campagne de 4792. sous une pluie in* cessante et souvent torrentielle. Les Prussiens, écrit Ditfurth, supportèrent la fatigue et les privations avec moins d'endurance que les Autrichiens et les Hessois, mieux nourris et mieux vêtus *.

L'armée prussienne passait en Europe pour l'armée classique. Mais elle n'était pas en campagne et devant l'ennemi ce qu'elle était sur le terrain de Potsdam. La

* Duc de Choiseul (l'Armée française du 27 mars 1879) ; Laukhard, Laukhards Lehen und SchicAsale, 1796, 111, 244-254 ; Témoin oculaire, IL 212-220 ; cp. sur Parmée autrichienne le chap. des hdpitaua (prince de Li^e. Mém. et mél„ III, 103-105 :c c'est là le champ de bataille oii il pént plus de monde que dans les combats •.)

■ Une mission en Prusse (anonyme), 282 ; Strantz,- Zeitschrift fUr Kunst, WUsensehaft und Geschichte des Krieges, 1831, IV, 43 ; Ditfurth, die Hessen^ 129.

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discipline si rigidement observée dans les garnisons, se relâchait promptement en temps de guerre. On défendait de rien dérober, et nous lisons que des compagnies qui souffraient de la faim campèrent auprès d'un champ sans oser déterrer une seule pomme de terre. Mais presque toujours le soldat prussien abusait des droits de l'envahisseur, et en Hollande, en Lorraine, en Champagne, malgré les ordres de ses ofticiers,il commit à plaisir les plus grands dégâts. Si ses tentes n'arrivent pas, si le pain lui manque, si la pluie ou la cbaleur lui semble insupportable, il s'en prend aux habitants du pays, il les insulte et les maltraite, il saccage les villages, il incendie les maisons. Après Valmy, dit Lombard, il n'était plus bon qu'à piller. On verra ces belles colonnes se rompre à leur entrée en France et dès le 30 août, en se portant sur Verdun, marcher à la débandade, sans être contenues par la présence de leurs chefs, et laisser derrière elles une foule immense de traineurs. La Prusse n'est plus ce qu'elle était, disait dès 1789 le prince de Ligne, les trésors, l'enthousiasme et la discipline n'y sont plus *.

Ces parades, ces revues, ces longs exercices qu'on faisait avec tant de sérieux et de passion, ces manœuvres superbes qu'admirait l'Europe, étaient une mauvaise école de guerre. Elles s'écartent, dit nettement le duc de Choiseul, de la simplicité et de l'utilité que Frédéric II leur a données en principe^ et il serait même dangereux d'en faire usage. Ces fameuses manœuvres, témoignait plus tard Dampmartin, « l'alignement, la marcbe, le feu de l'infanterie, la vigueur des charges de la cavalerie étaient proclamés avec une pédantesque vanité comme les gages certains de la victoire ; mais des mouvements sans cesse répétés sur les mêmes terrains et d'après les mêmes combinaisons, n'étaient pas de nature à conserver de la prépondérance pour le soutien d'une campagne réelle. » On s'amusait à former et à faire marcher dans la plaine de Tempelhof un bataillon carré de 12,000 hommes; c'était, selon le mot de Toulongeon, un tour de

1 Renouard, 83 ; Lombard, Lettres, 316 ; prince de Ligne, I, 168 (lettre à Kaunitz, décembre 1789) ; cp. plus loin le chapitre sur Verdun.

force sans utilité. Déjà la mission militaire de 4788 observait beaucoup d'iavraisemblauces dans les manœuvres de Magdebourg. Que d'enfantillages^ s'écriait Behrenhorst; pauvre vieil officier, que je te plains, lorsque je te vois embarrassé au milieu de tes belles mesures» perdu dans tes suppositions, et ne sacbant s'il manque dix pas à ta disiaucel On était devenu chicanier, ba^atellier^; ou oubliait que la guerre déjoue toutes les métbodes. Le duc de Brunswick, raconte Massenbach, ayant remarqué dans la retraite de Deux-Ponts à Kaiserslaulern eu 4793, que les derniers bataillons de Varrièregarde marchaient sans beaucoup de cérémonie et contre les principes de la tactique de Potsdam, leur ordonna de revenir sur leurs pas et d'exécuter de nouveau toutes les évolutions, comme en présence du vieux Saldern *.

On soumettait le soldat, même pendant la campagne, à des fatigues superflues. Durant la guerre de 4792 il n'y eut pas un camp, pas un bivouac, pas un emplacement destiné aux troupes, pas un pont, pas un passage de rivière ou de ruisseau, pas une ferme, pas un moulin qui ne fût garni d'un poste, pas un défilé qu'on ne voulût rendre inaccessible eu élevant des épaulements, en abaitauL des arbres, eu pratiquant de petites inondations, eu creusant des fossés, en renversant des voitures de fumier. On avait la manie de la fortification et on la poussait jusqu'au ridicule. A quoi, dit un officier, servaient tous ces petits retranchements qu'un fantassin, un cavalier pouvait aisément franchir? On ne faisait que lasser nos troupes eu pure perte '.

En réalité 1792 annonce 4806. Frédéric II avait formé des serviteurs, et non des élèves. Ce grand homme rapetissa tout autour de lui; il sut, par l'inflexible rigueur de son despotisme éclairé, par une exactitude scrupuleuse, par une stricte parcimonie, mouvoir les ressorts compliqués de la monarchie. Mais en lui seul résidait la

* Mot du prince de Ligne «(IIÏ, 210).

' Duc de Choiseul, id, ; Dampmartin, Quelçues trait», 127 ; Urne mission en Prusse^ 245 et 264; Histor, Zeitschrift^ VI, 1861, p. 68 (mot de Beliren horst cité par Meerheimb) ; Massenbach, Mêm.^ 1, 231-232.

^ Minutoli, Erinntrungen, 25-26, note*

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'orce de la Prusse ; après lui tout se désagrégea, même Tarmée. Peut-on croire, s'écriait prophétiquement Mirat)eau, que ses successeurs seront aussi infatigables que lui ; qu ils liront, examineront, pèseront tous les rapports des inspecteurs sur chaque régiment; qu'ils seront le premier général de leur armée ; que ni courtisan, ni ami, ni maîtresse ne balanceront un seul instant en aucun d'eux l'intérêt militaire; que leur armée sera toujours au-dessus de tout dans leur opinion *?

Ces officiers, instruits, raffinés, accoutumés, comme Frédéric, à discuter sur toutes choses, étaient devenus critiqueurs. Ils dissertaient avec une verve maligne sur ce que faisait le général en chef et sur ce qu'il aurait dû faire; ils insistaient complaisamment sur les moindres fautes qui se commettaient sous leurs yeux ; ils voyaient à tout des difficultés. Frédéric n'éiait plus là pour leur imposer silence, soit par un mot sec et impérieux, soit par une raillerie mordante. Aussi, pendant les guerres de la Révolution, eurent-ils recours à la négociation plus souvent qu'à la force. Ils ne tirèrent que rarement Tépée; ils préféraient politiquer et ils s'en acquittèrent très bien ; ils firent mille honnêtetés aux officiers républicains et rivalisèrent avec eux de courtoisie ; ils montrèrent qu'ils savaient bien le français; ils plurent à l'adversaire ; il eût mieux valu le battre et le mettre en déroute. Mais ce xviii® siècle qui finissait, était le siècle par excellence de la diplomatie. Les officiers prussiens avaient vu Frédéric II mêler sans cesse la politique aux armes, et depuis l'avènement de son successeur, il n'y avait plus à Berlin que cabales, intrigues et menées secrètes. On porta dans la guerre les procédés de la diplomatie du temps, on usa des mêmes feintes, on se parlait aux postes avancés, on se complimentait réciproquement, on se donnait des coups de chapeau, dit un contemporain, au lieu de se tirer des coups de fusil. Ces usages dataient de la guerre de Sept-Ans. Les vedettes, écrit le prince de Ligne, fumaient alors ensemble, les troupes

*■ Mirabeau, IV, 343-344; Cp. le mot de Diderot à Catherine II : « Qui mènera cette voiture-là lorsque le cocher nerveux qui tient les rênes sera tombé de sou siège? > (Tourneux, Temps du 24 août 1885).

légères pillaieat de concert, et c*était une plaisanterie, aux armées française et anglaise, d'être prisonnier de guerre ; on dînait avec le prince Ferdinand et Ton était le lendemain à son corps *.

Les généraux-majors, les capitaines avaient pris des habitudes d'oisiveté. Tous ou presque tous étaient usés pour l'action et ne désiraient pas chercher de nouveaux hasards. Ceux que Toulongeon rencontre dans les salons de Berlin sont, dit-il, unis par Tâge et hors d*état de faire la guerre. Ils avaient, rapporte Yalentini, d'obscures réminiscences de la guerre de Sept-Ans et, pour la plupart, de gros ventres. La race des Seydiitz, des Kleist, des Fouqué, écrit le major Massenbach, était éteinte, et si, parmi les généraux de cavalerie, KÔhler et Wolfradt avaient conservé Tétincelle, ils étaient sur le bord de la tombe. Avec quelle indolence les généraux Kenitz, Norrmann, Budberg menèreiit leurs colonnes en 1792 de Verdun à Grandprél Le duc de Brunswick les tança plusieurs fois avec colère; on devait pousser et stimuler sans cesse ces vieux soldats qui s'étaient fatigués à suivre Frédéric et que n'entraînait plus l'impulsion vigoureuse du grand roi *.

D'ailleurs, la guerre se faisait alors d'après des principes fixes et immuables, dans les formes, et, selon le mot de Biilow, d'après l'étiquette. On ne savait pas, disait plus tard un de nos meilleurs écrivains militaires, faire marcher les armées, mouvoir avec rapidité des masses de troupes sur un grand développement de pays, dans l'objet d'écraser l'ennemi sur son point faible avec des forces supérieures, ou de le frapper d'un coup inattendu au fort de sa puissance*. Tous les mouvements devaient être prudents et compassés ; il fallait agir avec une extrême réserve, se tenir toujours sur ses gardes, prévoir les moindres obstacles, se précautionner

* Gœlhe, Camp, de France^ passim ; Philippson, 0-esehiehtê des m^eussischen Staatsmesens, 1882, IL 171 ;'Sybel, I, 471; prioca de Ligne, Mém. et mél., III, 160-162 [De la sensibilité dans le militaire),

• Une mission en Prusse^ 149 ; Strantz, 22 ; Massenbach, Mém,, 11, 162 ; Valentini, Erinnerungen eines alten preussischen OffizierSy 1833, p. 63; Rémin, du prince royal (11 et 12 sept.).

3 Foy, Hist, de la guêtre de la Péninsule ^ II, 344, note.

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en cas dlnsuccès, n'avancer que pas à pas et progressivement, d'une ville à Tautre, et de position en position, ménager enfin le sang des soldats. On devait vaincre, sans carnage ni grand combat, par des marches sourdes, par des manœuvres méditées avec patience et conduites avec ruse, en suivant et observant l'adversaire pendant des semaines et des mois. On croyait qu'il valait mieux dérober la victoire que de l'enlever impétueusement et avec fracas ; on craignait, pour ainsi dire, de faire violence à l'ennemi. Vainement quelques esprits perspicaces citaient l'exemple de Frédéric II, le montraient marchant à pas rapides dans toutes ses campagnes, courant sus à lennemi, le déjouant et le déroutant sans cesse par la vivacité de son allure et sa hardiesse. Frédéric n'était plus, aux yeux des officiers prussiens, le héros de la lutte de Sept-Ans. Le prince Henri et le duc Ferdinand de Brunswick savaient mieux que lui l'art de la guerre ; ils étaient plus habiles et plus savants ; ils n'avaient rien risqué, rien livré au hasard ; leurs combinaisons lentes et ingénieuses n'offraient aucune prise à la critique ; leur esprit, selon le mot du prince Henri, concevait des idées qu'il faisait judicieusement fructifier. Frédéric, au contraire, avait une imagination « déréglée, propre à des conceptions décousues* »; il n'avait pas vaincu dans les règles ; il n'avait triomphé qu'en commettant des fautes, en se fiant à la fortune, en se contentant d'à peu près ; ses batailles n'étaient que des coups d'audace et d'emportement; 11 les gagnait en dépit du sens commun ; il aurait dû les perdre en bonne justice. « Frédéric, disait Massenbach dans son Eloge du prince Ferdinand, fougueux, irrésistible, manque fréquemment son but et se blesse lui-même. Ferdinand est froid, calme, réfléchi, ponctuellement exact, circons-

^ R. de Bouille, "Essai sur la vie du marquis de BouilU, 1853, p. 167. On sait la jalousie du prince Henri contre Frédéric : • Vous avez, disait-il à Louis Bonaparte en 1801, une très haute idée de mon frère. Dans quelle erreur vous êtes, vous autres Français ! vous ne connaissez pas le secret de ses victoires. Il aurait dû passer sa vie à écrire > (LavaUette, Mém,^ II, 7). Sainte-Beuve a touché ce point [Causeries du lundi, XII, 368). Cp. surtout Th. de Bernhardi. Friedrich der Grosse aU Feldherr, 1881, II, 314-320, et von der Goltz, Rosshach %ndlena,^\ik''m.

VALMT. 8

pect; il découvre avec une incroyable sagacité tous les avantages possibles, en tire parti rapidement et, au moment décisif^ les poursuit avec une persistance inimitable, mais ne dépasse jamais la mesure des forces et ne reste pas en deçà du but. Frédéric répare ses fautes par des coups de génie ; mais si Ton admire le héros, on peut blâmer quelquefois le général ; Ferdinand et Henri furent les puissants athlètes dont le bras le retint au bord de Tabime. » Erreur fatale qui dura jusqu'en 1806 I Gomme Frédéric, Napoléon ne fut pour rétat- major prussien qu'un « naturaliste », un révolutionnaire, un donneur de batailles sanglantes et inutiles. Le fin de Part n*était pas d'aller droit à l'ennemi, de rattaquer sans miséricorde, de lui tuer beaucoup de monde, de le poursuivre ensuite sans lui laisser I9 temps de se reconnaître ; non, il ne fallait coolbattre qu*à la dernière extrémité. Pourquoi faire la besogne de vive force, disait Westphal, le confident de Ferdinand de Brunswick. N'était-il pas préférable de gagner doucement et sûrement du terrain, de tourner Tennemi, de Tobliger à la retraite en menaçant de lui couper les moyens de subsister? Aussi le vieux Wolfradt, Télève de Zieten et le maître de Blûcher, appelait-il plaisamment les tacticiens de l'époque les « coupeurs » {Abschneidir), et ses hussards, s'emparant du mot, avaient donné ce sobri' quet aux officiers de Tétat-major*.

Mais les railleries de Wolfradt ne refroidirent pas l'admiration des généraux prussiens pour le prince Henri et Ferdinand de Brunswick. Ils refusaient de croire que l'audace fait à la guerre la moitié du succès et de s'enrèler, comme disait Frédéric, dans la bande des entreprenants. Les généraux autrichiens étaient imbus du même préjugé. On sait que Daun fut surnommé le Fabius de la guerre de Sept-Ans, qu'il ne galopa qu'une fois dans sa vie et qu'au lieu d'achever sa victoire de Hochkirch, il s'appuyait à une pierre — sa pierre d'achoppement, remarque le prince de Ligne — pour écrire à Marie-Thérèse la relation de la bataille. Gomme lui, Hohenlohe-Kirchberg et Glerfayt, qui commandèrent les

* Valentini, 5.

L*AltHÉB PRUSSIENNE 445

troupes autrichiennes en 1792, n'étaient pas entamants^ ; Hohenlobe-Kirchberg voulait s'arrêter sur les bords de la Meuse et ne pas pousser plus loin ; Glerfayt, disait un bon juge, n^avait d'autre talent qu'une étroite méthode, et dans la guerre contre les Turcs, il n'aurait jamais attaqué l'ennemi sans l'ordre exprès et menaçant de Loudon *. Que de honteux échecs avait valus aux généraux autrichiens cette impuissante et sénile stratégie! Tous, Glerfayt, Gobourg, Wartensleben, Mack, dont naissait la renommée, avaient manqué de nerf et de résolution. Tous, écrivait Joseph II , n'ont ni volonté, ni zèle, ni énergie; tous sont au désespoir de faire la guerre; ils voudraient être commodément au logis, et personne ne va qu'autant qu'on le pousse'- Tous, dit le prince de Ligne, ont c fait des sottises », et c'est en pensant à leurs ridicules lenteurs qu'il s'écriait : c qu'on bannisse chez nous le mot Unmù'glichkeit (impossibilité), et la phrase que j'ai entendue si souvent et qui m'a tant fait enrager : « Ich habe kHnm Befehl » (Je n'ai pas d'ordre l) *.

Mais un des meilleurs généraux de la Révolution, Miranda, ne prétendait-il pas qu'il ne fallait jamais s'écarter des règles tracées par les écrivains militaires et appliquées par les plus grands capitaines des temps -gassés ? Vainement il voyait les stratégistes de la nouvelle école prendre des villes et gagner des batailles contrairement à tous les principes ; il soutenait que tant de succès n'étaient dus qu'au hasard et que la méthode, indignement violée, ne tarderait pas à prendre sa revanche •.

m. L'armée prussienne qui marchait contre la France

> Mot du prince de Li^e.

* Vivenot, Queîîen, II, 469.

' Beex, Joseph II f Leopold und KauniH, 1873, lettre du 13 mai

* Prince de Ligne, Mém, et mél., III, 298.

* Voir ses conversations avec un détenu de la Force (Champagneux), suppl. du tome II des Mém, de M"« Roland, 350 et 355-356. Gustinc

Ëratiquait le môme système de guerre prudent et défensif, que Jean- Ion Saint-André nommait le cmtinisme.

se composait de 42,000 hommes, dont 30.600 fantassins et 14,600 cavaliers. Elle traînait avec elle 200 pièces de canons : 27 pièces d^arlillerie volante, 6 pièces de douze, 450 de six et 7 de trois, 21 obusiers, 16 mortiers.

L'avant-garde comprenait deux régiments d*infanterie, Eleist et Hohenlohe; deux bataillons de fusiliers, Renouard et Forcade ; une compagnie de chasseurs à pied ; les hussards de Wolfradt et les dragons de Schmettau. Elle était commandée par le prince de Hohenlohe-Ingelfingen qui avait sous ses ordres les trois généraux-majors Kleist, Herzberg et Wolfradt. Hohenlohe, entré en 1767 au service de la Prusse, était à la tôte d'un régiment pendant la guerre de la succession de Bavière. Frédéric II le prit en affection et lui donna le grade de général-major. Frédéric-Guillaume II le nomma lieutenant-général et gouverneur de Breslau. C'est le Hohenlohe que Napoléon battit à léna ^ Il avait pour chef d*état-major Massenbach, officier ardent et impétueux, très instruit, original, grand faiseur de projets, le même qui nous a laissé d'intéressants mémoires.

La première ligne d'infanterie de Tarmée, sous les ordres du due de Brunswick, comptait les six régiments Schônfeld, Budberg, Romberg , Thadden, Woldeck et Brunswick.

La seconde ligne d'infanterie se composait des régiments Wolframsdorf, Wittinghof, Herzberg, Borch et Kenitz. Le prince royal de Prusse, le futur Frédéric* Guillaume III, alors âgé de vingt-deux ans, commandait la brigade formée des trois bataillons de Herzberg. Toute cette seconde ligne était placée sous le commandement du lieutenant-général Courbière. Guillaume-René de l'Homme de Courbière descendait d'une famille de protestants français chassés du Dauphlné par la révocation de redit de Nantes. Il était né à Maëstricht (1733) ; fi.s d'un major hollandais, il avait à peine quatorze ans qu*il prenait part à la défense de Berg-op-Zoom. Il entra dans l'armée prussienne en 1756, et se distingua pendant la

* La Galerie des caractères prussiens (1808, p. 35-46) le juge très défavorablement. On l^a souvent confondu avec l'Autrichien Hohenlohe-Kirchberg. On le nommera dans ce récit Hohenlohe tout court.

l'armée prussienne 4 47

guerre de Sep l-Ans. Général-major en 4780, lieutenantgénéral en 4787, il fut nommé durant la campagne de France gouverneur de Verdun. Mais l'histoire ne se rappelle que le gouverneur de Graudenz ; Gourbière défendit celte forteresse en 4807 jusqu'à la paix de Tilsit et fut, avec Gneisenau et Nettelbeck qui commandaient la place de Colberg, le seul Prussien qui tint jusqu'au bout et ne se rendit pas.

La cavalerie, commandée par le lieutenant-général Lottum, formait deux divisions, Tune sous les ordres du prince Louis de Wurtemberg, l'autre sous les ordres de Kalkreuth. Ce dernier était un des meilleurs hommes de guerre de la Prusse. A vingt ans, dit Mirabeau, on le désignait comme un général de premier ordre. Il avait été pendant, la guerre de Sept- Ans adjudant-général du prince Henri. Il défendit vigoureusement Danzig en 4807. Il maniait habilement la cavalerie, et le régiment dont il était colonel-propriétaire, passait pour un des mieux disciplinés de l'armée ; lorsqu'un de ses cavaliers s'était enivré, il faisait casser toutes les vitres de l'auberge, et les hôteliers, craignant pour leurs fenêtres, prêchaient la modération aux dragons de Kalkreuth. Au reste, propre à tout, spirituel et sagace, frondeur, processif comme un Normand, se moquant de tout le mon^e, critiquant sans cesse à la Feuquières les actes du gouvernement et les opérations des armées, détesté des autres généraux qui redoutaient ses bons mots et sa verve sarcastique, aimé des soldats qui le trouvaient toujours attentif à leurs besoins, jouant volontiers au diplomate et réunissant, dit Toulongeon, les qualités aimables aux talents militaires *.

Les cuirassiers d'Ihlow et de Weimar, les dragons de Lottum, de Tschiersky, de Norrmann et de Bayreuth composaient la cavalerie qui prit part à la campagne. Le colonel du régiment de Weimar était le duc Charles- Auguste, le protecteur et l'ami de Goethe ; il avait prié

* Sur Kalkreulh (ou Kalckreulh) voir Mirabeau, IV, 38 ; Une mission en Prusse^ 151 ; Galerie des caractères prussiens, 150 ; Massenbach, Mém., II, 162; Vivenot, Quellen^ II, 469; von der Gollz, Rosshach und lena, 41 et 106.

le poète de l'accompagner, et Fauteur de Faust devait, du 29 août au 8 octobre, chevaucher dans les rangs du premier escadron, causant avec Tun et avec Tautre, observant le pays qu*il traversait, recueillant quelques notes qu'il revit près de trente ans plus tard et publia sous le titre de Campagne de France.

Les majors-généraux Kôhler et Eben commandaient deux corps détachés. Le corps de KOhler, qui devait se joindre à l'avant-garde de Ilohenlohe, était formé des dix escadrons de hussards de EÔhler et des deux bataillons de fusiliers Mûfûing et Ernest ; le corps d'Eben, des dix escadrons des hussards d'Eben et des deux bataillons de fusiliers Schenk et Légat *.

Le chef de Tétat-major général était le colonel Grawert, homme froid, réfléchi, n'agissant, comme tous les officiers de Tarmée, qu'après avoir tout considéré, tout pesé longuement dans son esprit. On le regardait comme le créateur de Té ta t-maj or-général et comme une sorte de Lacy prussien. BrunsAvick lui dut une grande partie de ses succès de Pirmasens et de Eaiserslautem, et MôUendorf, le brillant début de sa campagne de 4t94*.

Deux majors, Rûchel et Tauenzien, étaient attachés aux Hessois et au corps d'Autrichiens qui devaient suivre Tarmée prussienne. Riichel prit sur le landgrave de Hesse un ascendant absolu ; aide de camp de Frédéric II qui Tavait employé dans plusieurs missions, brave, énergique, résolu, plein de feu et d'ambition, il disait que l'armée prussienne devait toujours attaquer; ce fut lui qui mena les Hessois au secours de Goblenz et donna l'assaut à Francfort. Il eut un avancement prodigieux : il recevait, au mois de décembre 4792, un brevet de lieutenant-colonel que le roi antidatait de deux ans *.

* Voir l'ordre de bataille dans Renouard, 487-488, note 2.

« Cp. sur Grawert les Mém. de Massenbach, II, 121-122 et 136 ; Séfjjur (HisU de NayoUon et de la grande année ^ 1825, II, 439) dit que Grawert était un vieux guerrier loyal sans politique.

3 Valentini, 20-21 ; Lombard, Lettres^ 331 (ces lettres curieuses ont été traduites et publiées par M. H. HûfTer dans la Deutsche Mevue, février et mars 1883. p. 241-251 et 293-334) ; Tattaché militoire hessois au camp du roi de Prusse était le colonel de Kreutzburg, et rattaché autrichien, le comte Dietrichstein.

L*ARMÉB PRUSSIENNE 419

Frédéric-Guillaume II accompagnait Tarmée. Intrépide, robuste, corpulent, passionné pour les exercices physiques, à la fois sensuel et sensible, aimant ]es femmes, polygame, dominé par ses favoris, il avait la taille d'un grenadier, des façons engageantes et très peu de jugement ^ On remarquait dans la suite du monarque le général Biscboffswerder, son Intime confident et le principal auteur de Talliance austro- prussienne ; le lieutenant-colonel Manstein, premier aide de camp ; le ministre comte de Schulenbourg. Quelques émigrés se mêlaient à ce cortège : le marquis de Lambert, le baron de Pouilly, le baron de RoU, le vicomte de Caraman, Heymann. Le baron de Roll, nommé maréchal de camp en 1788, appartenait à la môme promotion que Dumouriez, Eellermann et Le Veneur ; il avait conservé Tallure et Textérieur d'un bon Suisse, mais comme son compatriote Besenval, il cachait sous cette apparence de simplicité la finesse d'un courtisan de Versailles et il sut plaider adroitement la cause des princes. Le baron de Roll représentait au quartier-général prussien le comte d'Artois, et le marquis de Lambert, le comte de Provence ; le vicomte de Caraman représentait le baron de Breteuil et Louis XVI. Mais il cachait sa mission à tous les yeux dans la crainte, d'ailleurs fort inutile, d'exciter les soupçons du parti populaire et de révéler aux jacobins la connivence du roi. Il fit toute la campagne sous Tuniforme prussien ; Frédéric-Guillaume Tavait nommé major de cavalerie et attaché à sa personne*. Heymann, ancien officier du régiment de La Marck, devait sa fortune au marquis de Gonflans qui lui fit donner une compagnie de hussards. Il était maréchal de camp en 1791 . Bouille l'avait envoyé à Paris pour prendre les ordres de Louis XVI et arrêter la disposition des escortes de cavalerie qui devaient assurer révasion du roi. Mais il se défiait de lui ; il le croyait orléaniste ; il aima mieux l'avoir sur ses derrières qu'à ses côtés et le laissa à Sar-

* Le portrait de ce prince a été fait bien des fois ; un des meilleurs et des plus piquants est celui qu'a tracé A. Sorel, VEurope et la Révolution française t I, 478-488.

* Cp. le fragment des Mémoires de Caraman, publié dans le numéro du 15 novembre 1853 de la Revue contemporaine ^ p. 11.

relouis. Heymann s'en plaignit ; il avait de la vigueur et de la résolution; avec une poignée de mes hussards, écrivait-il, j'aurais ouvert le passage à la famille royale, et, si je n'avais pu forcer la barricade du pont de Yarennes, je lui faisais traverser TAire à la nage. Il émigra avec Desoteux, Klinglin, d'Ofifelisse et Bouille ; pendant que Klinglin entrait au service de l'Autriche, Heymann devenait général-major dans Tarmée prussienne. Il fut plus tard ministre de Prusse à la cour de Deux-Ponts, puis en Bavière et mourut le 27 septembre 1801. Kellermann, Alsacien comme lui, le regardait comme un « intrigant qui veut mettre son nez partout ». Il avait servi d'intermédiaire dans les négociations que Dumouriez nouait, au mois d'avril, avec Schulenbourg; il assista, ainsi que Mallet du Pan, aux conférences de Francfort; il accompagna Manstein, après Valmy, au quartier-général de Dampierre *.

De môme que Louis XVI et les princes, FAutrlche et la Russie avaient leur représentant au quartier-général prussien. La cour de Vienne avait délégué le prince Henri XIV de Reuss, son ambassadeur à Berlin. L'envoyé de Catherine II était ce Nassau-Siegen, prince sans principauté, reconnu en France par un arrêt du parlement de Paris, repoussé en Allemagne par le conseil aulique et célèbre par mille folles prouesses. Son air froid et timide, ses manières communes, sa conversation stérile et plate faisaient un singulier contraste avec sa taille athlétique et surtout avec sa vie agitée, sa bouillante valeur et ses galantes aventures. Engagé volontaire à Tâge de quinze ans, capitaine de dragons à dix-huit ans, il avait fait le tour du monde avec Bougainville, créé en Afrique le royaume de Juïda, combattu les lions ôt les tigres, et rapporté en Europe le surnom de dompteur de monstres. Depuis, on l'avait vu se ruiner trois fois et devenir successivement colonel de Royal-Allemand, maréchal de camp (l^r janvier 4784), amiral. Il était de toutes les guerres ; il formait la légion de Nassau et tentait un

* Voir sur Heymann Dampmarlin, Quelques traits ^ 89 ; Beaulieu, Essais hist., IV, 172 ; Dumas, Souv,^ I, 519-520; Dumouriez, Mém., I, 302 ; Kellermann à Servan, 24 septembre (arch. guerre).

L'ARMiS PRUSSIBNNB 421

coup de main sur Jersey ; il commandait une batterie flottante au siège de Gibraltar; il plaidait à grands coups de sabre dans les diétines de Pologne la cause de Stanislas- Auguste contre le parti Gzartoryski; il détruisait une escadre turque près d*Oczakov et combattait dans la Baltiqpie la tlotte suédoise ; le prince de Ligne ne le nommait plus que Nassau-SUger ou le vainqueur. C'était le plus ardent champion des émigrés ; il donna aux comtes de Provence et d'Artois tout ce qu'il possédait, sa vaisselle, ses diamants, les belles épées qu'il avait reçues en cadeau de la tsarine *.

De tous les t^hefs^ ou, comme on disait, de tous les plumets (Federbilsche) de l'armée prussienne, le plus remarquable était le généralissime Charles -Ferdinand, duc de Brunswick-Lûnebourg. Il avait le commandement en chef de toutes les forces des alliés, et les gêné* raux autrichiens, le prince de Hohenlohe-Kirchberg et le feldzeugmestre Clerfayt, étaient absolument soumis à ses ordres ; jamais entreprise, lui avait écrit l'empereur François, n'aura été formée pour une cause plus importante, elle sera digne d'avoir à sa tête le premier capitaine de nos jours *.

Grand, vigoureux, rompu de bonne heure à tous les exercices du corps, Brunswick avait la figure noble et agréable^ le front ouvert, des yeux bleus perçants et remplis de feu, le sourire aimable et fin, des manières avenantes et si courtoises que ses politesses semblaient quelcjnefois exagérées. J'ai cru voir, dit Toulongeon, un de nos princes avec toute la grâce de notre nation. Il joignait à ces beaux dehors tous les avantages de l'esprit ; une éducation soignée avait formé son goût, développé son jugement, aiguisé sa sagacité; il lisait assidûment et témoignait le goût le plus vif pour l'élude de

* Voir sur Nassau- Siegen, prince de Ligne, M^nt. et mél., l. 186- 188 (lettre du 1" août 1788) ; Ségur. Mém. ousouv., I, 98-99 ; duc de Levis, Souvenirs et portraits ^ 185-186; Loménie, Beaumarchais et son temps, I, 275-276 ; Malmesbury {Diary, III. 38 et 46) le nomme ■ keen and sanguine >, mais parle aussi de • bis vanity and indiscrétion ». M. Feuillet de Couches a publié dans le tome VI du recueil Louis XVIn Marie-Antoinette et J[f"»e ^/tsaJ^M, un extrait des mémoires de Nassau-Siegen que nous citerons souvent.

« Vivenot, Quellen, I, 434.

rhistoire ; il nomma Lessing bibliothécaire de Wolfenbûttel *.

Il s*était signalé pendant la guerre de Sept- Ans. Il avait reconquis à Hastembeck une batterie dont les Français s'étaient emparés. La prise de Hoya, le passage du Rhin qu'il sut exécuter à la veille de Grefeld, le combat qu'il livra au duc de Brissac avant la bataille de Minden, l'afifaire de Warbourg (34 juillet 1760) l'avaient mis au rang des meilleurs généraux de Frédéric n. Le vieux roi lui prédit le plus brillant avenir et lui donna le commandement d'un corps d'armée qui manœuvra dans la Haute-Silésie pendant la guerre de la succession de Bavière. Sa gloire fut à son comble lorsqu'il reçut de Frédéric-Guillaume II le titre de feld-maréchal et soumit en 4787 les Hollandais révoltés contre le prince d'Orange. Cette facile expédition parut extraordinaire aux contemporains ; le duc passa pour le premier homme de guerre de l'Europe et pour le héros du siècle. « Mon cœur se gonflait, raconte Rist, lorsque j'appris que le duc s'avançait vers le Rhin, à la tête d'une puissante armée, dans le dessein d'affermir pour toujours la sûreté de l'Europe; mes vœux volaient vers lui; je croyais le voir; j'achetai un médaillon de plâtre qui le représentait, et je le suspendis au-dessus de mon pupitre; je ne pouvais en détourner les yeux et je fis des odes en son honneur. » L'impression de respect et d'admiration pour les talents militaires de Brunswick était si forte dans les esprits que les commandants de Longwy et de Verdun, sommés de se rendre, répondaient tous deux à Charles-Ferdinand qu'ils se félicitaient de combattre un si illustre guerrier. Narbonne lui offrit, au commencement de 1792, le commandement des troupes françaises : le duc de Brunswick eût fait sous Louis XYI ce qu'avait fait le maréchal de Saxe sous Louis XV; il aurait, par l'ascendant de son nom et, comme on disait, par la puissance de son génie, restauré l'armée en la pliant à une exacte discipline. Ce qui est inconcevable, mais parfaitement exact, disait Mirabeau, c'est qu'il est aussi profond et supérieur

1 Massenbach, Mém», I, 237 ; Pertz, Bitin's Lehen, I, 93 ; UmmUsion en Prusse ^ 161.

l'arméb PRUSSIBNNB 423

dans les détails qae grand dans les hautes parties de la guerre *.

Il était en réalité moins propre à la grande guerre qu*à la guerre de détail qui se fait en un pays couvert, facile aux embuscades et aux affaires d'avant-poste. Mais Hoche lui-même, dit Gouvion Saint-Cyr, ne put en 4793, pendant la campagne du Palatinat, vaincre Thabileté d'un capitaine tel que le duc de Brunswick. Il était brave, se risquait de sa personne et faisait à Toccasion le simple soldat; plus d'une fois, dans des reconnaissances» il s'avança seul ou presque seul jusqu'aux abords des positions ennemies ; c'était, reconnaît Yalentini, un héros aux jours de combat. Il supportait les plus extrêmes fatigues avec autant de courage que le moindre fusilier de son armée, et en 4806, à l'âge de soixante et onze ans, on le vit montrer une activité prodigieuse, se coucher tout habillé, ne donner que quelques instants au sommeil et se lever avant l'aube. Il gardait toujours sa présence d'esprit, et le danger ne troublait pas la froide tranquillité de son âme. Aussi déployait-il surtout dans la défaite les ressources de son expérience ; il dirigeait avec adresse une retraite; en Champagne, en Alsace, ses habiles dispositions sauvèrent l'armée battue et la mirent en sûreté*.

II avait le renom d'un sage administrateur. Initié de bonne heure à la poliiique et à la science du gouvernement, il sut régir son duché de Brunswick avec une telle économie qu'il amorlit une partie de la dette publiqpie et paya, en onze années, quatre millions de tha- 1ers aux créanciers de l'État. Il exempta ses sujets de tous les impôts extraordinaires. Il n'entretint pour la garde du pays qu'un très petit nombre de soldats. Il vécut sans ostentation et sans faste; aucun prince de l'Allemagne du xviii» siècle, excepté Frédéric II et ce margrave Charles-Frédéric de Bade qui protégea Klopstock et fut l'ami de Dupont de Nemours,

» Mirabeau, I, 4 et 26, IV, 35; Rist, Zedenserinnevungen, 1880, I, 26 ; Sorel, Mission de Custine à Bmnsnick [lievue historifjue, I, 1876. p. 154-183).

* Gouvion Saint-Cyr, I, 200 ; Valentini, 75 ; Galerie des caractères prussiens, 17 ; Massenbach, DenkwUrdigkeiten, 18U9, II, 2, 11.

12i LA. PRBMIÂRB INVASION PRUSSIENNE

n'a mieux fait son métier de souverain. « Il a donné, disait Mirabeau, l'exemple à jamais respectable d'une administration tout à la fois éclairée, ferme et paternelle dont les succès sont vraiment inconcevables, à raison du délabrement où il a trouvé son duché; dans toutes les classes de la société et dans tous les états de la vie humaine, il eût été un homme d'un mérite transcendant*. »

Les républicains français le regardaient comme un des meilleurs princes de TËurope et les plus dignes de la souveraineté. Girondins et montagnards vantaient son esprit supérieur aux idées vulgaires et le croyaient favorable aux principes de la Révolution. Carra le proclamait le plus grand guerrier et le plus grand politique du siècle ; il ne lui manquerait, disait le journaliste, qu'une couronne pour être le restaurateur de la liberté de l'Europe, et je gage que, s'il arrive à Paris, sa première démarche sera de venir aux Jacobins et de mettre le bonnet rouge. Lorsque Brunswick abandonna le commandement de Tarmée prussienne, en 1794, l'agent Bâcher écrivit que le duc renonçait à la dépendance des despotes et môme à tout service militaire, à moins que les Français ne voulussent l'admettre dans un bataillon de gardes nationales. Les ce patriotes » jugeaient mal Charles-Ferdinand. C'était un grand seigneur philosophe ; mais, en sa qualité de grand seigneur, il haïssait la Révolution. Il suivait attentivement les affaires de France et approuvait le bicamérisme; mais il ne souffrait pas la destruction de la noblesse : c'est un préjugé, disait-il, mais un préjugé reçu dans l'Europe entière. « Je ne puis mieux le définir, écrivait le jeune Custine, qu'en le comparant à un de nos mécontents qui ne sont les partisans ni de l'aristocratie cléricale et parlementaire, ni d'un système oppressif; l'égalité des droits a pour elle son esprit et non ses sentiments ; il l'approuve peut-être, mais à coup sûr il ne l'aime pas. » Sa correspondance avec son intime confident Féronce de Rosencreuz prouve qu'il détestait le parti de Témigration ; mais il méprisait la démocratie

» Mirabeau, IV, 35-36, note ; Svbel, I, 469 ; Ranke, Hardeniern, 1* édit., 1879, 1, 58-59 ; Beugnot, Jlf^w., 1867. 1, 400.

l'armés prussienne 125

et désirait sincèrement délivrer Louis XYI des mains des jacobins K

Il avait malheureusement un bien grave défaut qui paralysait et gâtait tant de brillantes qualités, tant de capacités diverses. C'était une circonspection excessive*. Elle le rendait toujours incertain et tournait même à la timidité. Il n*osait brusquer la fortune et ne savait se décider à temps. Trop clairvoyant pour ne pas peser le pour et le contre d'une entreprise, assailli par la foule des idées et des points de vue, méticuleux, préoccupé des moindres détails, absorbé par d'incroyables minuties, écrivant de sa propre main les listes de cantonnements et les ordres de marche, demandant à la veille d'Iénas'il fallait écrire Mtinchenholzen ou Mûnchholzen, voulant tout voir de ses propres yeux et, comme il disait, non seulement avec les yeux du corps, mais avec les yeux de la raison*, il laissait toujours échapper l'occasion favorable. Il avait conscience de cette irrésolution qui faisait le fonds de son caractère. Les esprits de cette race savent s'observer eux-mêmes et pénétrer leurs propres défauts. Il avouait donc que cette cruelle et incurable indécision causait le tourment de sa vie ; mais que voulez-vous, disait-il, je n'y puis rien, c'est plus fort que moi. C'était, par suite, un prudent guerroyeur, sans visées étendues et sans vastes desseins. Comme ses contemporains, il ne comprenait pas qu'il faut arracher la victoire, non par lambeaux et pièce à pièce, mais par un coup décisif et foudroyant. Il n'imaginait pas que la guerre pût être rapide et brillante comme l'éclair; il ne l'envisageait que pénible et longuement laborieuse. Il admira l'énergie ardeate et le prompt génie d'exécution

* Carra, Annales patriotiques ; Sorel, Mission de Cusiine à Brunswick ; Sybel, I, 472 ; yoir le brillant portrait que Voltaire faisait du prince héréditaire dans le Siècle de Louis XV, xxxiii : < Il eut soin du comte de Gisors comme de son frère, et lorsqu'il fut blessé, on vit les officiers français s'intéresser à sa guërison comme les siens propres, »

* Bed&chtlichkeit, disent tous les contemporains : < timid and -waverinjç » (Malmesbury, 111, 243). Hardenberjç, qui fut à son service, le priait de lui répondre par un non résolu s'il le désapprouvait (Ranke, Hardenberg, l, 81).

3 Massenbach, Mém., I, 11, et DenhroUrdigkeiten, 1, 108.

de Frédéric et de Napoléon, ces deux chercheurs et gagneurs de batailles; mais cette façon de mener une campagne lui semblait imprudente et par trop brutale. Personne n'était moins propre à conduire une armée d*invasion. En 4792, dès ses premiers pas et jusqu'à la fin de Texpédition, Brunswick n*eut rien d'audacieux et d'éclatant, rien de cette allure décidée et Impérieuse, de cette menaçante hardiesse, de cet air de supériorité des grands capitaines qui s'enfoncent d'un pas alerte au cœur du pays ennemi et marchent résolument sur la capitale. Il cherchait à fatiguer habilement l'adversaire; mais le relancer, l'attaquer avec vivacité, le battre complètement, le poursuivre sans relâche, l'inquiet et flottant Brunswick ignorait cet art, et voulait l'ignorer.

Il manquait de caractère K Que de fois ses confidents^ ses amis lui conseillèrent de prendre sur l'esprit du mobile Frédéric-Guillaume II un ascendant facile à conquérir! Que de fois ils l'engagèrent à revendiquer hautement sa part d'influence dans les destinées de la Prusse et à devenir le Marlborough de la coalition contre la France! Mais Brunswick n'avait pas assez d'énergie pour dominer le roi. Le duc Ferdinand, sous lequel il avait combattu, le tint longtemps dans une dépendance extrême, et près de Frédéric II, à la fois son oncle et son maître, il n'avait appris que l'obéissance*. Il se souvenait trop que son petit duché était le vassal du Brandebourg, et il craignait de déplaire au roi de Prusse, son puissant suzerain. Dès que Frédéric-Guillaume disait : (( je le veux », le duc baissait la tête et se résignait. Lorsque, l'année suivante, le monarque ordonnait, contrairement à l'opinion de son généralissime, de défendre Sarrebrûck, c. le roi est à l'armée, disait le duc, il désire ^voir Tair de commander, j'ai dû me taire et obéir *. »

* Cp. Massenbach, Mém.^ I, 11 (mot de Gaudy), et Malmesbuiy, III, 158 : < wants décision oî charackter and resolution. >

' Aussi le prince Henri disait-il plaisamment que le duc craignait toujours ses deux oncles (Massenbach, II, 94).

3 Massenbach, Mém.^ I, 178 : « gehorchen und schweigen » ; Malmesbury, 111, 74 : < silent and obsequious > ; cp. Manso, Gesehiekte des preùssischen Siaates, 1819, I, 251 : < schmiegsames Gemûth >, et Dampmartiu, Mém,^ 293 : < il plia sous l'habitude d'une politesse excessive ».

l'armés PRUSSIKNNS 427

Enfin, il craignait de compromettre sa renommée. II n'y a rien de plus timide, écrivait un jour Mazarin, que celui qui a acquis de la réputation, trouvant difficulté à tout pour n'entreprendre pas les choses dans lesquelles elle puisse être hasardée K Brunswick avait subi quelques échecs dans la guerre de Sept-Ans, et il gardait de ces mécomptes une grande défiance de lui-même. Son expédition de Hollande avait réussi, mais il avouait que le hasard l'avait favorisé, comme il aurait pu le détruire. Il aimait donc mieux attendre le combat que de le présenter, et conserver son armée que de la commettre, en même temps que sa gloire, au risque d'une bataille. Il se disait toujours « si je perds » et jamais « si je gagne ».

Perspicace comme il l'était, il voyait mieux que personne les réalités et les difficultés de l'expédition. Ses officiers croyaient réduire la France aussi facilement qu'ils avaient réduit en 1787 les marchands de fromage d'Amsterdam; Brunswick redoutait instinctivement la Révolution et, comme Necker rentrant à Paris trois ans auparavant, il aurait dit volontiers qu'il lui semblait se jeter dans le gouffre. Dès le mois de février 47W, il jugeait que la victoire ne serait pas aisée et que la valeur française, surexcitée par le sentiment de la liberté, égalerait tout ce qu'elle avait jamais été. «Je me garderai, déclarait-il à François de Custine, de rien précipiter; pourquoi livrer une bataille; si les Français la gagnent, ils nous ruineront ; s'ils la perdent, ils ne resteront pas sans ressources. Mon plan, ajoutait-il, est de porter et d'entretenir longtemps sur votre frontière de nombreuses armées, de leur faire occuper des positions inattaquables, et d'attendre là votre défaite de vos inquiétudes intérieures et de la banqueroute •. »

Tel était Charles-Ferdinand de Brunswick-Lûnebourgr ^ il envahissait la France à contre-cœur, et avec le secret pressentiment d'un désastre ; il ressemblait, dit Massenbach, au Mornay de la Henriade :

* Huitième carnet de Mazarin (Chéruel, Hist, de France pendant la minorité de Louis XIV, II, 295).

* Sorel, Revue hist., 1, 175-176. Cp. le mot de Brunswick au prince d'Oels : < Puissions-nous en finir au plus vite avec ces diables de Français ! . (Sybel, I, 472).

Mornay, parmi les flots de ce torrent rapide, S'avaDce d*un pas grave et non moins intrépide ; Incapable à la fois de crainte et de fùrenr, Sourd au bruit des canons, calme au sein de Thorreur. D'un œil ferme et stolque il regarde la guerre Comme un fléau du ciel, affreux, mais nécessaire. Il marche en philosophe où Thonneur le conduit. Condamne les combats, plaint son maître, et le suit.

Il suivait en effet le roi plus que le roi ne le suivait. Le vrai chef de Texpédition était Frédéric-Guillaume. Le monarque ne devait pas se contenter du rôle de spectateur. « Un roi de Prusse, dit l'auteur de la Lettre sur la vie de Dumouriez, n'est pas un roi de France, un Louis XIV qui laisse au prince de Condé ou au maréchal de Turenne rentière disposition de ses affaires; les rois de Prusse sont essentiellement militaires; c'est à eux qu'aboutissent, pendant la guerre, tous les rayons de la direction, et Tinfluence du général en chef n'est plus qu'une réaction ^ » Le faible Brunswick subit en 4792 la volonté de Frédéric-Guillaume; il n'osa contredire son souverain ; il le laissa traverser ses plans et dicter les opérations militaires. Il aurait d^û donner sa démission ; il aima mieux garder le commandement, soit par ambition, soit parce qu'en restant à la tète de l'armée, il espérait conjurer les dangers qu'il connaissait d'avance. Mais peut-on exécuter le plan qu'on désapprouve? A l'irrésolution naturelle de Brunswick se joignit l'irrésolution de l'homme qui n'agit qu'à regret et à son corps défendant. Il faut faire sans balancer ce que demande le roi, prendre une offensive prompte et vigoureuse; Brunswick ne marche qu'avec lenteur et sans assurance; l'embarras de son allure trahit les incertitudes de son âme. Il sent qu'il commet une faute et s'efforce de l'atténuer. On crie autour de lui que la partie est magnifique; il sait au contraire qu'il joue un jeu dangereux, il hésite, et ses retards lui ravissent les chances qui lui restaient.

^ Lettre sur la vie de Dumouriez^ Londres, 1795, p. 55-64 : elle fut évidemment écrite sous Tinfluence et presque sous la dictée de Brunswick i cp. Massenbach, Mém,^ I, 324.

l'armés prussienne 429

Ce fut. encore une des causes si nombreuses de Tinsuccès de la campagne. Saint-Simon disait à Beauvilliers, lorsque le duc de Bourgogne alla prendre en 1708 le commandement de Tarmée de Flandre, avec le duc de Vendôme pour conseiller, que le feu et Teau n'étaient pas plus différents ni plus incompatibles que ces deux princes, et qu'il était impossible que les affaires n'en souffrissent*. Frédéric- Guillaume et Brunswick, eux aussi, différaient Tun de l'autre autant que le feu et l'eau ; le roi, plein d'une ardeur martiale, voulait remporter des succès rapides et pénétrer jusqu'au cœur de la France ; le duc, partisan de la guerre méthodique, craignait de â'enfoncer trop avant dans l'intérieur du pays. Il est possible que l'un ou l'autre, seul et livré à lui-môme, fût venu à bout de l'entreprise : sans la présence du roi, la prudence calculée de Brunswick aurait peut-être valu aux alliés la possession des forteresses de la Meuse et la réussite d'une seconde campagne ; sans la présence de Brunswick, Timpétuosité du roi aurait peutêtre mis en déroute les armées françaises et ouvert à la coalition les portes de Paris; l'un aurait habilement mené l'expédition, selon toutes les règles de l'art, et obtenu des avantages médiocres, mais certains ; l'autre aurait hardiment entraîné son armée contre tous les principes de la stratégie et forcé la fortune par une heureusetémérité. Mais tous deux se disputèrent la direction de la guerre ; celui-ci voulut une chose et celui-là une autre ; la fougue de Frédéric-Guillaume et la circonspection de- Brunswick furent sans cesse en conflit; l'unité de commandement, cette condition essentielle de toute victoire,. disparut ; deux partis se formèrent dans l'armée et prévalurent tour à tour ; un funeste esprit d'incertitude et de division régna dans les opérations ; on marcha tantôt à pas de tortue et avec une lenteur incroyable, tantôt à grandes journées et avec une précipitation extrême; les fautes s'accumulèrent, l'adversaire en profita, et la campagne fut manquée*.

* Saint-Simon, Mém.^ chap. cxcv.

« Dès le mois de juillet on craignait à Berlin les tiraillements que ferait naître au quartier-général la divergence des opinions, et l'envoyé de Suède, Carisien, écrivait que, d'après beaucoup de personnes,

YALMT. 9

IV. De plus graves dissentiments existaient entre les alliés. Au quartier-général prussien, Frédéric-Guillaume et son favori Bischoffswerder étaient les seuls qui voulaient écraser la Révolution. Mais la plupart des généraux, Brunswick, Kalkreuth, Gourbière, ne marchaient contre la France qu'avec répugnance. Manstein; le maréchal Môllendorf ; Hertzberg qui venait de quitter le ministère ; Lucchesini et Haugwitz, qui représentaient la politique prussienne, Tun à Varsovie, et Taulre à Vienne; Struensee, le ministre des accises, qui, selon le mot du jeune Custine, était aussi partisan de la Révolution qu'un ministre de Prusse peut Tôtre; Hardenberg qui administrait les margraviats d'Anspach et de Bayreuth acquis par la Prusse en 4791, désapprouvaient la croisade antijacobine. Quelles que soient les suites, disait le prince Henri, je ne puis que les envisager comme funesteis ; la Prusse ne fera qu'exécuter les volontés de l'Autriche * . Tous les personnages considérables du royaume détestaient la Révolution, mais l'Autriche ne leur inspirait pas moins d'aversion et de haine. Ils pensaient que la cause dont le roi se faisait le défenseur, était étrangère à la Prusse, et qu'on aurait dû s'épargner une guerre où l'on avait beaucoup à perdre et peu à gagner. Ils sentaient, comme l'avait écrit Mirabeau, que le grand conflit entre Vienne et Berlin recommencerait tôt ou tard, que la Prusse devait avoir pour objet éternel de surveiller l'Autriche, que la mission du Brandebourg était de servir de digue au torrent autrichien qui menaçait d'inonder l'Allemagne V Ils lurent avec satisfaction dans le Moniteur la lettre de Gorani sur « les intérêts du roi de Prusse envers la France et la Pologne ' ». L'aventurier italien disait nettement à Frédéric-Guillaume que son alliance avec la cour de Vienne avait été impolitique et absurde, qu'il se laissait tromper par Kaunitz, ce c. charlatan octogénaire », et que la France était la seule puissance qui fût intéressée à l'agrandissement de la Prusse en môme

le roi de Prusse ne resterait pas lonp:temps à l'armée où sa présence ne laisserait pas de gêuer le duc de Brunswick {Fersen, II, 335).

* Vie privée, politique et militaire du prince Henri, 295.

* Mirabeau, ï>e la Monarchie prussienne^ V, 360, 368, 393. ^ Lettre du 20 juin, Monit, du 15 juillet.

l'armée PRUSSIBNNB 434

temps qu'à raffaiblissement de TAutriche. Les idées qu'exprimait Gorani étaient celles de la plupart des politiques et des militaires de la Prusse; eux aussi jugeaient que l'alliance autrichienne jetait la monarchie de Frédéric II dans une fausse route. En même temps que la lettre de Gorani, paraissait à Berlin une brochure sur Vintérit de la monarchie prussienne^ qui fit grand bruit et sensation. L'auteur anonyme soutenait que le roi devait s'unir à la France, surveiller TAutriche, se défier de la Russie qui ne cherchait qu'à distraire rattentlon des deux puissances voisines pour faire de nouveaux progrès en Pologne et en Turquie *.

Il y avait à Berlin un parti français. Les petits-fils des réfugiés protestants n'étaient pas encore devenus les ennemis implacables de la France, et ce ne fut qu'après la catastrophe de 4806 qu'ils cessèrent volontairement de parler la langue de leurs pères. Ils formaient dans la capitale de la Prusse un foyer de propagande ; ils applaudirent à la chute de la dynastie intolérante des Bourbons et aux victoires de la nation française ; ils accueillirent avec enthousiasme la proclamation de la Répubb'que et, plus tard, celle de l'Empire. Leurs chefs étaient alors Borrelly, professeur à l'Ecole militaire, membre de l'Académie des sciences, et Chanvier, bibliothécaire du roi : tous deux devaient être chassés de Berlin à la fin de 4792, « à cause des propos scandaleux qu'ils s'étaient permis à l'occasion de la Révolution française, et des sentiments jacobins qu'ils affichaient* ».

Quelques Allemands faisaient même de sombres pronostics. Archenholz venait de passer quelques semaines à Paris ; il rencontra Tempelhof à Erfurt dans les derniers jours de juin, et lui dit que les Prussiens n'arriveraient pas jusqu'à la capitale. Dès le mois de février, il écrivait dans sa Minerva : « Les puissances réunies de l'Europe pourront être trop faibles pour rétablir en France Tancien ordre de choses ; songez que les Français combattront à leurs portes, qu'ils ont une barrière de nombreuses forteresses qui arrêta Eugène et Marl-

1 Hausser. I, 349.

» Lombard, Lettres^ 323-324, et note de H, Hûffer.

borough ; songez que les soldats de la liberté française ne seront peut-être pas moins redoutables que les soldats de la liberté américaine, que leurs victoires ne sont . pas impossibles, et, par suite, la conquête de provinces allemandes! » Klopstock composait Tode intitulée : La guerre de la liberté : c. Ne jouez pas, s'écriait-11, le jeu terrible de la guerre ; quoi I vous voulez, le feu et Tépée en main, précipiter le peuple français des cimes redoutables de la liberté ; écoutez les sérieux avis de la sagesse » ; il envoya cette ode au duc de Brunswick et le conjura de déposer le commandement. Le prince Auguste de Ootha souhaitait le triomphe des Français et assurait qu'il serait difficile de les vaincre sur leur propre territoire*.

V. Ni l'Autriche, ni la Prusse ne s'entendaient sur le but de la guerre. Frédéric-Guillaume voulait restaurer en France la monarchie absolue pour nouer avec Louis XVI une liaison intime et gagner un puissant allié. Il sent, disait Fersen, l'avantage d'une alliance avec la France, il la désire, et c'est le prix qu'il mettra à ses secours. Il ne partageait pas le mépris de son entourage pour l'émigration, et quoique, selon le mot de Lafayette, il fût assez ridicule à l'héritier des grands maîtres de l'Ordre teutonique, de combattre contre Ja séquestration des biens ecclésiastiques*, il avait le plus vif et le plus sincère désir de rétablir les privilèges de la noblesse et du clergé. Il écoutait volontiers Nassau, Garaman, RoU, qui vantaient sa grandeur d'âme. Il donnait aux princes français des sommes considérables*, et, malgré la résistance de son ministre Schulenbourg, il consentait à proclamer le comte de Provence lieutenantgénéral du royaume. Si Marie-Antoinette recouvrait son autorité, ne la verrai t»on pas subordonner de nouveau les intérêts de la France à ceux de l'Autriche? Lorsque

* Archenholz, Minerva, 1792, février, p. 369, et novembre, p. 417 (cp. sa conversation avec Forster, Forster^ Sàmmtliche Werke, Vlll, 497) ; Klopstock, Oden, 1823 II, 126, et lettre à Brunswick j lettres d'Auguste de Gotha [Gœthe-Jahrbuch, 1885, p. 44).

* Latayette, Mm,, IV, 337.

' Près de cinq millions de livres (Sybel, I, 468).

L*ARMÉB PRUSSIENNE 133

Frédéric-Guillaume avail entrepris sa campagne dans les Provinces-Unies en faveur de sa sœur, femme du stathouder, il n'avait nullement rempli Tobjet qu'il se proposait^ et la Hollande était restée, ainsi que disait Frédéric II, la chaloupe de TAngleterre, « ce vaisseau de guerre auquel elle est attachée ». Le roi de Prusse craignait en 1792 un dénoûment semblable. Il protégeait donc les émigrés ; il les appuyait de tout son pouvoir ; les ramener en France, leur rendre leur rang et leur crédit, c'était battre en larèche Tascendant inévitable de Marie -Antoinette et balancer Tinfluence de l'Autriche. Je crains, écrivait Montmorin à La Marck, que la Prusse ne protège beaucoup les émigrés pour se servir d'eux ensuite et changer notre système politique ; en général, ils sont beaucoup plus contents de la cour de Berlin que de celle de Vienne, et je sais, à n'en pouvoir douter, que les plus marquants sont entièrement disposés de tout temps pour la Prusse, à commencer par le comte d'Artois et tout ce qui compose son entourage K

Le cabinet de Vienne, au contraire, n'avait nullement l'intention de rendre à Louis XVI ses prérogatives d'autrefois. Toujours jaloux de la France, il redoutait qu'un monarque absolu ne rétablit l'ordre dans les finances et la discipline dans les troupes, et qu'au lieu de se mettre, comme après 1756, à la remorque de la politique autrichienne, il ne se servit de ses nouvelles ressources contre son ancien allié. Il faut, disait Kaunitz, limiter au besoin de la sûreté générale le rétablissement de la constitution intérieure de la cour de France et prendre garde de faire revivre tôt ou tard l'influence française, qui serait si contraire à notre intérêt essentiel*. L'Autriche voulait donc affaiblir la royauté, tout en lui por-

> Corresp. entre Mirabeau et La Marck. III, 329-330 ; cp. Fersen, I, 236.

* Kaunitz à rempereur, 5 juin (Vivenot, Quellen, II, 84). Cp. aussi I, 340 : < Il faut, dit Kaunitz, établir un ordre de choses supportable, mais pas davanta^çe, pour que la France ne puisse peu à peu revenir au degré de sou ancienne puissance, et il ne sera pas difficile d'y former un gouvernement tel que ce pays, dans une fluctuation et fermentation constante, soit faible à l'intérieur et nul à Textérieur. * Voir encore la lettre de Fersen à Marie- Antoinette, Fersen, II, 199.

tant secours ; elle disait tout haut qu'elle étoufferait la Révolution, mais elle se promettait de ne pas brider entièrement les passions populaires et de laisser en France assez de mécontentement et de sourde résistance pour tenir en baleine la monarcbie restaurée. Elle ne cacbait pas son antipathie contre les émigrés ; elle leur imposa le rôle subalterne qu'ils durent jouer pendant la campagne et défendit à Monsieur de prendre le titre de lieutenantgénéral du royaume.

Mais la grande question qui divisait les alliés, était celle de Tindemnisatlon. Ce serait une vraie duperie, écrivait le ministère prussien, d'avoir fait des frais si énormes pour une cause qui d'ailleurs nous est étrangère, en pure perte et sans obtenir un juste dédommagement*.

Quel serait ce dédommagement ? On songeait depuis longtemps à se faire payer le prix de ses secours en nature, c'est-à-dire en belles et bonnes provinces. Dès 4790 le comte de Goltz disait que l'Autriche prendrait une portion de territoire en Flandre ou en Alsace, et céderait à la Prusse un district de Bohême ou de Moravie sur les frontières de la Silésie*. Le 28 juillet 1794, Frédéric- Guillaume ordonnait à son ambassadeur à Vienne, Jacobi, de discuter avec le cabinet autrichien la question d'une conquête éventuelle de l'Alsace et de la Lorraine*. Gobenzl, le futur successeur de Kaunitz, pensait de son côté qu'on ferait bien de se rendre maitre de ces provinces de France dans lesquelles on peut se soutenir facilement et sans grands frais ; c'étaient la Flandre, le Hainaut français, le comté d'Artois \

Mais serait -il bienséant de dépouiller Louis XVI? Les populations annexées accepteraient-elles sans déplaisir une domination nouvelle? La France ne tenterait-elle pas de reprendre un jour les provinces arrachées de son sein? Après mûre réflexion, on résolut de ne pas toucher au territoire français a à cause des difficultés

* Ranke, Ursprung und Beginn der Revolutionshriege^ append., 367. » Goltz à Hertzberg, 25 mai 1790 (Hausser, I, 349).

^ Hermann, Diplomatische Correspondenzen, 1867, p. 57.

♦ Vivenot, Zur Grenesis der ameiten Theilung Poîens, p. 41^,

L*ARMéB PRUSSIENNE 13o

politiques et militaires auxquelles sont assujetties des acquisitions de ce genre ».

Il fallait chercher ailleurs Tindemnisation. Des conférences eurent lieu à Francfort et à Mayence entre le Prussien Schulenbourg et les Autrichiens Cobenzl et Spielmann. On convint d'abord que les avantages seraient égaux de part et d'autre; partage de frères, disait Cobenzl, partage égal de profits et de pertes*. Schulenbourg demanda pour la Prusse une partie de la Pologne : les palatinats de Posen, de Gnesen, de Kaliscz, de Kujavie et une portion de la Sieradie. Il ajouta qu'en revanche la Prusse permettrait à TAutriche d'échanger la Belgique contre la Bavière. Le cabinet de Berlin faisait une grande concession à son allié. Lorsqu'en 1778, à la mort de Maximilien-Joseph, qui ne laissait d'autre héritier que l'électeur palatin, Joseph II avait envahi la Bavière pour la réunir à l'Autriche, le grand Frédéric avait pris les aripes au nom de l'empire et envahi la Bohême et la Moravie avec deux armées ; on n'avait pas combattu, et, comme disait le roi de Prusse, on n'avait fait que des misères; mais le traité de Teschen (1779) donna la Bavière à l'électeur palatin Charles-Théodore. En 1785, Joseph qui ne se rebutait pas, proposait à l'électeur d'échanger la Bavière contre les Pays-Bas autrichiens; mais Frédéric II cria au feu, il apparut une seconde fois comme le défenseur de la constitution germanique, et Joseph dut fléchir encore devant l'énergique attitude du vieux Fritz. Si l'Autriche, disait Mirabeau en 4788, acquiert la Bavière à laquelle elle vise actuellement comme à son but principal et presque unique, la balance tombe si pleinement de son côté que l'Empire sera infailliblement soumis à ses volontés ; la Bavière lui forme un grand accroissement de puissance et la rend invulnérable *.

Mais Frédéric II n'était plus et son successeur abandonnait les traditions de la politique prussienne. Schulenbourg, consulté par le prince de Reuss, répondit que le troc était le seul dédommagement qui pût convenir à la

* Lettre à Reuss (Vivenot, Quellen, II, 160).

* Mirabeau, VU, 293-294.

cour de Vienne et que le cabinet de Berlin adhérait pleinement au plan proposé * ; Charles-Théodore serait sommé de renoncer à la Bavière et d'aller régner sur les Pays-Bas qui deviendraient le royaume de Bourgogne; on ajouterait même à ce nouvel état une parcelle du Hainaut français. Mais quelle fut la surprise de Schulenbourg, lorsqu'aux conférences de Mayence, Gobenzl et Spielmann lui déclarèrent que l'Autriche perdait à ce troc deux millions de revenus et qu'elle réclamait en sus Anspach et Bayreuth 1 Céder ces principautés de Franconie que la Prusse avait acquises Tannée précédente! Céder ces margraviats que le roi considérait comme le berceau de sa race ! Schulenbourg trouva ce projet insoutenable, inadmissible. Ses collègues du ministère, Finkenstein et Alvensleben, jetèrent un cri d'indignation; ils étaient révoltés, ils jugeaient la proposition effroyable, pour ne pas dire insolente ; c'était, ajoutaient-ils, partager l'Allemagne d'une manière aussi contraire aux intérêts les plus essentiels de la Prusse qu'avantageuse pour l'Autriche seule*.

On se sépara sans rien conclure. L'article de l'indemnisation, disaient les ministres prussiens, est le plus important de tous, mais il est sujet à de grandes difficultés qu'il ne sera pas aisé de surmonter.

VI. La Prusse et l'Autriche étaient donc mécontentes Tune de l'autre. Mais toutes deux étaient mécontentes de la Russie et craignaient de devenir sa dupe. La cour de Pétersbourg, écrivait Kaunitz, veut nous embarquer sérieusement dans les aflaires de France et garder les mains libres en Pologne*. Il voyait juste. On croyait en France qu'une flotte russe paraîtrait bientôt soit dans la Méditerranée, soit dans la mer du Nord, et le conseil exécutif provisoire ordonna que six navires se réuni-, raient aux neuf vaisseaux que l'amiral Truguet commandait à Toulon ; il décida môme de « faire encombrer

* Vivenot, Quellen, II, 81.

* Hausser, I, 359, et Ranke, Ursprung, 367.

^ Vivenot, Quellen, II, 91 (mot de Reuss : < Die Dupe von Russ-

land »)etl05.

l'armée prussienne 137

le port d'Ostende qui devait recevoir incessamment la flotte russe ' ». Mais Catherine II ne pensait qu'à profiter des circonstances pour arrondir son empire ; elle ne parlait de la famille royale qu'avec émotion et du ramas des sans-culottes qu'avec mépris ; en secret elle écrivait à Grimm : « -Vous voulez que je plante là mes intérêts pour ne m'occuper que de la jacobinière de Paris ? Non, je la battrai et la combattrai en Pologne. »

Elle poussa donc TAutriche et la Prusse à s'armer contre la Révolution. Elle craignait, il est vrai, que les deux alliés n'eussent le désir de s'agrandir aux dépens de la France. Mais elle prit soin de leur recommander le désintéressement le plus parfait et de leur prêcher la magnanimité. Elle leur remontra qu'il serait malséant de réclamer comme prix de leur secours une cession de territoire. Elle leur déclara qu'on devait, pour le bien et le repos de l'Europe, maintenir l'intégrité de la France *. Elle favorisa les émigrés, approuva leurs exigences, demanda que les frères de Louis XVI fussent mis à la tête de la coalition : elle savait que, si les émigrés jouaient un rôle actif dans la guerre, ils rendraient la paix plus difficile et s'opposeraient aux conquêtes de la Prusse et de l'Autriche.

En revanche elle offrit aux cabinets de Vienne et de Berlin de démembrer la Pologne une seconde fois, à condition de laisser à la cour de Pétersbourg la première et la plus grosse part. La Pologne avait profité de la guerre russo-turque pour se donner une nouvelle constitution, celle du 3 maH79i , qui rendait le trône héréditaire, abolissait le liberumveto et confiait à deux chambres le pouvoir législatif. La tsarine proposa un nouveau partage, et Frédéric-Guillaume l'accepta. L'Autriche protestait; elle voulait garantir la nouvelle constitution de la Pologne qui deviendrait un état neutre et n'entretiendrait qu'une armée de 40,000 hommes. Mais Catherine apaisa l'Autriche ; elle lui promit de fournir contre la France

* Arch. nat., reg. des délib. du conseil, 31 août et 19 septembre, p. 71 et 122.

* Hermann, Biplom, Corresp.^ 15 mai et 21 juin (notes d^Osterman), p. 237, 240.

laS LA PRBMiàRB INVASION PRUSSIBNNB

15,000 soldats — qu'elle se garda bien d'envoyer, — et ce fut son ambassadeur, Rasumovsky, qui remit sur le tapis rechange des Pays-Bas contre la Bavière.

Pendant que la Prusse et l'Autricbe faisaient leurs armements contre la France révolutionnaire, les troupes russes envahirent la Pologne. Le roi Stanislas dut adhérer à la confédération de Targovitsa que soutenait la tsarine ; la constitution de 1791 fut détruite, et l'anarchie restaurée. Chose curieuse, disait le marquis de Bombelles, les Polonais ont voulu favoriser chez eux la prérogative royale et sont vexés par la même souveraine qui se montre si portée à rétablir la prérogative royale en Fraace*. Mais Catherine ne se souciait pas d'être prise en flagrant délit de contradiction ; elle ne suivait que ses intérêts, et il importait à la politique russe d'afifermir la royauté en France et de l'affaiblir en Pologne.

L'invasion russe en Pologne avait eu lieu dans les dernières semaines du mois de juillet, tandis que s'ébranlait lentement l'invasion austro-prussienne. Mais Catherine victorieuse consentirait-elle à céder à Frédéric-Guillaume les palatinats promis ? Laisserait-elle s'exécuter sans obstacle l'échange des Pays-Bas et de la Bavière?

Prussiens et Autrichiens commençaient donc la guerre de France comme ils devaient la mener, avec tiédeur et mollesse. Ils partaient inquiets, jetant un regard en arrière, craignant la Russie, se disant qu'il serait peut^tre plus utile de réprimer l'ambition de Catherine II que de combattre la Révolution. Dans son impatience et son dépit, le cabinet de Vienne écrivait à son ambassadeur à Pétersbourg, que le temps n'était plus où l'Autriche devait flatter la Russie, supporter ses caprices et prendre pour argent comptant ses belles paroles et ses défaites ; l'Autriche et la Prusse sont alliées, ajoutait Cobenzl, elles donneront le ton à l'Europe et dirigeront les affaires générales, ce système d'union nous donnera le moyen de mettre des bornes au jeu dangereux de la politique russe et d'arrêter les progrès de ce monstrueux état *.

1 Fersen, II, 266 ; cp. Rambaud, Eist. de Hussie, 4»7-50O. * Vivenot, Quellen, II, 130-131.

L*ÂRMÉB PRUSSIENNE 439

YII. Les deux alliés ne pouvaient compter sur une intervention armée de la Russie. Ils tentèrent d'entraîner avec eux le reste de TEurope. Déjà, dans un mémoire du 19 février, Brunswiék avait prié Frédéric-Guillaume de gagner à la cause commune les cantons suisses, la Sardaigne et TEspagne. Les troupes helvétiques auraient occupé les routes qui mènent en Franche-Comté par le Jura ; le roi de Sardaigne aurait porté ses forces dans la région de Pont-Beauvoisin et menacé Lyon ; le roi d'Espagne aurait envoyé dix à quinze mille hommes dans les Pyrénées.

Mais les Suisses restèrent neutres. Le roi de Sardaigne ne bougea pas, et lorsque Montesquiou envahit la Savoie, l'armée piémontaise, forte de 15,000 hommes, s'enfiiit, sans livrer combat. L'Espagne, gouvernée par d'Âranda, ne devait entrer dans la coalition qu'après la mort de Louis XVI; quel parti peut-on prendre, disait le ministre à l'Autrichien Kageneck, dans ce moment d'incertitude où personne ne sait ce qu'il doit faire?

On se flatta quelque temps d'obtenir l'appui de la Grande-Bretagne. Mais, malgré les efforts des alliés, malgré les intrigues des émigrés et la mission de l'évoque de Pamiers, le ministère anglais se contenta de rappeler de France son ambassadeur en le chargeant simplement d' « exprimer la sollicitude de Sa Majesté britannique pour la situation personnelle de Leurs Majestés très chrétiennes ».

La mort de Gustave III, le don Quichotte du Nord^ qui devait, avec le concours et d'après le plan de Bouille, tenter un débarquement en Normandie, avait délié la Suède de ses engagements. Le roi de Prusse lui-même avouait que les embarras de la régence imposaient au duc de Suderraanie la neutralité, et peut-être, ajoutait l'envoyé Garisien, ne désirait-on plus raccession de la Suède; on était persuadé que les forces réunies de l'Autriche et de la Prusse suffiraient pour vaincre la France et que « le nombre des parties coopérantes pourrait gêner l'exécution ainsi que les plans de dédommagement formés d'avance * ».

' Massenbach, Jf/w., I, 273 (mém. de Brunswick) ; Vivenot, Quel^

Restait TEmpire. Mais les négociations de Dumouriez n'avaient pas été infructueuses. C'était è TAulriche et non à l'Empire que la France avait déclaré la guerre. Vainement Kaunitz se révoltait contre celte « distinction ridicule qu'établissaient les émissaires français » ; vainement il demandait si la neutralité de l'Empire était à la fois juste, décente et utile ; vainement il priait les cercles de fournir un secours, quel qu'il fût, soit des soldats, soit de l'argent, soit des vivres. Le Hanovre répondit que la guerre entre la France et le roi de Hongrie ne le regardait pas, et qu'il ne lèverait son contingent que lorsque le territoire de l'empire serait violé par des troupes françaises. Le cercle de Souabe déclara qu'il resterait provisoirement sur la défensive. Le cercle de Franconie osa dire que la marche des Prussiens faisait tout renchérir. Les électeurs ecclésiastiques se contentèrent d'insulter les envoyés français. Charles-Théodore, qui régnait à la fois sur le Palatinat et la Bavière, assura qu'il s'était toujours efforcé de vivre en bonne harmonie avec la France et qu'il ne changerait pas sa politique *.

Ud seul prince de l'Empire se joignit aux alliés. Ce fut le landgrave de Ilesse-Cassel, Guillaume IX. Il ne possédait que 400,000 sujets, mais son économie rigoureuse avait fait de la Hesse une puissance militaire. Il avait mis dans ses coffres douze millions de thalers qui formaient son trésor de guerre. Il entretenait une armée d'environ 44,000 hommes bien disciplinés. Quelques-uns de ses soldats avaient fait la guerre d'Amérique sous les drapeaux anglais ; on admirait la haute stature et l'air martial de ses grenadiers ; ses chasseurs avaient la réputation d'excellents tireurs; tous étaient robustes et accoutumés aux privations. Les officiers, dit Valentini,

len, II, 232 fEageneck à Cobenzl) ; Fersen, II, 344-345 (mission de l'évêque de Pamiers et lettre de Piit), 334-335 (lettre de Carisien).

i Vivenot, Quellen, II, 35, 45, 58 ; Sybel, I, 476 ; Hausser, I, 343; Ditfurth, die Hessen, 2y-30. L'électeur de Meyence promit de mobiliser deux bataillons de 1,000 bommes chacun ,- ces 2,000 soldats sans expérience, commandés par un simple colonel du nom de Winkelmann, devaient garder avec les Autrichiens le grand magasin établi à Spire. Klein, Ge^ehichte von Mainz^ 1801, p. 26; Rambaud^ Les Français sur le Hhin^ p. 175.

l'armée prussienne 141

se montrèrent plus instruits que les officiers prussiens ; ils savaient mieux prendre leurs précautions, mieux diriger leurs patrouilles, mieux prendre parti dans les circonstances difficiles ; c'est de l'armée hessoise que sont sortis York et Gneisenau. Il y a, écrivait Mirabeau, des peuplades en Allemagne supérieurement distinguées des autres par quelque qualité particulière; tels sont Tesprit et l'industrie chez les Saxons, le flegme chez les Hanovriens, la bravoure chez les Hessois *, Le landgrave off'rit aux alliés 4,000 fantassins et 2,000 cavaliers ; on lui promit en retour le chapeau d'électeur et le remboursement de ses frais. Il prit le commandement de sa petite armée : l'avant-garde, sous le colonel Schreiber, était formée d'un régiment de hussards, de deux compagnies de chasseurs et de deux compagnies d'infanterie légère. Le corps de bataille; sous les ordres du lieutenant-général de Biesenrodt, comprenait six bataillons. La cavalerie, dont le chef était le général-major baron de Dalwigk, se composait d'un régiment de dragons et d'un régiment de carabiniers. L'artillerie comptait vingt pièces de canon, dont seize de 3*.

VIII. Cependant, au milieu des négociations, les troupes destinées à l'invasion de la France marchaient de tous côtés. Les chemins des électorals ecclésiastiques se couvraient de chariots et de trains d'équipages ; toute la région du Rhin, la « rue des prêtres », se remplissait du bruit et des mouvements de la vaste croisade qui s'enflammait. Le 14 juillet, François II, roi de Bohème et de Hongrie, élu neuf jours auparavant empereur d'Allemagne, était couronné à Francfort. Ce fut, dit Metternlch, un des spectacles les plus grandioses et les plus magnifiques qu'on pût voir; tout, jusqu'aux moindres détails, parlait à l'esprit et au cœur autant par la puissance des traditions que par la réunion de tant de splendeurs*. Personne ne soupçonnait que les trois électeurs ecclésiasti-

* Dilfurth, die Hessen^ 13; Dampmartin, Quelques traits,,., 105 ; Valenlini, 17-18; Mirabeau, VI, 204.

> Dilfurtb, 35 et 449 (traité de Wilhelrasbad, du 31 juillet et ordre de bataille). En réalité, Guillaume IX ne louriiit que 5,532 hommes.

' Metternich, M^m,, I, 9.

ques exerçaient pour la dernière fois l'office que leur avait conféré la Bulle d'or. Personne ne voyait dans les émigrés qui regardaient curieusement cette imposante cérémonie, les « blanches mouettes, avant-coureurs de Torage ». Personne ne pensait que, trois mois plus tard, un général français entrerait dans Francfort et crierait superbement aux habitants qu'ils ne verraient plus d'empereur dans leurs murs *.

Les fêles succédaient aux fêtes. Le matin du 49 juillet, l'empereur d'Allemagne faisait son entrée à Mayence au son des cloches et au bruit de trois cents coups de canon. Les enfants jetaient des fleurs sur son passage et la petite armée mayençaise formait la haie. Au soir arriva le roi de Prusse. La cour de l'électeur de Mayence, la plus brillante de l'Allemagne, était le rendez-vous des personnages les plus considérables de l'empire germanique et du monde de l'émigration ; on y rencontra, disent les journaux du temps, cinquante princes et une centaine de comtes et de marquis. Frédéric-Guillaume attirait tous les regards ; on observa qu'il parlait dvec effort et par petites phrases hachées ; mais il dominait de la tête la foule qui l'entourait. Ce ne fut durant trois jours qu'un enchaînement de concerts et de spectacles, de bals, de soupers de deux cents couverts. On vit une des plus magni tiques Illuminations du siècle. La ville entière, les jardins de la Favorite, les bateaux ancrés au milieu du Rhin, et dans le lointain les clochers de Eostheim, de Kastel et de Ilochheim étincelaient de lumières. De tous côtés on lisait des devises en l'honneur du nouveau chef de l'empire et des allusions à la défaite de la France et à l'union des deux aigles autrichienne et prussienne *.

Mais au milieu de ces divertissements, les diplomates ne pouvaient s'entendre sur la grande affaire de l'indemnisation, et le généralissime remarquait avec effroi l'insuffisance de ses moyens militaires.

1 Freytag, 355; Kriegk, Detttsche Kulturbilder, 1874, p. 203 : Cusline rief der Volksmenge in deuischer Sprache zu « Habt ihr neulich deu Kaiser dahier gesehen '/. . . Nun, ihr werdet keinen mehr sehen ».

2 Mettemich, Mim,, I, 14 ; Vivenot, Quellen, II, 153 (Cobenzl à Kaunitz] ; Lombard, Lettres, 247 ; Forster, Sàmmtliche Schriffen, VII, 339.

L*ARMBB PRCTSSIBNMB 143

Déjà, dans son mémoire du 49 février, Brunswick priait le roi de ne pas se fier légèrement aux promesses des émigrés ; il peut, écrivait-il, se produire des événements dont les suites seraient incalculables, et qui nous dit que les gens qui gouverneront la France ne prendront pas les résolutions les plus extraordinaires ^ ?

Trois mois plus tard , aux conférences de Sans-Souci (12 mai), il exprimait l'avis que les alliés ne soumettraient la France que s'ils levaient une armée de 410,000 hommes. Il avait formé son plan de campagne. Il partait de Goblenz avec ses 42,000 Prussiens; il faisait sa jonction dans le Luxembourg avec 15,000 Autrichiens venus des Pays-Bas et commandés par Glerfayt; il s'emparait de Longwy, de Montmédy, de Verdun qui deviendraient les entrepôts de son armée, dite armée de la Meuse. Pendant ce temps, la cour de Vienne envoyait deux corps détachés, Tun sur le Rhin et la Moselle, l'autre en Flandre : le premier de ces corps, fort de 23,000 hommes et commandé par le prince de Hohenlohe-Kirchberg, se diviserait en deux parties dont l'une menacerait Landau et Sarrelouis, tandis que l'autre ferait le siège de Thionville ; le second, formé de 40 à 50,000 hommes, sous les ordres du duc Albert de Saxe-Teschen, assiégerait Lille et se rapprocherait autant que possible de la ligne de la Meuse. Dès que Brunswick se serait rendu maître de Verdun, il détacherait de son armée un corps de troupes assez considérable qui se porterait au devant de Saxe- Teschen et s'emparerait de Sedan, de Mézières, de Givet. Brunswick ne passerait pas la Meuse : « Maître, disait-il, de tous les points de la rivière, depuis Verdun jusqu'à Givet, ses flancs couverts par deux armées autrichiennes, il mettait ses troupes dans des quartiers de cantonnement et découvrant ainsi le revers des places ennemies sur la Sambre, il pouvait, partant d'une base si solide, marcher l'année suivante à des conquêtes presque certaines *. »

C'était le plan de Bouille qui nous le détaille dans ses Mémoires. L'ancien commandant de la ville de Metz et de

» Massenbach, Mem., I, 268-269.

* Lettre sur la vie de Dumouriez,

444 LA PRBMiàRB INVASION PRUSSIENNE

la province des Trois-Evôchés, mandé à Magdebourglel 27 mai par le roi de Prusse, s'était entretenu longuemenll avec le monarque et le duc de Brunswick. Il avait indiqué la Champagne comme la partie la plus faible de la frontière et l'attaque par Longwy, Verdun, Sedan comme la plus facile ; ces trois places, assurait Bouille, étaient très mauvaises ; une fois qu'ils les auraient prises, les alliés marcheraient à Paris par Rethel et Reims à travers des plaines fertiles qui n'offraient aucun obstacle. S'il leur semblait impossible de pousser droit sur la capitale, ils s'empareraient encore de Montmédy et de Mézières ; ils prendraient leurs quartiers d'hiver entre la Meuse et la Chiers ; ils auraient dans la forteresse de Luxembourg un point d'appui et une place d'armes *.

Mais , au quartier-général de Hochheim , près de Mayence, le duc de Brunswick vit arriver du Brlsgau le vieux général autrichien Pfau et de Flandre le major prussien Tauenzien. Ces deux officiers apprirent au généralissime que la cour de Vienne n'avait pas tenu ses promesses. L'Autriche, lente, routinière, invariablement en retard d'une idée et d'une armée, épuisée d'ailleurs par cette guerre contre les Turcs qui dévorait les hommes ', n'avait pu mettre sur pied la moitié des contingents annoncés. On sait d'ailleurs que ses contrôles étaient toujours fort enflés. Elle a, écrivait Tauenzien, une malheureuse maxime qui la trompe ainsi que ses alliés, d'être du double plus fort sur le papier qu'elle ne l'est effectivement. Qu'on se souvienne, dit un général autrichien, de la faiblesse de notre armée ou plutôt de sa nonexistence à tous les commencements des guerres que nous avons toujours eues en voulant les éviter, et où l'économie et la difficulté du recrutage ne faisaient paraître nos régiments complets que sur le papier *.

Brunswick sut que Glerfayt joindrait les Prussiens

» Bouille, Mém,, 355 ; cp. Lafayette, Mém,, IV, 114-115.

> Menschenfressend.

î Hausser, I, 461 ; prince de Ligne, III, 114; cp. Favier (Polit, des cabinets de VJEurope^ lll, 270, p. p. Ségur) ; il remarquait déjà que les contingents de PAutriche t n'existaient que sur le papier » et que ses alliés c se plaignaient toujours du fardeau énorme qui retombait sur eux > •

l'ahmég prdssiknse

aux environs de Longwy avec onze bataillons et douz( escadroas, c'est-ù-dire eoviroa tS.OOO hommes. Mais H( heniohe-KirchbeTg qiai devait menacer Landau et Sarn lotiis, assiéger Thionville, couvrir le Qanc gauche de grande armée, avait à peine 1i,000 hommes, une artille-* rie insuffisante et pas une pièce de siège! Le duc Saxe-Teschen, qui devait faire une vigoureuse diversion' en Flandre, ne disposait que de 15,000 hommes '. Il est aisé, dit l'auteur de la Lelire sur la vie de Dumouries, de se peindre la situation embarrassée où se trouvait le duc de Brunswick, lorsqu'au lieu des secours puissants sur lesquels il avait compte, il vit arriver des corps de troupes trop- faibles pour effectuer les entreprises qui leui étaient destinées.

En réalité, l'armée d'invasion comptait i2,000 Prussiens, 14,000 Autrichiens commandés par llohenloba- Kircliberg, 15,000 Autrichiens dirigés par Clerfayt.^ 5,532 Hessois et 4,500 émigrés, en tout 81,000 hommes! C'était assez pour conquérir la Ugne de la Meuse, mais non pour conquérir Paris et dompter la Révolution.

On sut bientôt au quartier-général que l'Autriche avait violé ses engagements. On vit la » terrible humeur n de Brunswick '. On blâma plus que jamais l'expédition. Le chef de l'état-major Grawert, les généraux Kalkreuth et Courbière,le prince royal, un grand nombre d'officiers, Massenbach, Lecoq, d'autres encore pensaient que les difficultés seraient grandes, qu'il fallait assiéger les forteresses de la Meuse et attendre d'une seconde campagne le succès final. Il est dangereux, disait Courblère, de pénétrer dans l'intérieur de la France avec une armée aussi faible, et vous verrez que les faciles promesses de messieurs les émigrés ne tiendront pas. Le prince royal rapporte dans son journal les paroles de Courhière et ajoute cette réflexion : e Quel homme impartial pourrait lui donner tort'? »

Mais le roi de Prusse n'écoutait que les émigrés. Oa

t MiEfenbach a. ia les listes de Pfau ; les iroupes do Ilohanloho- Kirchberg, diUl, complaient au plus 14.000 hommes. Tauenzien — " mail les forceB de Clerfayl à U ou 15,000 soldats.

> Von einera furehtbaren Humeur, MasBenbacb, MiBt-, I, 32.

* Sitaia. du princo royal, 149.

L TALMY. tO

de ^1

146 LA PRBMiiRfi INVASION PKUSSIBNNE

suit entièrement nos principes, écrivait Bouille è Bveteuil, et j'ai ri des intrigues dont j*étais témoin, parce que j'étais bien sûr qu'elles ne prévaudraient pas K Ce fut sous rinspiration des émigrés que fut lancé le fameux manifeste du 25 juillet..

IX. Ce manifeste,, qui devait précéder les envalûsseurs, était instamment sollicité par Louis XYI et Marie- Antoinette. Le roi en avait arrêté les termes ; il fallait, disait-il, déclarer avec force à TAssemblée, aux ministres, aux corps administratifs, aux municipalités, aux iadividus qu'on les rendrait personnellement et particulièrement responsables dans leur corps et dans leurs biens de tous les attentats commis contre la personne du roi, celle de la reine et celle de leur famille. Depuis le mois de mai Louis XVI et Ma rie- Antoinette tremblaient en effet pour leur vie. Leurs inquiétudes redoublèrent après le 20 juin; la reine écrivit à Mercy qu'on avait résolu d'assassiner le roi pour le 14 juillet et que les puissances devaient parler fortement, arrêter les factieux i)ar la crainte d'une punition prochaine, lancer un manifeste qui rendrait l'Assemblée et Paris responsables des jours du souverain et de ceux de sa famille; sauvez-moi, ajoutait-elle, moi et les miens, s'il en est temps. Ce douloureux appel se renouvela le 24 juillet. Dites donc à M. de Mercy, écrivait Marie-Antoinette à Fersen, que les jours du roi et de la reine sont dans le plus grand danger, que le délai d'un jour peut produire des malheurs incalculables, qu'il faut envoyer le manifeste sui-lechamp, qu'on l'attend avec une extrême impatience, que nécessairement il ralliera beaucoup de monde autour du roi et le mettra en sûreté, qu'autrement personne ne peut en répondre pendant vingt-quatre heures *.

Le manifeste devait donc être une sommation destinée à protéger le roi et sa famille contre la fureur du parti populaire. Il faut, disait la reine, en imposer ici, et tous ses amis, Fersen, Mercy, Montmorin, Caraman,

* Fersen. II, 336.

« Recueil de Feuillet de Conches ; Fersen, II, 332^33 ; cp. Brunetièrc, Le manifeste de Brunsmick en 1792 (Revue polit, et Utt. du 26 juillet 1884).

L'ARMéB PRUSSIBNNB U7

approuTaient sa résolution. Le manifeste, — ainsi parlait Fersen, — doit être menaçant surtout pour ce qui regarde la responsabilité sur les personnes royales. La journée du 20 juin, écrivait Mercy, a démontré la nécessité d'une déclaration menaçante. Il est nécessaire, pensait Montmorin, de frapper les Parisiens par la terreur et de leur annoncer les malheurs auxquels ils s'exposeraient s'il arrivait la moindre chose au roi et à la reine. Il faut, mandait Garaman, que cela soit très court et insister sur la responsabilité de Paris ou de telle autre ville où sera le roi *. Tout le monde était d'accord sur ce point : le manifeste des alliés devait intimider Paris et menacer du châtiment le plus sévère les auteurs d'un attentat contre le roi et sa famille.

Mallet du Pan, chargé des instructions de Louis XVI, venait d'arriver à Francfort. Il fut reçu par Frédéric- Guillaume et s'entretint avec Gobeazl, Haugwitz et Heymann : le manifeste, disait-il, annoncerait que les alliés • étaient fermement résolus à ne poser les armes qu'après avoir rendu au roi sa liberté et son autorité; il rendrait l'Assemblée et les autorités constituées responsables de la sûreté de Louis XVI et de la famille royale ; mais en môme temps il séparerait les jacobins et les factieux du reste de la nation ; il déclarerait que les coalisés n'avaient d'autre but que d'arracher la France à l'anarchie ; il ne se prononcerait pas sur une réforme de la constitution, mais il ferait entrevoir que Louis XVI, remis en liberté, était le seul qui pût rétablir l'ordre dans le pays; en un mot, le programme des alliés devait être assez adroitement rédigé pour réfuter le grand argument des jacobins, que la guerre actuelle était une guerre des rois contre les peuples *.

Ce n'était pas assez rA fallait proclamer franchement et sans ambiguïté que l'ancien régime avait à jamais disparu; que la nation conserverait ses conquêtes de 1789 désormais irrévocables ; qu'elle ne verrait pas renaître l'ordre féodal et fiscal qu'elle abhorrait; que tous les

1 Fersen^ II, 336 ; Corresp. entre Mirabeau et La Marck, III, 317.

* Mallet du Pan, Mém, et corresp,^ I^ 306-315.

emplois seraient offerts au mérite ; que la taille, la dîme, les droits seigneuriaux étaient abolis pour toujours; que, si l'étranger intervenait dans les affaires de la France, il ne ramenait pas avec lui le collecteur, le gabelou et les sanglantes représailles de rémigration.

Le projet de manifeste, esquissé par Mallet du Pan, était donc incomplet ; il aurait manqué son but. Mais la déclaration qui parut sous le nom de Brunswick, était plus impolitique encore ; elle ne parlait ni de la constitution, ni du futur gouvernement; ^Ue ne renfermait que les menaces les plus violentes et sommait la France de se rendre à discrétion. Elle avait été rédigée par Geoffroy de Limon. C'était un ancien Intendant du comte de Provence, chassé en 4777, puis rentré en faveur; intrigant, présomptueux, sans scrupules, il jouait le rôle de secrétaire de rémigration. Breteuil voulut un instant le nommer contrôleur général des finances ; la cour des Tuileries lui fit bon accueil en janvier 4792; Fersen pensait qu'il fallait le ménager et le recommandait chaudement à Mercy; le cabinet prussien le connaissait de loDgue date et lisait les lettres qu'il envoyait régulièrement à Ileymann. Ce Limon plaisait donc à tous les partis. On pensa que, s'il faisait la déclaration, il saurait tout concilier, et les désirs de Louis XVI et de Marie- Antoinette, et les espérances des princes, et les vœux des alliés. Schulenbourg le fit venir de Bruxelles à Mayence et lui proposa de rédiger le manifeste ; il ne voulait pas, disait-il, de la prose de Galonné. Limon partit; il avait en poche la déclaration qu'il avait écrite sous les yeux de Fersen et montrée à Mercy; elle est fort bien faite, jugeait le Suédois, telle qu'on peut la désirer, on ne promet rien à personne, aucun parti n'est dégoûté, on ne s'engage à rien, et on rend Paris responsable du roi et de sa famille. Inspiré par Fersen et rédigé par Limon, le manifeste fut approuvé par l'empereur, par le roi de Prusse, par Schulenbourg, et signé enfin par le duc de Brunswick; on ne supprima que le préambule*.

Limon se rengorgeait. Galonné lui demandait une en-

> Voir sur Limon et la genèse du manifeste Fersen, II, 2, 3, 18, 24-26, 329, 337, 341.

l'armés prussienne U9

trevue et louait son travail en présence de Nassau-Siegen et du marquis de Lambert. Le comte d'Artois l'invitait à Bingen et lui proposait de l'attacher à sa personne. De retour à Bruxelles, Limon recevait les félicitations de Breteuil, et Fersen le traitait sans hauteur ; c'est un gueux, disait-il, mais il a du mérite.

On lisait dans cette fameuse déclaration que les alliés ne voulaient ni s'enrichir par des conquêtes ni s'immiscer dans le gouvernement intérieur de la France, mais qu'ils venaient délivrer à la fois Louis XVI et la partie saine de la nation. Brunswick sommait l'armée de ligne de se soumettre à son légitime souverain et les gardes nationales de veiller à la sûreté des personnes et des biens jusqu'à l'arrivée des troupes austro-prussiennes. Rajoutait que les habitants qui oseraient se défendre, seraient punis sur-le-champ comme rebelles et leurs maisons démolies ou brûlées. La ville de Paris devait mettre Louis XVI en pleine liberté et le traiter avec le respect que les sujets doivent à leur roi. Les souverains alliés rendaient personnellement responsables de tous les événements, sur leurs têtes, pour être punis militairement, sans espoir de pardon, tous les membres de l'Assemblée, du département, de la municipalité et la garde nationale. Si le château était forcé ou insulté, ils en tireraient une vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant Paris à une exécution militaire et à une subversion totale *.

Deux jours plus tard (27 juillet), paraissait une déclaration additionnelle, signée encore de Brunswick : si le roi, la reine ou toute autre personne de la famille royale était enlevée de Paris, tous les lieux et villes qui ne se seraient pas opposés à leur passage, subiraient le même sort que Paris, et la route que suivraient les ravisseurs, serait « marquée par une continuité d'exemples ' ».

* Monit, du 3 août.

' Cette seconde déclaration avait été rédigée par le ministre des

Ïtrinces, le comte de Moustier, auquel Galonné réservait dans son utur cabinet le portefeuille de la marine. Le Moniteur ne la publia que le 8 août, et le manifeste la fit oublier. Fersen la jugeait très forte (II, 24 et 342) ; le ministère prussien au contraire pensait qu^elle faisait peu d'honneur au comte de Moustier, qui n'était, selon lui, qu'un intrigant de premier ordre (Ranke, Ursprung^ 368).

Le manifeste avait paru le 25 juillet. Mais on oublia éà le notifier dans les formes ordinaires. On a fait use grande faute, disait Fersen, de ne pas l'envoyer d'uae manière officielle; personne n*y a pensé *. Il circula néanmoins dans Paris dès le 28 juillet, et les agents royalistes le répandirent à profusion *. Mais on le commentait avec mépris, on s'en moquait, on en niait Tauthenticité *, on en critiquait le style, on ne croyait pas qu'il pût être parti de la main de Brunswick, le souverain le plus éclairé de TAUemagne; cet acte, disait Gorani, n'ose se montrer que clandestinement et il est si singulier qu'il serait ridicule d'en entreprendre la réfutation \

L'Assemblée législative ne daigna pas rédiger un contre-manifeste. Elle se contenta, lorsqu'elle publia le 2 août le décret sur les déserteurs, de déclarer que le peuple français méprisait les menaces, et n'opposait d'autre réponse aux émigrés et aux alliés qu'un simple décret qui conviait tous les peuples de la terre à partager avec la France les bienfaits de la liberté •.

Telle fut l'impression des hommes instruits et de tons ceux qui, selon le mot de Gorani, savaient penser, parler et écrire; ils ne parlaient du manifeste qu'avec une sorte de pitié et en haussant les épaules; « la grande cause des alliés devait être plaidée avec un art dont les auteurs du manifeste n'avaient aucune connaissance »*^.

Mais la déclaration de Brunswick fournissait aux chefs du parti jacobin l'occasion d'enflammer le patriotisme et d'exciter Tindigaation populaire. Voilà le langage qu'on osait tenir à une grande nation qui s'armait pour sa liberté ! Ce n'est pas à la fin du xviii« siècle, écrivait-on de La Haye au Moniteur, qu'on parle ainsi aux

» Fersen, II, 343.

* Révol, de Paris, n» 160, 28 juillet-4 août. p. 181.

3 Leitre de Limon, du 5 aoDt (H&usser, 1, 305] ; lettre de Louis XVI à l'Assemblée. 3 août, Monit. du 5.

^ Première lettre au duc de Brunswick, Monit, du 21 août et Massenbach, Mém,, 1, 343.

5 Monit, du 3 août.

^ Mots de Gorani, leitre du 4, Monit, du 21 août.

L'JLRKÉJB PRUSSOSNNB 4&1

hommes, et surtout aux Français ; k>i& de rameoer tes «sprits, cette pièce doit les irriter et les réunir tous dans le désir de venger cette insulte faite à la nation entière. Le Moniteur publia le texte du manifeste; on a voulu, disait-il, essayer jusqu'où peut aller la patience de la aation et à quel degré de bassesse on peut se flatter de •la réduire. Quelle ignorance et quelle audace I Est-il un fonçais capable de rester calme en lisant ce libelle ^ ?

Au dédain du premier moment succéda Tindignation la plus vive. Le 5 août, le commandant du bataillon de la section Mauconsell se présenta devant TAssemblée et déclara que le manifeste de Brunswick et des tyrans dont il était le vizir, remplissait d'une juste colère tous les cœurs français. « A la lecture de cette pièce orgueilleuse et atroce, qui a été faite jeudi dernier (c'est-à-dire le 2 août), trente-huit jeunes gens, tous serruriers ou forgerons, se sont élancés au milieu de rassemblée de la section et se sont enrôlés pour punir cet excès d'audace ». Ces trente-huit citoyens, armés et équipés aux frais de la section, avaient suivi leur commandant et défilèrent devant la Législative*.

Sur tous les points du territoire où fut connue la déclaration du 25 juillet, eut lieu la même explosion de patriotique colère. Brunswick, disait un bourgeois de Landau, voulait donc nous imposer comme unique loi la volonté de Louis XVI et nous remettre par la violence sous le joug de la cour, de la noblesse, du clergé et de la finance 1 Ignorait-il que tous les Français, soldats, paysans, ouvriers et même la plupart des bourgeois avaient souhaité la Révolution et la regardaient comme le plus grand des bienfaits? Ignorait-il qu'il exaspérerait contre lui la majorité du pays •?

Mais on aurait tort de croire que le manifeste fut la principale cause du soulèvement de la nation contre les alliés. Selon Gouvion-Saint-Cyr, il donna à la France plus de cent bataillons. IL fit surgir, écrit Mathieu Dumas, et appela à la défense du territoire tout ce qui por-

» Monit. du 3 et du 13 août.

* Monit, du 6 août.

^ Laukhard, III, 26-28, entretien avec Brion.

tait un cœur français. La nation, dit Gay de Vernon, se dressa comme un seul homme souffleté au visage et arma un million de bras K Cette opinion s*est produite après coup; la proclamation de la patrie en danger suffisait pour exalter les esprits; le manifeste fut emporté par le flot rapide des événements ; les décrets de l'Assemblée, rapproche de Tenvahisseur, Timminence du péril national, et non la déclaration du 25 juillet, jetèrent dans les camps des milliers de volontaires.

Mais le manifeste hâta la chute de la royauté : c'était, dit Dumas, un acte barbare, un véritable fratricide des princes français envers Louis XVI ; dans l'état de fermentation où était la capitale, faire un appel à la minorité ennemie de la Révolution, c'était évidemment compromettre le roi, l'accuser de complicité *. On était moins irrité contre Brunswick que contre les émigrés. On sentait instinctivement que le duc n'avait fait que signer la déclaration, et que les royalistes Tavaient inspirée. On devinait que le factum avait été rédigé par un Français de Goblenz ou de Bruxelles. On remarquait les termes favoris de la contre-révolution : l'anarchie, le trône et l'autel, la partie saine de la nation. Prudhomme intitulait son article sur le manifeste « le dernier mot des émigrés avant leur entrée triomphale à Paris y>. Ce sont les émigrés, écrivait Gorani à Brunswick, qui ont trompé Votre Altesse en lui persuadant qu'Elle pouvait intimider les Parisiens. Un grand homme, disait le Moniteur^ s'est fait l'instrument d'une faction et on retrouve dans cette proclamation les idées et les expressions de ceux qui, depuis trois ans, n'aspirent qu'à déchirer le sein de la patrie. Mais le roi ne s'entendait-il pas avec les émigrés ? Les gens de Goblenz n'étaient-ils pas, selon le mot de Prudhomme, ses co-intéressés, ses coopérateurs et ses complices ? On lisait dans le manifeste que si le château était forcé ou insulté, les alliés sauraient se venger. On prévoit donc l'invasion populaire,

* Cp. Gouvion-Saint-Cyr, I, 56; Mathieu Dumas, iSoMc.,11, 427; Gay de Vernon^ Custine et Houchard^ 26 ; d'un avis contraire est M"** de Staël, Conatrf., II, 54.

* Mathieu Dumas, Sonv*^ II, 427.

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s'écriait un journaliste; Louis XVI sait que sa déchéance est déjà prononcée par le peuple ; il sait que les Tuileries pourraient bien, dans peu, ne plus être son palais ; aurait-il en conséquence envoyé ses notes à Goblenz , et le fatras pompeux de Brunswick n'aurait-il pas été publié dans la croyance qu'on peut en imposer aux Parisiens comme à des enfants ^ ?

Le manifeste devait empêcher la déchéance ; il la précipita. Vainement Louis XVI le désavouait le 3 août par un message et assurait qu'il maintiendrait jusqu'à son dernier soupir l'indépendance nationale. L'Assemblée s'opposait à l'impression de sa lettre. Ducos et Merlin le traitaient d'imposteur. «Pour qui s'arment les cours? s'écriait Isnard ; pour le roi. Que nous demandent-elles? de le rétablir despote. C'est en son nom que les ennemis agissent. Tous les faits contrastent entièrement avec la lettre du roi. »

Dans la même séance, Pétion, à la tète d'une députation de la Commune, se présentait à l'Assemblée et annonçait que « deux despotes avaient publié contre la nation française un manifeste aussi insolent qu'absurde ». L'ennemi, disait le maire de Paris, oppose des bourreaux à nos guerriers; il outrage impudemment la souveraineté nationale ; il renouvelle le souhait de Caligula et veut anéantir d'un seul coup tous les citoyens de la France. Le lendemain (4 août) la section Mauconseil déclarait qu'elle ne reconnaissait plus pour roi des Français le tyran méprisable qui se préparait à livrer le pays aux fers ensanglantés des despotes de TEurope. Six jours après, le palais des Tuileries était pris d'assaut, et Condorcet, dans son adresse aux Français, citait le manifeste comme une des raisons essentielles de la journée. « Cette déclaration dévouait à la mort tous les hommes libres et promettait une honteuse protection aux lâches et aux traîtres. L'ennemi n'y semble occupé que de la défense du roi ; vingt-six millions d'hommes n'étaient rien pour lui auprès d'une famille privilégiée; leur sang devait couvrir la terre pour venger les plus faibles outrages, et le roi, au lieu de témoigner son indi-

» B^vol. de Paris, n* 160, p. 181 et 192.

gnation contre ce manifeste, semblait n*y opposer qjik regret un froid et timide désaveu *. »

Même avant le 10 août, les alliés comprenaient la faute qu'ils avaient commise. Dès le 29 juillet, Merçy proposait un contre-projet pour réparer le mauvais effet 4a manifeste, et sa déclaration ne renfermait pas la danse qui rendait Paris responsable de la sécurité du roi. Le 6 août, les deux ministres prussiens Finkenstein et Alvensleben écrivaient à Scbulenbourg que, d'après ropinion du public de Berlin et de tout le corps diplomatique, la proclamation du duc de Brunswick aurait des suites tout à fait contraires à celles qu'il avait prévues; ie duc, ajoutaient-ils, a pris beaucoup trop tôt le ton comminatoire et aurait dû se rappeler que toute menace faite avant le temps aigrit les esprits au lieu de les ialimider. Le 8 août, Rivarol rédigeait un contre-manifeste et quelques jours plus tard, il persiflait Fauteur de la déclaration du 25 juillet dans ce Dialogue entre If, de Limon et un homme de goût qui est, au dire de la marquise de Goigny, plus un que le comique, plus gai que le bouffon et plus drôle que le burlesque '.

Brunswick avait-il signé cette pièce à contre-cœur t II est hors de doute qu'il regretta toute sa vie d'avoir apposé son nom au bas de ce faclum. Lorsque Bertrand de Molleville Taccusa dans ses Mémoires d'avoir pris part à la rédaction du manifeste, 11 répondit par un démenti solennel et ajouta qu'il voulait éviter de passer, dans les siècles à venir, pour un étourdi inconsidéré '. Que de dures menaces on a proférées contre la France, lui disait un jour Massenbach. Ah 1 répliqua le duc, ces malheureux manifestes*! Je m'en repentirai jusqu'à mon lit

' Monit, du 5 et du 16 août,

* Corresp, entre Mirabeau et La Mardi, III, 331 ; Ranke, Urspntngy 368; de Lescure, Rivarol, 1883, p. 374-383. Mercy avouait, le 3 octobre, que le manifeste annonçait des prétentions extravagantes et des rigueurs inouïes.

* Brunswick au chevalier Ga lia tin. (Mallet du Pan, Mém. et corresp,, I, 236.)

* 11 a signé trois manifestes : ceux de Coblenz (manifeste du 25 juillet et déclaration additionnelle du 27) et celui de Hans (28 septembre) ; aucun d'eux ne fut rédigé par le duc ; le premier a pour auteur Limon ; le deuxième, de Moustier j le troisième, Lucchesini.

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de mort et je donnerais ma vie pour ne pas les avoir signés * !

Au reste, les effrayantes menaces que contenaient les déclarations du 25 et du 27 juillet, ne furent pas exécutées. On sait que la plupart des officiers prussiens de cette époque ainaaient sincèrement la France, et se piquaient d'être généreux à la guerre. Le roi et le généralissime refusèrent d'abandonner à la fureur du soldat et Sierck, et Aumetz, et Verdun, et Varennes. Vainement Breteuil réclamait de rigoureux châtiments; le caractère du duc de Brunswick, écrivait-il, est doux et ses principes du moment répugnent encore plus à la sévérité dont nous avons tant besoin ',

Mais, comme dit Malouet, ce n'était. point avec des manifestes menaçants et de petites armées qu'il fallait attaquer une nation décidée à soutenir la réforme, bien ou mal entendue, de son gouvernement *. Jamais partie plus décisive ne fut plus légèrement engagée. On comptait tellement' sur uùe victoire facile et rapide qu'on avait négligé d'emmener de la grosse artillerie ; à quoi bon, disait-on, un attirail de siège? On avait laissé passer la belle saison et on partait aux approches de l'automne, sans rien prévoir ni rien préparer, sans établir de magasins suffisants et en laissant tout au hasard * ; faire de grands approvisionnements de vivres et de fourrages, dit Dampmartin, c'était prendre des précautions inutiles et dispendieuses. Au lieu de se rassembler à Mayence et de faire ses places d'armes de cette importante forteresse ainsi que d'Ehrenbreitstein, de Diisseldorf et de Wesel, on se réunissait à Coblenz ; on se condamnait à passer par ces défilés de PEifel qui devaient, selon le mot d'un officier, donner le coup de grâce aux attelages de l'armée et devenir le tombeau de ses équipages. On ne jugeait pas nécessaire de s'assurer une base solide d'opérations sur les rives du Rhin et de mettre à couvert le seul point de retraite qu'on eût vers la

* Massenbach, Mém.^ I, 236.

* Fersen^ II, 367 (lettre du 12 septembre).

3 Malouet, Mém., II, 180.

* Lombard, Lettres, 319 ; cp. Dampmartin, Mém,, 292.

ligne du fleuve ^ On établissait ses magasins dans une ville très mal fortifiée, à Spire', presque sous le canon d'une armée française poslée tout près de là, à Wissembourg, et on éparpillait dans le Brisgau la réserve formée par le corps d'Esterhazy et de Gondé. On n'avait connu qu'au dernier moment l'état des forces effectives qui formaient le contingent de l'Autriche. On avançait sans protéger suffisamment ses ailes. On avait si peu de monde que, deux semaines après son entrée en France, le généralissime était contraint, pour se renforcer, de découvrir Spire et Mayence, d'appeler à lui la plupart des Autrichiens qui gardaient le cours inférieur du Rhin, d'ouvrir ainsi l'Allemagne à l'invasion. On aurait dû détacher en, reconnaissance des officiers d'état-major sur les routes que suivrait l'armée, et, comme dit Massenbach, imiter l'exemple de Noé, envoyer des colombes pour savoir où le terrain était sec, où l'on pourrait mettre le pied ; les Prussiens, ajoute cet officier, entraient dans un pays qui leur était aussi étranger que la Mésopotamie *.

* Nous avons vu en 1812, dit Jomini (II, 157), l'armée française marchant sur le Niémen, raser les faubourgs de Magdebourg et mettre celte ville dans un état formidable de défense, seulement pour s'assurer du passage de l'Ëlbe, tandis qu'on possédait toutes les places de rOder et de la Vistule ; cette précaution louable contraste avec la négligence de ces généraux présomptueux qui se jetaient en Champagne.

* Malgré les protestations de neutralité de cette ville libre, cp. Rambaud, Les Français sur le Rhin^ p. 176.

3 Massenbach, Mém,, 1, 27-28, et 111, 272.

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