‹ La première maitresseChapitre 13 sur 23 · CHAPITRE IIÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ

Il partit. Il reviendrait. Il reviendrait chercher son trésor un instant abandonné. Il avait parfois, tandis que le train l'emportait, des angoisses d'avare obligé de fuir loin de la cachette où son or est enfermé. Il se rassurait bientôt. Félicie n'était point de ces trésors qui se laissent voler. Elle était sa propre gardienne, honnête et vigi lante. Elle l'attendrait fidèlement. A cette heure, elle cousait à sa fenêtre, songeant à lui. Sans doute, Evelin pensait avec une amère inquiétijde à la pauvre vieille femme, qui souffrait,

qui l'attendait. Elle avait toujours été si bonne pour lui, avec ses alarmes affairées de poule autour de son poussin ; ce serait affreux si elle mourait, la chère maman pleine de gâteries et de gronderies. Mais, qu'elle fût malade à tel point, il ne le croyait pas; la voisine avait exagéré les choses pour le décider à un prompt retour, ou par une manie naturelle aux femmes. M™® Gerbier, si chétive, souffrait de quelque malaise, comme elle en avait souvent; ses syncopes, assez peu rares, étaient plus effrayantes que dangereuses ; il se persuadait qu'il allait la trouver dans le grand voltaire à oreillards , pâle encore, presque remise, qu'elle marcherait vers lui très vite, avec des gestes de joie, qu'elle se sentirait tout à fait guérie en lui mettant au cou ses chers petits bras tremblants. Cette certitude lui était profondément douce ; depuis qu'il aimait tant Félicie, il aimait bien mieux sa mère. Et, sans grave souci de ce côté, il laissait sa pensée, derrière lui, s'en aller toute vers la calme et belle fiancée en qui , pour jamais , il avait mis son âme.

Pourtant, à mesure qu'il approchait de Paris, sa quiétude se troublait du pressentiment d'un malheur possible; arrivé enfin, un peu avant la nuit, ce fut avec une émotion violente qu'il sauta

du fiacre, monta l'escalier, sonna à la porte de l'appartement.

— Monsieur Evelin ! s'écria une vieille femme qui vint ouvrir, une petite lampe à la main.

C'était la voisine. Elle tremblait visiblement; on eût dit que cette arrivée, attendue cependant, l'épouvantait; elle répétait, comme en des secousses de fièvre :

— Monsieur EveJin! monsieur Evelin!

Une atroce angoisse alors le traversa. 11 dit dans un cri :

— Maman est morte!

Et il se précipita vers le couloir qui conduisait à la chambre de M'"^ Gerbier. Mais la voisine l'avait devancé, barrant le passage avec des gestes d'afi'olement qui baissaient et levaient la lampe.

— Morte ? non, non, elle n'est pas morte ! voilà une idée, par exemple. Très malade, oui, mais ce n'est pas de notre faute. Nous l'avons bien soignée. On peut dire que tout ce qu'on pouvait faire, nous l'avons fait. Oh ! nous n'avons aucun reproche à nous adresser. La pauvre dame, elle nous disait toujours: « Demain, j'irai mieux; n écrivez pas à mon fils, il s'inquiéterait. Laissez-le s'amuser, c'est de son âge. » Mais vous avez tort de croire qu'elle est morte, bien tort...

— Laissez-moi passer ! cria Evelin.

En même temps, il saisit la vieille personne par le bras, Fécarta, la repoussa si violemment qu'elle alla heurter l'autre mur où se brisa la lampe; et, prise de peur dans l'ombre soudaine, elle tàta les parois, rencontra le battant de la porte d'entrée, ret>iée ouverte, s'échappa comme une femme qui s'allole d'avoir vu un revenant.

Il se rua dans le couloir pas éclairé; il vît sur le plancher le glissement d'une lueur, saisit un bouton de cuivre, se trouva dans la chambre où M""' Gerbier, toute pâle, en sa robe des dimanches, était couchée sur le lit; il y avait près du chevet, sur la table de nuit, un long cierge allumé à côté d'une assiette creuse où trempait du" buis bénit.

Il tomba sur les genoux, brusquement, comme quelqu'un dont on aurait cassé les deux jambes, tendit les bras, en poussant un long cri de douleur; et, relevé, il se jeta sur le lit, baisa, baisa encore les deux petites mains pâles, en croix, où il buvait ses larmes.

Morte ! sa mère était morte ! Pendant qu'il n'était pas là, elle était morte; ce petit cadavre blême, avec un sourire plaintif aux lèvres, c'était ce qui restait de la chère femme qui l'avait

enfanté, nourri, soigné, dorloté, qui lui disait toujours quand il allait sortir : « Prends bien garde aux voitures, mon mignon ! »

Naguère encore, la douleur d'Evelin se fût compliquée de quelque emphase littéraire; il se serait efforcé de prendre et de garder l'attitude, de proférer les paroles, qui conviennent dans un roman ou dans un poème au désespoir d'un fils tout à coup orphelin; mais son amour pour Félicie, cet amour ingénu, simple, sincère, avait fait s'épanouir l'âme vraie qui était en lui. Il souffrait, il pleurait, il criait, avec l'auguste bestialité de l'instinct, sans souci de diriger sa douleur ni les manifestations de sa douleur. Il n'était qu'un enfant sans mère, qu'un bébé sans maman; et c'était épouvantable, sur ce lit, ce corps immobile, avec des yeux qui ne le voyaient plus, avec des bras qui ne l'embrasseraient plus. « Oh ! maman, maman ! oh! ma pauvre maman! » Après l'excès de la première crise, il tomba, le front sur le drap, d„ns une prostration, comme s'il était un peu ÏDort, lui aussi, puisqu'elle était morte, cette douce petite femme qui l'avait fait.

Mais, après une longue immobilité, il tressaillit. Il entendait derrière lui, tout près de lui, comme un remuement d'étoffes et un soufile.

lo

Quelqu'un était là. Qui donc? Ah! sans doute, la voisine, revenue, qui, dans un dévouement de bonne femme oisive, s'offrait à veiller la morte. Il se redressa à demi, secouant la tête, prêt à dire : « Je vous remercie, madame, je désire rester seul auprès de ma mère. » Mais une voix très posée, très calme, lui dit :

— Mon pauvre enfant, prenez courage. Ce sont des épreuves terribles que de perdre les gens que Ton aime. Il faut se faire une raison. Souffrez, oui, c'est bien naturel, mais ne vous laissez pas aller à l'abattement. Pleurez, comme vous pleuriez tout à l'heure, cela vous fera du bien.

Il lui sembla, à cause de cette voix derrière lui, que la pointe d'un couteau ébréché lui sciait la peau des reins !

Il se retourna.

Honorine 1

Honorine, dans cette chambre sacrée par le trépas !

Oui, Honorine debout devant un sopha chargé d'oreillers et de draps en désordre; Honorine paisible, doue e,"^ presque souriante, en peignoir clair, comme chez elle.

n étendit les bras pour défendre le lit de la morte !

Et il regardait Honorine, les yeux et la boucha écarquillés, stupide d'horreur.

Elle reprit, pas troublée :

— Je comprends que vous éprouviez quelque étonnement de me rencontrer ici. Pourtant, c'est, je vous assure, une aventure toute simple. Après votre brusque disparition, je suis restée longtemps, très longtemps, sans cherchera apprendre de vos nouvelles. Ma situation m'im^ posait d'être discrète. Je vous attendais, non sans impatience, avec une apparente tranquillité. Vous savez que je n'aime pas à faire étalage de mes sentiments. Cependant, je me suis hasardée enfin à venir demander, chez vous, si l'on était informé de votre prochain retour. J'appris que votre mère était souffrante, très souffrante, et qu'elle était presque seule. Alors j'ai fait ce qu'il convenait que je fisse. Par qui donc M-"* Gerbier eût-elle été mieux soignée que par la meillem-e amie de son enfant? Je rendis visite à la malade. Je le pouvais. Je ne suis pas une fille, je pense. Elle m'a bien reçue ; un peu surprise, parce que vous ne lui aviez jamais parlé de moi. Mais elle m'a permis, — puisque nous nous étions rencontrés dans le monde, vous et moi, — de revenir, dd revenir souvent. Et, quand elle a été plus mal, je me

suis installée ici, tout à fait. J'ai veillé la pauvre femme pendant plus de trente nuits; je me couchais sur ce lit de repos, où je ne dormais pas. C'est moi qui ai exigé d'elle que l'on vous écrivît. J'étais là quand elle est morte. Tout à rheure, je l'ai ensevelie, je lui ai fermé les yeux. Mais vous ne me devez aucune reconnaissance. Toutes les femmes bien nées, ayant le sentiment du devoir, en auraient fait autant.

Il l'écoutait , grinçait des dents. Une rage furieuse l'emporta! Il se jeta sur elle, les mains ouvertes, avec un besoin d'étranglement.

Mais comme elle ne fuyait pas, si paisible, très convenable, étonnée de cette fureur, il se maintint.

Puis, parlant bas, à cause du cadavre :

— Allez-vous-en! allez-vous-en d'ici! C'est effrayant que vous soyez là, vous! à côté de ma mère! Vous l'avez veillée, vous l'avez soignée, vous avez baissé, avec vos doigts, ses paupières sur ses yeux morts, c'est abominable I Allez-vous-en ! Je vous jure que, si vous ne sortez pas, j'ouvrirai cette fenêtre et vous jetterai dans la rue. Oh ! cette idée que vous avez couché dans cette chambre, près de maman, et que vous lui avez donné à boire, et qu'elle vous a dit: « merci, » elle, à vous! me donne des envies de

VOUS tuer. Elle vous a peut-être embrassée, avaut de mourir! Je vous dis de vous en aller! Je vous dis de vous en aller !

Dans sa rage, il jetait très menaçant et très terrible, avec son joli visage pâle. En même temps, la regardant de tout près, il se demandait comment il avait pu trouver belle et désirable cette femme trop grasse, presque vieille, et les yeux las. Maintenant il la voyait telle qu'elle était en effet. Il répétait : « Je vous dis de vous en aller! »

Mais il baissa la tête, et se tut, parce que des yeux d'Honorine, qui ne répondait pas, sortirent et coulèrent lentement deux longues , longues larmes.

A cause de cette douleur, il n'osait plus l'affronter. Elle l'aimait! elle souffrait! la dignité qu'elle gardait en son désespoir donnait tort à la fureur où il s'était laissé emporter. Vaguement, il se sentait vaincu par la modération douloureuse d'Honorine. Il l'avait insultée? elle pleurait. Puis, ne s'était-elle pas dévouée à M""' Gerbier? si elle avait vieilli, et enlaidi, n'était-ce pas des nuits passées près de la mourante ? Chose affreuse : ce monstre avait droit à des remerciements, aurait eu motif de se plains dre ou de se faire valoir, ce monstre avait raison I

Pourtant, qu'elle restât là, dans celte chamore sacrée, elle, avec toutes ses souillures, avec tous ses crimes, cela n'était pas possible. Il éprouvait quelque chose d'analogue à ce que ressentirait un homme qui, le jour de son mariage, dans l'église parée, agenouillé à côté de la jeune épouse, verrait tout à coup apparaître une ignoble compagnonne de libertinage venant, en sa bravade, assister aux noces de son amant.

Mais comment l'éloigner? Par la menace? elle n'y céderait point, si doucement résolue. Par la prière ? il ne pouvait pas implorer cette débaucheuse d âmes, cette pervertisseuse d'enfances. Par la violence?il ne donnerait pas aux yeux éteints du cher cadavre le spectacle abject de la lutte d'un homme contre une femme. Alors, ne sachant comment échapper aux tourments de cette indécision, chétif, brisé, lâche, il se réfugia dans son chagrin. Il s'inclina de nouveau vers le lit; et il baisait avec des pleurs les paupières de la morte, s'efforçant de se persuader, se persuadant que rien ne pouvait désormais l'émouvoir puisque la pire des douleurs l'absorbait, puisque sa mère était couchée là, froide, sous la lueur vacillante d'un cierge.

Des heures passèrent.

Il avait devant lui le corps de la défunte, der-

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rfére lui la terrible vivante. Une peur lui venait, ctes aeux parts. Non, il ne voulait plus penser à Honorine, il voulait ignorer qu'elle était là, il l'ignorait. Il s'abîmait dans l'horreur de la mort voisine. Il se contraignait à ne penser qu'à ces abominables choses : celle qui vécut avait cessé de vivre; elle ne parlerait plus, la tendre radoteuse; on la mettrait dans un cercueil, on mettrait le cercueil dans un trou, et jamais, jamais plus, ce cercueil ne sortirait de ce trou, ni elle de ce cercueil; il s'imaginait des grouillements de vers parmi des chairs fondantes d'où se dégageait peu à peu, comme étirant des os, le squelette. Mais ce besoin, pour fuir d'autres pensées, d'exaspérer son désespoir et son épouvante en diminuait la sincérité; de s'obliger à plus de souffrances, il souffrait moins; et il s'en voulait de ne pas éprouver, maintenant, d'assez vraies angoisses. N'importe il s'acharnait à l'horreur, s'y ruait de tous ses nerfs, s'y enfonçait, ainsi qu'un homme, décidé à mourir, s'obstine à descendre dans l'eau, ne veut pas remonter.

Cependant, derrière lui, il y avait cette présence.

Il avait beau faire, — cherchant les abominablôs distractions des horreurs sépulcrales, — Ho-

norine était tout près de lui; il entendait J^ souffle de l'ennemie qui le guettait. Il ne pouvait pas ne point penser à cette femme détestée qui, certainement, inclinée vers lui, le regardait, bienveillante. La fuir dans les effrois, les hideurs de la mort, il l'essayait encore sans y réussir. Et il haletait à cause de ce souffle. « Maman! maman! qui est morte! » Il l'invoquait en vain. Elle aiu-ait dû se dresser sur le lit, étendre ses bras, chasser d'une malédiction la formidable sacrilège ! Elle ne bougeait pas, pareille aux statues des tombes, mais si douce dans l'immobilité suprême, qu'elle n'effrayait pas assez.

Et il se souvenait, malgré lui.

Plus loin que Félicie, toute blanche, au delà de Thérésine,un peu rose, il revoyait le salon blanc et or, et l'obscurité de la chambre où il avait râlé de délice. Il se rappelait les abominables caresses, brutales et lentes, les baisers qui lui faisaient monter sa vie aux lèvres, et la buvaient, et, après ces baisers, d'autres baisers, furieux e précis. Une sueur lui coulait sur le corps, qui devenait tout à coup, de très chaude, très froide. Les bras de jadis l'étreignaient , le tiraient; il avait sur sa peau, partout, la pesante domination d'un corps, d'un corps adoré et méprisé, ou d'une bouche triomphante, lacérante, absorbante. H

était, tout entier, la proie de la mauvaise ange. « Maman! maman! » Non, Honorine. Toujours il l'entendait respirer, oppressée elle aussi. Que faisait-elle en ce moment? Il avait perçu un bruit d'étoffes qu'on remue ; elle devait s'être levée, s'être approchée; oh! sûrement elle se penchait vers lui! Il avait sur le crâne, sur la nuque, sur les reins, la coulée huileuse d'un regard qui s'obstine, qui pèse, qui ne lâche pas prise. Il ne se retournerait pas! Il était maître de lui! Cette gueuse, cette tueuse, il la haïssait. Thérésine était si jolie, Félicie était si belle! Il avait l'impiété de se souvenir, devant sa mère défunte, de sa maîtresse et de sa fiancée ; pour s'éloigner d'elle, d'Honorine, de l'exécrable Honorine. Mais il v^oyait blanchir vaguement, dans la pénombre d'un rêve, un sein doux et profond, le sein où il avait dormi. Il enfonçait sa tête dans les draps, il mordait les draps, il prenait la robe de la morte, s'en défendait le front. Révoltes vaines! Le désir, le désir était en lui! Il avait beso^'n d'être horriblement heureux! Et de l'intensité de ses affres, près du lit mortuaire, s'exacerbait l'effroyable amour d'un autre lit. Elle était là, la sinistre et lente femme, elle s'approchait, l'entourait, le reprenait. Il n'osait pas bouger, de peur de sentir l'enlacement dont

il était, d'un peu loin, cerne. Et il répétait: « Non ! non ! non ! » Mais tout son être vaincu, soumis, disait oui aux monstrueuses tentations si proches, hélas! si proches.

La lueur du cierge s'évanouit.

Qui donc l'avait soufflée? qui donc avait éteint cette suprême flamme, auprès de cette morte?

Presque en même temps, Evelin sentit deux bras autour de son cou ! qui le serraient, l'étreignaient, le renversèrent. Et, affreusement consentant, il marchait à reculons, dans l'ombre, dans une ombre pareille à celle de la chambre d'Honorine, vers le lit de repos, chargé d'oreillers et de draps en désordre, où il tomba en criant d'épouvante et de joie, dans l'étreinte d'une nudité molle! Et la bouche d'Honorine était sur lui.

Puis, tandis que les deux infâmes amants, elle paisible, lui éperdu de remords et d'ivresse, réjouissaient, secouant la couche, les mauvais anges guetteurs de péchés, un peu d'aube pâle que striait la persienne entra dans la chambre, baigna le lit mortuaire d'une douceur de clarté. M"" Gerbier, défunte, en sa robe des dimanches, était charmante, là. Sous ce bonnet dont on l'avait coiffée, ses cheveux gris, frisés, étaient comme de petits rires sur son front où la mort avait remis de l'enfance. Elle avait les lèvres blêmes, mais l'au-

rore y jouait. Et, si mignonne dans la mort, à cause de sa forme grêle et frêle et de sa jupe a fleurs, elle dormait, la petite maman souriante. Elle était auguste et jolie. Elle n'entendait pas, attentive à l'éternité, les bruits voisins. Ses yeux clos regardaient de l'autre côté de la vie. Elle ne savait pas, dans la pudeur infinie de la mort

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