CHAPITRE PREMIER
Des comédiens en tournée qui visitent la ville ?n attendant l'heure de la représentation, éveillent l'idée d'un décor que l'on verrait en plein jour. Ils ont je ne sais quel air de disparate, de désharmonie avec ce qui les entoure, de pas vrai, de pas arrivé. A Paris, les hommes et les femmes de théâtre ressemblent aux gens qui passent, sont pareils à tout le monde; installés, séjournant, vivant de la vie commune, ils ne diffèrent pas ; si quelque chose les distinguait des autres Pariliens ce serait peut-être une trop grande affecta-
tion de leur ressembler. Et les artistes des grandes scènes gardent en voyage cette tenue sans singularité; ils passent dans la rue, on ne toui*ne pas la tête, à moins qu'on ne les reconnaisse. Mais ces acteui^s illustres, qui promènent leur gloire en province et à l'étranger, ne sont pas les vrais comédiens nomades, racolés par les agences théâtrales : antiques pères nobles au menton bleu, grandes coquettes que la cinquantaine exila des troupes régulières, premiers rôles qui parlent et marchent en une impériale emphase : et, aussi, les amoureux et les ingénues, jeunes hommes et jeunes femmes qui ne furent pas admis au Conservatoire et, avec une obstination que leur conseille un instinctif amour de l'aventure, tentent la gloire des applaudissements sur les planches de la petite scène au fond de la salle de cinquante couverts d'un pâtissier de bourgade, ou derrière la rampe d'un théâtre de chef-lieu où l'on n'avait pas joué depuis dix ans.
Ces groupes errants sont extraordinaires à voir. Presque toutes les faces montrent la blafardise, mal lavée de cold-cream, du blanc gi'as au rabais, et les yeux sont las, avec des boursouflements rosâtres sous la paupière ; autour du cou des femmes des boas, autour du cou des hommes des foulards noués d'un seul nœud
lâche vers lequel pend la pipe ; il y a des bouches de vieux cabotins, grand ouvertes, jaunes comme des gueules de pythons, où noircit l'avancement d'une seule dent branlante, menaçante pourtant. Et les jeunes s'avachissent dans le débraillement de la toilette. Tous, avec leur invraisemblance d'être là, entre des boutiques, en habits de ville, avec leur propre gêne de s'y trouver, ils ont je ne sais de quoi d'étonné et d'étonnant. Ce soir, ils existeront en effet, grâce aux hardes sordides et brillantes, grâce aux fausses attitudes, aux menteuses tirades ; mais, dans la vie réelle, ils n'ont pas l'air de vivre véritablement; et, spectres peut être, ils ont je ne sais quelle drôlerie macabre.
D'ailleurs, plus intéressants en cela que les artistes célèbres accueillis et honorés par la société moderne,ils gardent inconsciemment, ces bohèmes mal en point, la tradition de la vieille équipée héroï-comique qui entraîna d'hôtellerie en hôtellerie l'Etoile et le Destin. Ils sont les irréguliers en qui survit, sans qu'ils sans doutent, un peu de fantasque poésie. Il passe un vent, d'extravagance sur leurs crânes chauves, dans le défrisement de leurs perruques, dans les loques de leurs pans d'habit ou de leurs jupes. Us sont cette clioic de plus en plus rare, l'excep-
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tion. On ne saurait les confondre avec les honnêtes bourgeois qui les regardent passer, du seuil de leurs boutiques ou de leurs portes, méprisants, et envieux ! La dette à l'auberge, l'incertitude de la recette, la crainte d'entendre le chef de la troupe s'écrier tout à coup : « Mes enfants ! pas un radis ! nous sommes dans la mélasse, » leur donnent un air de morne mélancolie ; mais il y a une flamme latente dans ces yeux chassieux, dans ces cœurs découragés, une flamme qui se ravivera aux quinquets ; derrière la rampe ils seront des héros, ces misérables, elles seront des reines, ces vieilles femmes, ces pauvres filles ; et s'il le faut, après la représentation, les clefs refusées à Thotel, ils iront dormir sous quelque hangar avec le souvenir triomphal du succès qu'ils n'ont pas eu ! C'est peut-être chez les déclassés de Tart théâtral que survivent le plus ardemment l'orgueil ingénu et l'amour de la gloire.
Fatigué, triste, amer, et se sentant sali partout, Evelin se jeta dans ce monde de fantoches, comme un homme sur qui l'on a versé des ordures se précipite dans la première eau rencontrée.
11 eut l'impression, d'abord, Qu'il se lavait dans de la boue.
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Ses entretiens avec M"*® d'Aiiemont avaient fait naître, ou développé en lui, un assez méprisant dédain, déjà, des excentricités bohèmes, l'avaient assez désaccoutumé du rêve, pour qu'il s'aperçût de ce qu'il y avait de vil en la gloriole de ces histrions, pour qu'il ne vît point ce qu'il y avait de superbe en leur bassesse ; tout en détestant l'atroce et médiocre ennemie, il ne pouvait , compagnon de ces pauvres hères , parmi le n'importe quoi de leurs propos et le n'importe comment de leur tenue, s'empêcher de songer avec une sorte de regret aux conversations modestes et graves d'Honorine, à l'attitude si réservée qu'elle avait, le soir, dans son peignoir blanc sans dentelle, en prenant le thé. Il se surprenait, durant les soupers au café du théâtre, après les rhabillements rapides, à faire, tandis que bavardaient les cabotins, le geste de recul qu'elle eut fait, elle, Honorine, si distinguée, en les entendant. Il rougissait, de la rougeur qu'elle aurait eue; il était bégueule, comme elle; ne s'expliquant pas que ces hommes et ces femmes, — le père noble dormait avec la grande coquette, le premier comique avec l'ingénue, le grand rôle avec toutes, — trouvassent encore, après tant de viles farces et de malpropres histoires, grossièrement con"
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tées, où se révélaient d'ignobles passés, assez de sincère élan et d'illusion, — car il en faut toujours un peu ! — pour se baiser sur les lèvres. Que ces êtres s'aimassent lui paraissait hideux ! Il avait, fermant les paupières, d'écœurantes visions, comme un hommf; qui s'imaginerait nus les couples de quelque bestiale kermesse. Ah ! c'était une femme du monde, elle ! Terrible, oui, et l'âme aveugle aux magnificences de la poésie, mais si digne, avec son air de très honnête personne. Certes il ne regrettait pas d'avoir suivi Straparole, d'être parti. Il détestait la mangeuse denfants, la tueuse de songes, la destructrice d'avenirs! Mais elle avait mis en lui un sentiment des convenances, qui, à tout instant, était choqué, rabroué par la vulgarité de ces nouveaux camarades; ce qu'il éprouvait ressemblait à l'épouvante d'un séminariste jeté dans une chambrée. Bien q^i'il n'eût pas, réflexion faite, accepté d'emploi dans la troupe ambulante, bien qu'il fût seulement un ami de Straparole, qui voyageait pour se distraire, faisait monter des bocks dans l'entr'acte, et, après souper, demandait l'addition avec l'air de quelqu'un qui a de quoi la payer ( « Très chic, le petit ! » disait M"* Thérésine Del val. la première amoureuse), il vivait assez dans l'in
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limité des comédiens et des comédiennes pour ne pas se laisser éblouir, les soirs, par le mensonge des rampes et du fard; et il les jugeait, les i^éprisait, comme eût fait Honorine.
Une autre cause de mélancolie était en lui.
Jamais, non, jamais, il ne reviendrait vers la formidable créature, souillée par tarit de cruelles et froides amours, qui l'avait emporté, qui l'avait gardé, trop longtemps ; les révélations d'Antoinette lui valaient, chaque nuit, des cauchemars où des enfants levaient la pierre de leur tombe avec des gestes de malédiction ! Mais, à ce qu'il détestait, il ne pouvait s'empêcher d'y songer ; et, à certains moments, il avait dans ses gestes cette inquiétude qui fait frémir, à l'époque de l'émigration, les ailes des oiseaux prisonniers. L'heure où naguère il prenait le thé chez elle était une heure redoutable ! Il sentait un irrésistible besoin d être dans le salon blanc et or, d'entendre la voix tranquille d'Honorine lui demander ce qu'il avait fait dans la journée, lui raconter la promenade aux Tuileries, les emplettes dans les magasins de nouveautés. Mais ce qui était surtout horrible, c'étaient les nuits, les solitaires nuits, dans les lits froids des hôtels.
Ne point dormir .c'était penser. Dormir, c'était rêver. Double effroi. Il avait peur des insomnies
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OÙ ressuscitait le désir des affreuses délices; il avait peur du sommeil où le songe les lui rendait! Et il n'était point sur, se réveillant en sursaut, tout baigné de sueurs, de n'avoir pas aidé — parfaite ignominie ! — à leur accomplissement. Il se détestait, avec dégoût. Sautant du lit, il se jetait sur tout le corps de l'eau, de l'eau, de l'eau encore, espérant une propreté! Mais recouché, éveillé ou endormi, il redevenait la proie de la monstrueuse amoureuse. Il l'avait quittée ; elle l'avait suivi, ne le laisserait jamais. Il sentait qu'elle était auprès de lui, toujours. Il sentait, toute la nuit, la bouche d'Honorine, palpitante et comme voletante sur lui, lourdement; il avait sur ses bras, sur ses mains qui se levaient avec un geste d'écarter la vampiresse, et sur sa poitrine et sur ses flancs, l'oppression d'un tyrannique triomphe. Il haletait, il frissonnait, il voulait fuir, non, Honorine le tenait. Et il n'était pas lui seul, il était tous ceux, enfants comme lui , qu'elle avait aimés. Il succombait , avec eux, aux torturantes joies dont elle les avait tués. Elle suffisait, l'effroyable dispensatrice d'extases, à toutes ces résurrections faméliques de mourir encore. Et il mourait, comme ils étaient morts. Et le matin ,^ au réveil, quand le tumulte du couloir où riait la troupe nomade lui
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rappelait qu'il n'était plus à Paris, qu'il voyageait en compagnie de Straparole, qu'il déjeunerait tout à l'heure avec des cabotins en veston sale et des filles sans corset, — Honorine avait si bon air dans sa robe très juste ! —il se mettait à pleurer, ne sachant s'il détestait ses rêves ou la réalité qui l'en réveillait.
Au déjeuner il était pâle, si joli toujours, avec le dessous des yeux bleui, et une fatigue tremblante dans le bras qui verse à boire ou fait passer le plat. On ne manquait pas de le railler, bassement, avec de grosses plaisanteries. « Sans excuse! » disait Thérésine Delval, qui, la moins laide, dormait seule, pourtant, parce que, avec la fierté d'un reste de grâce, elle ne s'étaitpoint prêtée aux accommodements rapides du premier soir.
C'était ainsi que, de loin, comme par d'invisibles tentacules, Honorine l'enveloppait, ne le lâchait pas.
Mais il arriva qu'une nuit, dans quelque hôtellerie, comme il ne dormait point, en proie aux cauchemars cependant , il entendit s'ouvrir la porte de sa chambre; et quelqu'un s'approchait dans l'ombre. Rien que le doux et lisse ghssement sur le parquet d'un pied qui serait nu.
Avec le sursaut d'être pris en faute, il demanda :
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— Oh! qui est là?
— Bête ! dit Thérésine Delval en se glissant dans le lit.
Mais, avant même de l'embrasser, elle tâta sur la table à côté du lit, trouva les allumettes, ralluma la bougie, — car elle voulait être vue, s'étant bien coiffée, avec de petits frisons sur les yeux, — et la clarté fit s'évanouir les fantasmagories noctui^nes, tandis qu'elle lui mettait aux lèvres, avec la brusquerie d'une amoureuse qui ne veut pas perdre de temps, le rire muet de ses dents blanches. Jolie? A peine, déjà fanée^ presque maigre, mais avec des seins menus et durs, qui lui sortaient de la chemise ; et, autour des jambes d Evelin, c'était un enlacement de jambes grêles où les os sont un peu durs sous la peau très douce. Et elle sentait bon, très fraîche, à cause de l'eau parfumée dont elle s'était lavée toute pour cette équipée dans la nuit. Il l'accepta, il la prit. Ils se baisaient, ils riaient. Comme elle avait envie de lui depuis trois mois qu'ils voyageaient ensemble ( « Tu ne t'apercevais de rien grande bête I » ) , elle fut emportée et charmante les gaietés d'une femme qui obtient enfin o quelle a voulu. Elle le trouvait si mignon, eli était ravie. Et, très amusante, spirituelle, di verse, à cause de tous les rôles quelle avait joués,
— les jeunes premières dans cette tournée, mais à Montpellier, les soubrettes, -elle lui disait mille folles choses, tandis qu'il la regardait lui sourii;e avec sa franche bouche fardée et ses tendres yeux fripés. Puis, elle le prenait entre ses bras, le laissait, le reprenait, s'amusant de cette sveltesse lisse qui lui coulait sur la peau. Pas une fois, ils ne se dirent « je t'aime! » et, pourtant, ce ne fut pas une laide débauche. C'était l'accord heureux, joyeux, sans importance, de deux désirs qui se rencontrent et rient. Le matin, quand on frappa à la porte (car il fallait prendre le train, on devait jouer, le soir même, au casino de Lucerne), Thérésine cria :
— Bon! bon, on y va! vous me laisserez bien le temps d'habiller le petit!
— Par les dieux immortels ! répondit Straparole, ce fut donc une nuit nuptiale celle qui vient de s'écouler sous le regard complaisant de Phébé aux yeux d'argent! Je ne m'étonne plus des secousses - c'étaient des pressentiments ! dont Tetons-de-Bois, pareille à une Pythonisse, se sentait agitée hier soir en défaisant son cor^ sage d'où se dressa en sursaut un double mont de neige!
- Nuptiale! tu l'as dit, camarade.
Sortie du lit, allant et venant en chemise
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par la chambre, Thérésine parlait très haut, pouffait de rire, pour que du couloir on reconnût bien sa voix ; tandis qu'Evelin , à demi nu , la poursuivait , l'atteignait , l'enlaçait et la baisait, avec des rires aussi, dans les frisottements de la nuque.
Dès ce matin, ils furent « ensemble. » Entendu, convenu, admis. Evelin qui, jusqu'à ce joiu*, n'avait pas eu d'emploi dans la troupe ambulaiile, eu eut un désormais. « Quel est ce jeune monsieur qui est avec les comédiens? » l'habilleuse répondait : « C'est l'amant de M"* Thérésine. w Le directeur, par dépèche, ne retenait qu'une chambre pour eux deux dans l'hôiel de la ville prochaine. Mariage. Et c'était charmant, pour eux et pour les autres, parce qu'elle était anjuureuse, — avec des fulies de l'embrasser tout à coup devant tout le monde — et parce qu'il était jeune.
Maintenant, à cause d'un peu de joie rénovatrice des illusions, Evelin se plaisait parmi ces comédiens fantasques; il démêlait ce qu'il y avait d'éternelle aventure, de lumineux haillon eu leur misère errante. Même, toujours enclin aux exagérations, il les estimait plus originaux, plus étranges, qu'ils n'étaient en effet, presque glorieux vraiment ! Des histrions épiques qui em-
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portent et qui sèment à travers les patries les drames superbes et les sublimes vers, des mendiants qui font aux âmes l'aumône de l'idéal, voilà ce qu'il voyait en eux. Il songeait avec des orgueils qui lui gonflaient la poitrine et lui retroussaient la lèvre, qu'il était, comme dans les romans, le jeune gentilhomme qui quitta son château pour l'amour de l'Isabelle ou de la Zerbine. Il vivait un rêve, enfin! Cela le ravissait de retrouver, les nuits, après le rideau tombé, après le gaz éteint, l'amusante créature éprise, riant aux éclats en tapant loreiller, toujours prête aux folies, jamais la même, dans le lit étroit, jamais le même!
Et Sii-ajjarole, dont la présence continue et la turbulente faconde, durant les premiers mois du voyage, l'avaient un [»eu fatigue. Tentliousiasmail à présent, comme aux soirs des premières rencontres, à la Brasserie. Il ne voulait plus voir, ne voyait plus le dessous vide de cette vaine éloquence. Souvent, après le spectacle et le souper, tandis que Therésine, rentrée à l'hôtel avec les camarades, se déshabillait en chantant quelque air de vaudeville, ils se promenaient ensemble, Straparole et lui, à travers les rues endormies de la ville, ou le long d'une étroite rivière vers qui descendent, remuantes sous le vent, les loques
pendues au balcon de bois des maisons qui se penchent. Et ils disaient, vidant leur mémoire, les poèmes des maîtres! Ils avaient de furieux éclats de voix vers la fin des périodes, avec des gestes énormes dont l'ombre démesurée traversait l'eau blanche de lune et dansait étrangement, de l'autre côté du fleuve, sur la façade des maisons.
Evelin, en ces moments-ia — dans la joie ingénue de la vie reconquise — se retrouvait tel qu'il avait été, deux ans passés, aux Champs- Elysées. Tous les magnifiques espoirs battaient de l'aile en lui, voulaient Pentrainer vers les glorieux sommets, et, les yeux levés vers les étoiles où flamboie la réalité des songes, son orgueil ne les trouvait pas trop hautes.
Ce fut en ce temps-là, — écrivant sur des feuilles de carnet pendant la longueur du voyage, ou, la nuit, à la lueur de la seule bougie, tandis que Thérésine dormait, un bruit d'abeille aux lèvres, — ce fut alors qu'il composa ses plus fantasques et ses plus hardis poèmes ; souvent Straparole, qui s'y connaissait, lui dit : « Par Castor et Pollux, tu as du talent, gamin! »
Soneeait-il à Honorine?
Oui, quelquefois, avec un frisson. Un évadé
doit avoir de ces frémissements quand, soudain, dans le soleil de la libre plaine, longtemps après la fuite heureuse, ressurgit la mémoire de la prison malsaine et obscure, pleine de rats. Derrière lui, très loin, comme au fond d'un trou, il sentait la menaçante patience d'une atteî:ite qui ne désespérait pas. Il se souvenait de ces paroles d'Antoinette : « Laissez Honorine toute seule pendant un an, pendant deux ans, pendant dix ans, tant qu'elle aimera quelqu'un, elle ne le trompera pas! » Il avait cette idée que, s'il avait marché à reculons, il aurait senti à son cou, bientôt, tendi-e et brutale à la fois, la reprise de possession de deux bras qui ne l'auraient plus lâché! Oui, elle était là, au fond, derrière, la guetteuse.
Mais ces pensées lui venaient rarement, ne lui vinrent presque plus jamais. Il ne gardait de la sombre aventure qu'une horreur du retour, qu'un désir plus éperdu de fuite, droit devant soi, vers l'inconnu! et, très jeune, enfant redevenu enfant, toutes les illusions refleuries et tous les espoirs rallumés, il s'en allait par les hasards avec Straparole qui lui chantait des vers et Thérésine qui lui donnait des baisers.
Une après-midi (c'était dans une petite ville du nord de la France, car depuis longtemps,
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on était revenu de Suisse), Evelin ne se trouva pas à la gare, bien que ce fût bientôt l'heure du départ.
— Bon, je vais le chercher, dit Straparole.
Il s'en retourna vers la ville, allongeant ses jambes démesurées. Il rencontra Evelin immobile, avec un air ravi, le dos à un mur.
— Et bien, on t'attend, paresseux! Quelle rêverie envoyée par les Héliconiades t'attarde en cette provinciale solitude?
Evelin, les regards vers une fenêtre, répondit:
— Ne m'attendez pas ; adieu, Straparole. Oui, pars. Je reste.
— Tu restes?
— Oui.
— Eh! pourquoi restes-tu, gamin? Evelin soupirait, les yeux toujours levés.
— Parce qu'il y & des lleurs à cette fenêtre dit-il.