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CHAPITRE II

Des fleurs, et une jeune demoiselle entre les fleurs qui grimpaient et se mêlaient. Il l'avait vue, en se rendant au théâtre, la veille, avec Thérésine; car il ne manquait jamais d'aller s'assurer si le décor du troisième acte s'accommoderait aux effets que sa maîtresse, à ce moment de la pièce, était accoutumée de produire. Il avait vu cette jeune fille, en passant; il s'arrêta devant le logis de l'enfant inconnue, le lendemain, tandis que les comédiens se dirigeaient vers la gare.

îja considérer, c'était charmant.

Elle ressemblait, entre les clématites et les vignes vierges, à quelque chose de plus frais que les fleurs et les feuilles. Assise, elle semblait grande, le buste fier; et son cou, qui se penchait — car elle cousait, très attentive, — avait la courbe longue et fine d'un roseau lourd de neige.

Adossé au mur, dans la rue solitaire, il la regarda très longtemps, sans qu'elle parût s'apercevoir de cette présence indiscrète.

Vingt ans, oui, vingt-deux ans peut-être. Si délicate et si frêle pourtant, elle n'avait plus, en sa grâce sérieuse, le charme puéril des petites filles à peine femmes. Dans la ligne directe de ses cheveux châtains, très lisses, en bandeaux, dans la pâleur saine de son visage un peu long, dans son regard, qu'elle levait parfois, et qui ressemblait, vers le ciel, à un soupir résigné, sur ses lèvres à peine roses, comme si l'espoir du baiser les avait déjà quittées, dans toute son attitude, il y avait une mélancolie sans amertume pourtant; on devinait en elle le consentement paisible de voir s'écouler les jours, sans demander à demain plus que hier ne donna. L'absence d'espérer n'est pas le désespoir. Cette jeune fille devait se complaire dans la continuité monotone des heures semblables à tant d'autres

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heures ; elle ne gardait pas rancune au destin de l'avoir mise où elle était, de l'y laisser; elle se jugeait heureuse de ne pas l'être. Et elle vivait, dans la banlieue propre et claire de la petile ville, sans désirs, sans rêves, sereine.

L'âme et les yeux vers elle, Evelin s'imaginait toute l'existence de cette jeune demoiselle sérieuse et laborieuse, qui cousait à la fenêtre d'une maison de faubourg, en province.

Ce devait être la fille de quelque petit employé, ou de quelque professeur, ou d'un commerçant de la ville, retiré des affaires, pas riche. Avait-elle sa mère encore? oui, peut-être; peut-être aussi grand-papa et grand'maman, de très vieilles personnes qu'il faut soigner, à qui, avant le dîner, on noue la serviette autour du cou, parce qu'ils sont très faibles, très enfants, avec des lèvres qui pendent. C'était elle maintenant qui dirigeait le ménage sans domestiques. Elle avait bien vite reconnu que jamais elle ne pourrait se marier, pauvre comme elle était; puis, tant de monde à qui elle était nécessaire. Elle avait, avec une douceur presque pas triste, renoncé à son propre bonheur pour faire le bonheur des autres. Elle ravaudait, là, à cette croisée, sans prendre garde aux oiseaux qui traversent le jour, à l'espace plein de soleil et de l'odeur des champs pro-

chains, le linge que, la veille, elle avait blanchi elle-même, sous l'eau de la pompe, dans la petite cour, derrière la maison.

Rêvant ces rêves, imaginant ce roman intime en collaboration avec des souvenirs de Dickens, Evelin admirait la jeune fille, qui ne le regardait pas.

Et d'autres pensées lui venaient. C'était une chose cruelle, une tristesse imméritée, le sort de cette âme que hantèrent peut-être des songes, et restée inquiète qui sait? dans la solitude de son repos. N'avait- elle point droit, comme les autres vivantes, à la vie? Belle, digne des agenouillements et des ferveurs d'un époux, n'avaitelle point le droit de maudire les méchantes providences par qui son esseulement était semblable, dans cette mélancolique rue sans passants, à l'inutilité d'une fleur dans un désert?

Il demeui'a en face de la croisée, jusqu'à Theure du crépuscule montant; la jeune fille, s'étaut levée, fermait la fenêtre. Dans la rue s'épaississait l'ombre à présent; peut-être parce que le soir était venu, peut-être parce que la fenêtre était close.

Lentement, avec des rêveries, Evelin regagna l'auberge où les comédiens avaient passé la nuit dernière. Mais, au moment d'entrer, il revint sur

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ses pas, se mit en quête d'un autre gîte. Pourquoi ? il n'eût pas su le dire d'une façon précise ; il sentait qu'il lui serait impossible, après cette journée, de coucher dans le lit où, la veille, il avait tenu entre ses bras Thérésine, folle fille, qui le baisait avec des rires. Il soupa dans un petit restaurant, loin du théâtre, se fit indiquer un hôtel, et, la chambre choisie, se déshabilla tout de suite. Il éprouvait une lassitude, avec beaucoup de douceur. Il était heureux, sans savoir pour quelle raison. A peine couché, il s'endormit. Ce fut un long, calme, très doux sommeil. Et, quand il s'éveilla, dans la chambre toute gaie de soleil, il avait l'àme si pleine de vagues et vierges pensées , et d'inconsciente joie et d'élan ingénu vers la vie, qu'il pensa avoir rajeuni de trois ans; ce fui comme s'il rouvrait les yeux en sa chambrette de gamin, là-bas, dans sa province ; il s'étonnait de ne pas voir entrer M"« Gerbier, disant: « Eh! lève-toi donc , paresseux ! Tu as bien dormi , mon mignon ? »

Il retourna dans la rue où habitait la jeune fille. Précisément, —carily a de ces chances,— une chambre garnie était à louer dans la maison en face de celle qu'il avait observée la veille. Une de ces chambres qu'on loue aux officiers pauvres

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de la garnison. Il paya quelques semaines d'avance, s'installa très vite; et, resté seul, après les bavardages de la loueuse, il ouvrit largement les rideaux. La belle demoiselle était à la croisée, ainsi qu'hier, cousant. Alors, il poussa une petite table entre les deux battants de sa fenêtre ouverte.- Il se mit à recopier des vers soigneusement, tranquillement, de sa meilleure écriture. Cela lui plaisait de travailler dans le grand silence, en face de la jeune fille qui travaillait. De temps en temps, il levait le front pour la contempler. Elle ne le voyait pas. Entre eux, dans la rue, il passait, avec de la poussière dorée, des souffles que traversait, par instants, l'envolée d'un oiseau.

Depuis ce jour, ce fut sa vie, pendant des semaines, pendant des mois, de rêver à des poèmes, d'écrire des vers, en invoquant par instants, des yeux, l'inspiratrice, de l'autre côté de la rue. Savait-elle qu'il était là, l'observant, l'admirant, l'aimant? Jamais elle n'avait répondu du regard à ces regards ; pas même un frisson n'avait une seule fois révélé qu'elle fût troublée par la persistance de ces yeux, de ce cœur vers elle. Tous les matins, à la même heure, elle ouvrait sa fenêtre, s'asseyait, se mettait à coudre; à midi, elle se levait, pour le déjeuner sans

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doute, revenait bientôt, reprenait la besogne inter» rompue, s'y acharnait jusqu'à la nuit montante. C'était une très douce vision, très douce mais très réelle, entre les fleurs- Elle était jolie, avec des gravités. Il l'aimait. Cette chose lui était arrivée de connaître enfin — après les affreuses luxures, après les vaines fantaisies — la tendresse chaste et profonde. Il était redevenu, tous les sombres souvenirs enfuis, annulés, l'enfant de seize ans qu'il fut naguère ; c'était, après d'autres amours, son premier amour. Une douceur, comme d'un lait tiède qui lui aurait coulé dans les veines, l'emplissait, le ravissait. Il se sentait très bon, d'être si pur.

Il s'était informé; la vraie histoire de M"» Félicie différait peu de l'honnête roman qu'il avait imaginé; elle vivait dans cette petite maison, avec son père et sa mère, âgés, pas riches, subsistant d'une modique pension de retraite; elle ne les avait jamais quittés parce qu'ils avaient besoin de sa présence aimante et consolatrice, et puis, aussi, parce qu'il faut avoir une dot pour se marier.

Elle lui était plus chère à cause de ce dévoue» ment filial, prophétie de ses dévouements d'épouse, et à cause de sa pauvreté; il était presque riche, lui : elle lui devrait la vieillesse de ses

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parents à l'abri des soucis, des tristesses de la presque misère ; elle lui devrait aussi des luxes et des gloires, puisqu'il serait bientôt, par le travail, très riche et très illustre. Faire d'elle sa femme, voilà ce qu'il voulait. Il avait trouvé dans cette morne province la compagne de son avenir ensoleillé. Tous les songes de jadis le hantaient, héroïques et magnifiques ! Mais, toujours. Félicie était avec lui dans les aventures de ses rêves. Il se voyait encore, jetant, des fenêtres, aux foules enthousiastes, des éloquences et des aumônes d'or ; mais il n'y avait plus autour de lui les vierges nues pareilles à celles qui tiennent par la bride les chevaux des triomphateurs : il ne recevait plus, dans son hôtel, à déjeuner, de belles courtisanes. Félicie — ce nom de bonheur! — était la seule femme dont s'illuminait sa glorieuse vie. 11 laimerait toujours, elle seule, avec des fidélités que ne divertiraient point les épaules ni les gorges éblouissantes sous l'avalanche tumultueuse des cheveux d'ébène ou d'or ! Et ses ambitions, sans cesser d'être hautaines, se faisaient plus précises, moins disproportionnées à ce que la vie peut ofi"rir. Il envisageait, il espérait la longue continuité du travail sévère, obstiné, méritoire. Il ne s'élevait plus, d'un seul bond, jusqu'aux cimes suprêmes.

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Il vivait, dans sa pensée, les efforts deslongsjours d'apprentissage. Ses poèmes, il les recommencerait cent fois; il achèverait lentement ses drames; il aurait, avec le génie, la patience. Il ne permettrait plus à la Chimère de s'envoler en plein ciel, sans avoir longtemps frappé la terre. Il ne voulait plus le tout- à -coup des féeriques triomphes ! Il prétendait se rendre digne des apothéoses ; et Félicie, l'aidant de ses conseils, l'encourageant de son amour, monterait avec lui, péniblement, obscurément, obstinément, vers le sublime but.

Or, ce qu'il ferait, il le faisait déjà, dédaigneux des réalisations insuffisantes, des œuvres inachevées, des improvisations dont se contente la vanité des adolescents. Il se développait en sa claire et nette pensée, s'obligeant aux accomplissements déliniiifs. Ce n'était plus le temps des villanelles étourdies et des ballades approuvées par Straparole, ce fou ! Il ordonnait son imagination, rêvait moins, pensait mieux. Il écrivit pendant ces trois mois, dans cette petite cham-^ bre , des pages presque graves , presque belles , dignes, peut-être, de n'être pas dédaignées par l'oublieux demain. Il serait un homme, cet enfant, dont la virilité naissante avait failli être à jamais brisée, avilie, dispersée par d'affreux bai-

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sers Des volontés surgissaient en lui, capables de contraindre au fécond labeur les paresses des rêveries. Il devenait assez fort pour se réaliser ; et ce fut à cette heure que cette faible âme, jouet des songes, faillit devenir un esprit ! parce que, semblable à un ferme exemple, une jeune fille, à la croisée, travaillait, tout le jour, en face d'Evclin.

Il ne songeait pas à se demander pourquoi elle se montrait si indifférente, pourquoi, jamais, elle n'avait semblé émue, tandis qu'avec l'enthousiasme encêté, fixe, de ses résolutions nouvelles, il l'enveloppait de son amour et de son vouloir. Elle l'aimerait, il n'en doutait point, puisqu'il fallait qu'elle l'aimât, puisque le destin qu'il avait édicté les obligeait tous deux à une seule existence. Ce qui était impossible, c'est que, un jour, elle ne fût pas à lui, ne partageât point les labeurs et les gloires où il se vouait; et c'est sans doute parce qu'il s'assurait de cette réalisation qu'il ne se hâtait point de la précipiter ; il n'avait pas encore rendu visite — une visite, rien de plus normal entre voisins de banlieue , — aux parents de Félicie; il n'avait pas entendu le son de la voix de cette demoiselle, comme d'une rose lointaine on ignore le pitrlum.

Mais un soir, il la vit se lever de la chaise un peu plus tôt que de coutume ; quelques instants après, la porte de la rue s'étant ouverte, Félicie sortit, marcha le long des murs, sans manteau, un chapeau de paille sur les cheveux. Oui, elle était très grande. Et cela lui seyait, cette longue sveltesse. Elle avait une robe dorléaiis gris, très serrée, où son corps de vierge avait, en cette étroitesse de fourreau, comme une loyauté d'épée.

Sans doute elle allait aux environs faire une course, mettre une lettre à la poste, chercher le médecin parce (^*ie le père ou la mère était malade. 11 descendit à son tour et la suivit. ' Ils arrivèrent, après le tournant de la rue, dan» une très grande plaine, à l'herbe rase, verte et jaune, mêlée de pierrailles ; on voyait, dans cette campagne où la proximité de la ville mettait çà et là des guinguettes et de très pauvres huttes de mendiants, un bouquet d'acacias dont s'ombrageait un banc de bois vermoulu.

Félicie, pas une fois, ne s'était retournée. Il

avait, de la suivre, le cœur tremblant; lui parler,

il ne l'oserait jamais. Elle marchait assez vite.

Il remarqua qu'elle portait d'une main quelque

chose d'assez long, dans un papier. C'était un pain.

Il se souvint d'une vieille mendiante qui venait"

quelquefois chanter dans la rue, offrant de petites feuilles roses ou bleues où la bonne aventure est écrite; jamais Félicie ne manquait de jeter des sous à cette pauvresse. Il était possible qu'elle allai lui porter, dans Fun de ces logis misérables, l'aumône d'un pauvre repas. Et la banalité un peu romanesque de suivre cette jeune fille tandis qu'elle allait faire la charité, — sujet médiocre de quelque keepsake, — charm.ait Evelin; je ne sais quel souvenir de poème élégiaque et bourgeois lui chanta dans la mémoire. Il se sentait bercé en un attendrissement infini, parce qu'elle était si bonne, parce qu'elle venait en aide aux malheureux. Cependant, il ne pouvait se décider à s'approcher d'elle, à lui adresser la parole. Ce fut seulement quand elle passa sous les arbres, près du banc, que, rassemblant tout son courage et d'une voix si faible qu'elle devina les paroles plutôt qu'elle ne les entendit :

— Ohî mademoiselle... mademoiselle! dit-il.

Il se tut. Elle s'arrêta. Elle frissonnait toute. Elle avait l'air d'un grand roseau qui tremble. Une rougeur lui était montée aux joues, son front pai'ut plus pâle. Mais elle ne baissa point les yeux, qu'une peur écarquillait, et il lui regardait les yeux. Jamais il n'aurait osé croire qu'une aussi délicate pureté put bleuir sous des

paupières. Rien n'y mettrait de l'ombre, dans ces yeux, tant ils étaient purs, immutablement. Ils faisaient penser, avec leur lointain d'azur, à de petits lacs des montagnes, dans un pays de jours clairs et de nuits lumineuses, à de petits lacs couleur de ciel, qui jamais ne s'obscurciront. Il en sortait, sur la pente du regard pareil à ces rayons qui descendent des Gloires et où vont et viennent les anges, des pudeurs, des effrois tendres et de mélancoliques espoirs. Evelin sentait, de ces yeux, pénétrer dans son cœur une tendresse bleue où son cœur se fondait. Il avait peine à se tenir debout tant il s'alanguissait en une exquise défaillance.

Mais ce fut elle qui, la première, s'abandonna. Elle recula, faillit tomber, s'assit sur le banc; regardant Evelin, toujours, avec un air de lui demander d'avoir pitié d'elle, et joignant les mains comme pour prier.

Il se rapprocha, plus rose qu'elle ; et, plus tremblant, si joli, il répéta :

— Mademoiselle...

Alors, brusquement, la tête dans ses bras croisés, elle fondit en larmes, et elle était toute secouée de courts sanglots, et elle disait : « Oh! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu ! » en pleurant encore. Ces larmes avouaient le long amour, depuis

trois mois, et l'efFort des yeux qui se détourné-» rent, qui ne voulaient pas se lever vers les yeux qui les attiraient, et l'impossibilité enfin de résister davantage à la tendresse victorieuse dont elle était, comme lui, possédée. Et lui, dans l'extase du rêve conquis, dans la délicieuse certitude dêtre aimé comme il aimait, il la contemplait, ne trouvant point de paroles; plus parfaiiement heureux, dans sa timidité du bonheur, qu'une fleur qui s'épanouit.

Ils se taisaient tous deux, elle pleurante.

Mais il vit, tombé dans l'herbe, hors de l'euve* loppe, le pain qu'elle avait apporté.

— C'est pour?... demanda-t-il , tendant la main, en un geste circulaire, vers les maisonnettes de terre et de planches, éparses dans le champ pierreux.

D'une inclinaison de tête, parmi ses sanglots, elle fit signe que oui, indiqua du regard une des pauvres masures. Alors il ramassa le pain, traversa la plaine en courant, entra dans la hutte, en ressortit presque aussitôt, l'aumône faite, revint près du banc, où Félicie était restée assise. « Merci! » Merci? Qui disait donc merci? Étaitce, par la bouche d'Evelin, la pauvre femme secourue, était-ce Evelin lui-même? La remerciait-on d'un peu de pain offert, ou de tant de

bonheur donné ? L'attendrissement de Félicie redoubla, dans plus de sanglots et de larmes; et, comme il s'était placé à côté d'elle, elle lui mit sa tète sur l'épaule, sans même la pensée qu'il n'eût pas fallu le faire, et les pleurs lui roulaient des yeux, plus nombreux, plus pressés, et c'était, près du cou d'Evelin, de petites secousses, sans paroles : alors, lui, en qui fluaient toutes les délices paradisiaques des tendresses partagées, triomphant comme un dieu et faible comme un petit enfant, il se mit à pleurer aussi, mélancoliquement et délicieusement.

Dès lors, tous les soirs, vers la même heure, ils se rencontrèrent, tantôt dans la plaine pierreuse, sous les acacias, tantôt dans l'une des venelles qui longent, un peu plus loin de la ville, les jardins des maraîchers. On ne prenait point garde à eux. Les fiançailles sont patientes et durent longtemps, dans ces villes du Nord; ce n'est point une chose blâmable, ni dont on s'émeuve, que la promenade de deux amoureux la main dans la main, et se parlant bas. D'ailleurs, les eût-on remarqués, Eveiin et Félicie ne s'en seraient ' point aperçus , n'écoutant , ne voyant qu'eux-mêmes. Et de quoi parlaient-ils? d'eux seuls, de leur amour. Elle pouvait bien le lui avouer maintenant : dès la première fois qu'il

s'était arrêté devant la fenêtre où elle cousait, elle avait eu son cœur tout remué et tout épanoui, comme si une haleine chaude l'avait traversé. Ce jour-là et les autres, elle avait fait exprès de ne pas tourner les yeux vers la rue ! Elle le voyait bien pourtant; grâce à un miroir à sa droite, dans la chambre, au-dessus de la commode, un miroir où se reflétaient une partie de la rue et la maison d'en face; de sorte que, plus elle se détournait d'Evelin mieux elle contemplait en effet. Et tout de suite, elle avait compris qu'il l'aimait, qu'il était sincère. Elle avait deviné aussi qu'il n'était point comme tout le monde. Pauvre fille, élevée à l'écart, entre de vieilles gens et de vieux livres (lire, son seul plaisir), elle n'avait aucune expérience, ne savait rien de la vie; n'importe, elle était certaine qu'Evelin valait mieux, était plus grand, plus noble que tous les autres hommes ; et elle lui avait donné son cœur tout entier, en une seule fois. En parlant ainsi, elle avait dans les yeux un sourire de bleuet mouillé. Pendant qu'elle parlait, il sentait tout son être se disperser en d'infinies délices; et, de trop vivre, il se mourait.

Mais, si ardemment qu'il l'aimât, il n'avait pas encore baisé le bout des longs doigts frêles

qu'elle lui abandonnait. Entre cette jeune ftlle et ce jeune homme, elle restée si parfaitement innocente dans la solitude, lui redevenu si pur dans ce lustral amour, il n'y avait qu'un lent, continu, divin échange d'âmes. Combien, comment ils s'aimaient, et qu'ils s'aimeraient toujours, c'était à se dire, à se répéter ces choses, ,ou bien à cueillir des branches qu'ils effeuil» laient feuille à feuille, ou bien à regarder devant eux, sur le sentier, leurs ombres jointes, qu'ils employaient le temps. Et leurs bouches n'avaient pas même le songe des baisers; ils n'avaient pas encore parlé de leur mariage.

Une fois, cependant, comme ils allaient se quitter, Evelin dit à Félicie :

— C'est demain que je me présenterai chez vos parents pour leur demander votre main.

Elle s'écarta, en frissonnant . Quoi ! demain? déjà? Elle paraissait surprise et épouvantée comme si elle n'avait jamais pensé qu'ils se marieraient un jour. Elle avait sur le visage une rougeur qui lui montait jusqu'au front.

— Oh! pas encore! dit-elle. Attendez quelques jours au moins. Mon père et ma 'mère vont être si étonnés. Cela leur fera tant de peine de se séparer de moi. Tenez, vous êtes bon, laissez-moi les préparer à votre visite, les avertir peu à peu.

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La chose leur sera moins cruelle, si je la leur apprends petit à petit.

— Je ferai comme il vous plaira, dit-il.

— Eh bien, ecoutez-moi. Pendant quelques jours, je ne sortirai pas de la maison.

— Quoi? je ne vous verrai pas!

— Laissez-moi vous expliquer. Je vais rester tout le temps auprès d'eux, être bien douce, bien tendre, bien câline. Car enfin, depuis longtemps, je les néglige un peu, à cause de vous. Je ne les quitterai pas. Je ne viendrai même pas à la fenêtre. Mais, quand je les aurai bien cajolés, quand je leur aurai tout dit, quand ils m'auront promis de ne point se fâcher, alors j'ouvrirai la croisée, et j'agiterai mon mouchoir, pour vous faire signe que tout va bien , et que vous pouvez venir!

Elle s'échappa, rentra chez elle; il eut une impression d'abandon désespéré, comme si elle l'avait laissé seul pour toujours. Mais il secoua cette tristesse, et sourit. Ils s'adoraient, ils seraient bientôt époux. Fermant les yeux, il voyait s'élever, éclore, resplendir, un grand lys blanc comme un cierge, qui était leur bonheur nuptial.

Un jour, puis tout un autre jour, la fenêtre de Félicie resta close. Pas de signal! Pas même le

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rideau soulevé! rien. Après les incertitudes, troublantes, aimables encore, de l'attente, il en connut les affres. Pourquoi Félicie tardait-elle si longtemps à l'appeler, à le prévenir? Pourquoi se tenait-elle si obstinément cachée? Ne l'aimait-elle plus? Avait-elle pris, pour cesser de le voir, le prétexte de ses parents à consulter? Non, non, il était sur d'elle, âme loyale qui s'était donnée sans retour. Mais il se pouvait que le père et la mère eussent refusé leur consentement à l'union qui était sa délicieuse espérance ? Ces vieilles gens de province sont égoïstes, craignent de rester seuls, ont besoin d'une tendresse filiale qui veille sur eux. C'était cela! dès les premières paroles de Félicie, ils s'étaient récriés, avaient déclaié qu'ils ne voulaient pas se séparer d'elle et qu'ils mettraient à la porte l'impertinent épouseur, s'il osait se présenter. Ils avaient fait pis encore peut-être : ils avaient querellé, rudoyé leur innocente fille, — ils l'avaient enfermée! dans quelque chambre donnant sur la cour, d'où elle ne pouvait ni sortir ni appeler. Il se la figurait, pleurante, le front dans ses longues mains pâles. Et il ne savait qu'entreprendre. Frapper à la porte de la maison, l'enfoncer si on ne l'ouvrait pas, courir de chambre en chambre, Uouvex

Félicie, la saisir, l'emporter, partir avec eile pour Paris où M""® Gerbier l'eût tendrement accueillie, il pensait à ces extrémités. Mais Félicie, si simple, si pure, n'était point de celles que l'on acquiert par la violence d'un enlèvement; il fallait l'obtenir, après de lentes fian cailles, sans brutal roman, la recevoir, doucement émue, des mains d'une mère consentante. Et, dévoré d'inquiétudes, plein de rage, les lèvres mordues, il allait et venait par sa chambre, regardant la fenêtre qui restait cruellement fermée.

Enfin, le matin du troisième jour, elle s'ouvrit et se referma vite; la main de Félicie avait, dans l'entre-bâillement, agité un mouchoir. C'était le signal, le bienheureux signal ! La joie d'Evelin fut telle qu'à peine l'égalerait l'extase d'un damné qui verrait un ange, du seuil du paradis, lui faire, d'un mouvement d'aile, signe qu'on lui permet d'entrer.

Il se jeta vers sa porte, descendit l'escalier, se trouva sur le trottoir. Il fut obligé de remonter, ayant oublié de prendre son chapeau et de mettre ses gants. Il essaya de se calmer. Sa toilette achevée, il traversa la rue, lentement ; il réussissait presque à se donner un air sérieux, i'air que d'honnêtes bourgeois de province doi-

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vent sonliaiîer de voir à un jeune homme v]ii! fait une démarche aussi grave qu'une demande en mariage. Mais, sur le seuil, il s'arrêta, près de tomber, se retenant au mur. Il s'abîmait en une défaillance d'extase. Dans un délice, il comprenait qu'il allait entrer, pour n'en sortir jamais, dans la sérénité de l'honnête amour; il pénétrerait dans la joie auguste du devoir; et ravi, attendri, doucement éperdu de gratitude, il se comparait à un excommunié pardonné enfin pour qui se rouvrirait la miséricordieuse Église.

Il fallait frapper à la porte pourtant. Il leva la main. Son cœur battait délicieusement.

Mais, derrière lui :

— Monsieur Gerbier? dit quelqu'un.

Il se retourna. C'était le facteur.

— Une lettre pour vous, reprit l'homme.

Au moment d'entrer chez Evelin, il l'avait sans doute reconnu dans la rue.

Evelin prit le papier; le facteur continua sa route.

Une lettre? Que lui importait une lettre? De sa mère certainement. Il la lirait plus tard, quand il aurait le temps. Non, ce n'était pas l'écritm'e de M"' Gerbier ; il ne connaissait pas cette écriture. Qui donc pouvait lui écrire? Surpris, il

déchira l'enveloppe, déplia la feuille, chercha la signature. Le nom d'abord n'éveilla en lui aucun souvenir. Si, pourtant, il se rappelait; c'était le nom d'une voisine, rue Montmartre, logeant sur le même palier. Il s'inquiéta, il lut très vite. La lettre disait que M"* Gerbier, malade depuis deux mois, avait défendu qu'on prévint son fils, ne voulant pas, la bonne vieille âme, qu'il eût de la peine à cause d'elle. Mais, depuis quelques jours, le mal avait fait de très rapides progrès; elle était restée, hier, plus de cinq heures sans connaissance; Evelin devait partir sur-le-champ, s'il tenait à embrasser sa mère une dernière foiau

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