CHAPITRE II
Jean Monieux avait raison. La haine y voit clair. Le poète qu'avait été Evelin, incomplet, incertain, soumis aux hasards, poète cependant par l'emphase des rêves, et capable peut-être de hausser son esprit jusqu'à la conquête des chimères, s'était alourdi, épaissi, bassement réalisé en des œuvres inférieures. Après deux volumes de vers qui lui valurent l'enthousiasme de Straparole et l'attention de quelques lettrés, il consentit très vite aux romans que prise tout le monde, aux comédies que tout le monde applii*»-
dit. Il était célèbre et médiocre. Aurait-il pu véritablement atteindre, par dlntermittents coups d'ailes, aux sublimes hauteurs? il aurait pu le tenter du moins; et ce sont de nobles blessures, celles qu'on se fait sur le pavé, en retombant d'un élan vers le ciel. Il ne risquait plus de choir, n'essayant plus de s'élever. Il était de plain pied avec l'esprit public. Il avait le bon goût, l'adresse, lobservance des préjugés. Il n'était pas supérieur aux gens qui passent! Il n'étonnait pas, n'irritait pas, ne faisait pas dire : « A-t-on jamais vu? » Au contraire, les gens de bon sens s'écriaient : « A la bonne heure! voilà un poète! » depuis qu'il n'était plus poète. Il ne troublait ni les digestions ni les opinions. Il était admissible, on l'admettait. Ah! si tous les artistes étaient comme lui ! et on l'estimait. Lui, peu à peu, il s'habitua à se satisfaire de cette estime, à n'en point voir ce qu'elle avait de déshonorant. Plaire, lui plaisait. Suffire, lui suffisait. Il avait, après ses premières acclamées, après ses livres tirés à quarante mille, des haussements û" épaule devant les récriminations des ratés, — les ratés, qui ont raison ! — et des « faites-en autant ! » dont il adoucissait les amertumes encore survivantes de sa lointaine conscience. Il en était venu à approuver son succès ! déchéance défini-
tive. Il jugeait qu'en l'applaudissant on lui rendait justice. Pas tout à fait tranquille, cependant, avec l'air tranquille et triomphant. Oui, souvent troublé, malgré lui. Le lendemain d'une réussite, s'il voyait venir Straparole dans quelque rue, il délournait la tête. « Lâcheur, » pensait Straparole, « il rougit de ses anciens amis, parce quil est arrivé! l'animal! » Oui, il rougissait, mais pas pour la raison que Straparole, àme simple, supposait. Il rougissait, non pas deux, de lui-même; parce qu'il était un de ces déserteurs qui ne tinrent pas les promesses des premiers enthousiasmes; parce qu'il avait l'ortait au pacte tacite, intimement consenti, de ne pas faire de concessions au succès. 11 se sentait humilié d'être illustre. Consolez-vous, misérables vaincus! vous, presque des mendiants, presque des vagabonds avec des âmes de rois et de dieux peut-être, vous, qu'exaspèrent les gloire» mal acquises et les luxes illégitimes, consolez-vous! si la tristesse des vainqueurs vous peut être une consolation. Car vous êtes les trouble-féte de leurs belles vies; la tristesse de vos dénùments, de votre obscurité, est incomparablement moins amère que la honte dont ils se sentent envahis, eux, glorieux, opulents, admirés, lorsqu'ils vous rencontrent sortant, avec votre redin
gote reprisée et yos souliers éculés, du restaurant des Dix-huit Marmites. Dans les plus vils hom-» mes de lettres enfin célèbres, il reste toujoura quelque chose, — s'il furent, au commencement, des poètes, — qui se souvient des illusions premières et des généreuses ambitions : ce quelque chose suffit à les faire cruellement souffrir, en leur victoire, de votre défaite. Plus vous êtes pauvres, plus vous êtes dédaignés, ignorés ou bafoués, plus leurs remords s'exacerbent, d'être riches et illustres! Vous êtes un reproche vivant qui passe et qui ricane. Même la douloureuse haine que vous avez contre eux, ils l'éprouvent contre vous, plus douloureuse. Le succès en veut à ceux qui n'ont pas réussi.
Mais ces inquiétudes venaient assez rarement à Gerbier, parce qu'il s'écartait des rues où il aurait pu rencontrer ceux qui lui eussent rappelé les belles ambitions de jadis. Aller à la Brasserie, lui aurait été, maintenant, impossible ; flirtant avec des princesses et dînant chez des ambassadeurs, il avait peur de Tetons-de-Bois et de Straparole. Il eût été troublé en leur présence, à cause des choses qu'il avait dites devant eux; il était comme un homme criblé de dettes, qui évite de passer devant les vDoutiques de ses créanciers. Mais quoi, il pre-
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nait l'autre rue. L'admiration des libraires qu'il enrichissait, des directeurs de théâtre auxquels il faisait gagner de l'argent, le, sourire, prometteur de tout, des belles filles qui espéraient un rôle, le divertissaient des vagues rancœurs ; dans le tumulte gratulatoire qui se faisait autour de lui, il n'entendait pas ou feignait de ne pas entendre le grognement de colère de la Brasserie, là-bas, si loin, au fond de la littérature. Et, très sérieusement, il pensait, après sept ans de travail et de réussite, qu'il était quelqu'un dont il fallait tenir compte; il avait des envieux, voilà tout.
Donc, il était tel.
Physiquement, il n'avait pas moins changé. L'enfant gracile et délicat, aux regards lumineux d'espérances, s'était changé en un jeune homme paraissant un peu plus que son âge, rassis, beau encore, engraissé. Il y avait un contentement sur sa face, une paix dans ses yeux, des dédains dans son sourire, un air de dire : « C'est moi », bête comme une vanité de provincial, et si différent du juvénile orgueil, qui, naguère, lui retroussait la lèvre. Il se complaisait évidemment dans la médiocrité de sa gloire, et se développait, bien nourri. D'ailleurs, le plus galant homme du monde, très correct, très distingué;
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travaillant tous les jours de la même heure à la même heure; et n'ayant rien gardé des allures bohèmes que lui avait données la fréquentation de Slraparole et de Jean Morvieux et des belles filles aux corsages toujours mal agrafés.
Car Honorine était en lui.
Depuis l'infâme nuit où le reconquit la corruptrice, il avait presque renoncé à lutter contre un charme plus fort que sa volonté. Il avait dit : « Oui, c'est bien, j'y consens, » et, après sa mère enterrée, oubliant Félirie, ne se souvenant plus de Thérésine, ne sachant plus si elles avaient existé, il revint tous les soirs, dans la pièce blanc et or, vers dix heures; il restait là, assis, causant de mille choses vaines, pas familier, jusqu'à la minute où M"' d'Arlemont, rentrée dans sa chambre, disait : « Je TOUS attends, monsieur Gerbier? » Rien ne fut changé à la vie de jadis. Toujours la même domestique l'accueillant du même bonjour dans l'antichambre tendue de reps vert, toujours la même phrase : « Vous servirez le thé dans le salon, »; et souvent aussi, bien qu'il n'eût jamais revu Renée ni Antoinette, les mêmes chuchotements dans la chambre voisine.
Donc, il s'était soumis à sa destinée. Et Honorine avait fait de lui, peu à peu, quelqu'un qui
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lui ressemblait, à elle. Elle l'avait enveloppé, calmé, atténué. Comme une personne habituée à la pénombre entrerait dans une salle de bal, soufflerait une à une les bougies, elle s'était insinuée dans l'âme d'Evelin, avait éteint les enthousiasmes, les illusions. A présent cette âme était terne et calme; jamais on n'aurait pensé que les fantasques chimères y avalent mené leur ronde. Honorine avait enseigné à l'amant ressaisi le dédain, le mépris de tout ce qui est anormal, exorbitant. Il faut, pour être convenable, s'habiller, penser, parler comme tout le monde. Elle lui avait donné de bons conseils, qu'il avait suivis. Quand il publia ses deux volumes de vers, elle ne le gronda pas, indulgente; il faut bien que jeunesse se passe; a Mais vous ne recommencerez point, n'est-ce pas? » Il convenait d'être sérieux, d'écrire des livres modérés, intéressants, qui plaisent au public. Elle lui raconta des histoires de province, où il y avait de bons sujets de romans et de pièces. Rarement des fureurs le prenaient. Il s'emportait ! ne voulait pas! «Ah! quel enfant vous êtes! » Elle avait, quand il parlait de Shakespeare ou de Hugo, des sourires qui signifiaient : « Oui, oui, laissons cela ; » et il en vint à trouver quelque intérêt en de basses anecdotes,
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il fut tenté, grâce à elle, par cette ignominie : le poème bourgeois. Mais non, les vers, ceux-là même, quelle folie! Ah! il ne serait donc jamais sérieux? Des vers? Pourquoi des vers? Est-ce que les gens bien élevés parlent en vers? Elle le décida à la prose simple, claire, que tout le monde comprend; au roman sans imagination, honnête, bien écrit, qu'on peut laisser lire aux jeunes filles, et qui raconte la vie réelle de personnages sympathiques. Elle l'habitua aussi à travailler tous les jours, dès le réveil, jusqu'au déjeuner, posément, sans rature, s'arrétant, la pendule sonnant, à l'heure accoutumée, après la page remplie, au milieu d'une phrase qu'il achevait le lendemain. Il fut ce qu'elle voulait qu'il fût. Et maintenant, très connu, bien payé, il avait autour de lui, bruyante et discrète à la fois, une gloire qui tenait de la considération. C'était un auteur très estimable.
Pareil à beaucoup d'autres. Rien d'exceptionnel. Talent, visage, fortune, quelqu'un de très bien.
Mais cela, cet air, cette attitude, cette bonne renommée, c'était l'extériorité, le dessus.
Le dessous était effrayant. Grâce à Honorine, toujours.
Cette femme, qui était une sotie, avait fait de lui un sot; mais cette femme, qui était un monstre, avait fait de lui un monstre. Double effet d'une double tyrannie. Il avait obéi à la stupide triomphatrice, il avait obéi à la triomphatrice obscène.
Il y a de chastes hommes, en proie à l'auguste idéal, contempteurs de tout le reste, qui disent à la femme, mère, sœur, épouse, maîtresse : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?» Ceux-là, ce sont des dieux! et si, aux noces de Cana, ils changent l'eau en vin, ils n'y boivent que de l'eau; quelle eau? celle qui tombe du ciel, très pure, et qui a un goût d'infini. D'autres, moins divins, sont assez sûrs d'eux-mêmes pour ne pas appréhender la femme, pour la posséder sans se donner [h elle, pour en user sans s'y user; ils lui disent : « Eh! oui, tu es belle, » et ils regagnent leur chambre de travail plus calmes, pas atteints, après les ablutions. Ils sont, ceux-ci, les accepteurs de la vie, résolus, directs, sans trouble; pour qui le baiser est une fonction virile, agréable, rien de plus; et ils aiment comme ils déjeunent; se hâtant, quand ils ont autre chose à faire.
Mais il y a des hommes que la femme saisit, torture, ne lâche pas, en qui elle pénètre, s'in-
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staile, demeure. Inférieurs? sans doute, faibles , incertains , trop dociles , mais si malheureux ! la femme les tient. La femme les charme, les allanguit, les édulcore ; elle fait d'eux quelque chose qui ressemble à la femme. Qu'ils aient une maîtresse ou que, changeant d'amour, ils aient, en un an ou en dix ans, vingt maîtresses, ils sont la proie des sourires, des larmes, des baisers. Ils deviennent des choses qui sont faites de féminilité, — qui en ont la grâce et l'odeur : ils ressemblent à des objets de cabinets de toilette. Ils ne sont plus hommes que pour vouloir, que pour prendre, que pour garder les femmes ! Us pleurent si une fille publique, en sa haine du plaisir, leur refuse sa bouche. Car, pour eux , toute femme est la femme. Ils sont des êtres que le lit suit, enveloppe, enlace, et qui, dans ce lit, y retournent avec les odeurs et les langueurs qu'ils en ont gardées. Les Lovelace sont les héros imperturbablejs de l'amour; ils en sont, eux, les lâches; ils ont la bassesse de vaincus qui ne combat tirent même pas; et, ces hommes, les femmes les préfèrent, parce que, paresseuses, elles aiment la facilité des victoires.
Gerbier était un de ces languissants qu'enivre et que terrasse le philtre mystérieux de la s«xua-«
lité féminine! Déchu, il n'avait pas cette excuse qu'Honorine seule était capable de le réduire en l'esclavage où il tomba. Toute femme l'aurait dompté, soumis. Il avait été futile et joyeux avec Thérésine, pur et laborieux avecFélicie; comme il était, à cause d'Honorine, bourgeoise et monstrueuse, un bourgeois et un monstre.
Leur intimité, — après le sacrilège commun dans la chambre de la morte, — fut une complicité; ils furent deux êtres que plus rien ne séparera, parce qu'ils sont devenus horriblement pareils.
Leurs nuits !
Audacieuse, à présent, ayant emprunté-d'Evelin peut-être un peu de chimérique envolée, tandis qu'elle le modérait de sa raison précise, ce n'était pas toujours avec un méthodique acharnement qu'elle le dévorait, qu'elle le tenaillait. Tout à l'heure, après les affres des halètements et des râles, elle serait la très simple et très modérée personne qui conseille, au moment du départ, de relever le collet de l'habit parce qu'il fait froid dans la rue; mais, dans l'obscure chambre chaude, -—nue, s'avouant toute, corps et âme, — elle était terrible, presque admirable; c'était lui, maintenant, abaissé par elle, qui la jugeait trop funeuse, elle, emportée pur lui. Et cette des.
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cente d'une part, cette montée de l'autre, se joignaient en une rencontre pantelante de luxures.
Puis, dans leurs nuits, ils se parlèrent.
A voix basse, comme des complices qui se concertent.
Ce fut épouvantable quand ils commencèrent à parler, tantôt elle à lui, tantôt lui à elle, près de loreille, en des chuchotements. Des aveux d'ignobles désirs leur sortaient de la bouche : elle l'obligeait à des convoitises; il la contraignait à des souvenirs. Surmenés, exténués par l'abus de la joie, leurs sens, pour renaître, pour revivre, pour s'exalter jusqu'au paroxysme d'un infernal paradis, avaient besoin d'immondes hypothèses. L'excès où ils se ruaient seuls ne suf sait plus à leur besoin de torturante ivresse. « Parle-moi! parle-moi! » et ils parlaient. Il avait, avec des déchirements de remords, le besoin de plus de péché, de plus de remords encore. Il percevait bien, — les premiers temps, — que, de ces mots qu'il écoutait ou qu'il proférait, se formait sous le soufîle de leurs bouches, dans quelque démoniaque lieu de châtiment, leur supplice futur. Il avait peur, tandis qu'elle ne montrait point d'effroi. Mais, malgré ses épouvantes, malgré les griffes de la dam- .nation au cœur, il voulait entendre les mots
affreux. Et la parole évocatrice faisait surgir autour d'eux, tout près d'eux, des formes vivantes, presque réelles, comme tangibles. Leur solitude se peuplait de souvenirs et d'espoirs ! Vils espoirs et vils souvenirs. Parce qu Ils avaient en eux des esprits bas, — lui descendu, elle à peine montée, — parce que leurs sen>^ — des sens de monstres bêtes — manquaient d'imagination, ce qu'ils forçaient à apparaître, ce n'étaient ni les glorieuses orgies mêlant des nudités ivres parmi les splendeurs des lumières et des étoffes, ni des violences de bacchanales dans les bois pleins de louves en folie, ni, sur des tapis ensanglantés, le viol des belles vierges traînées par les cheveux, criantes et mordantes; ils se ne haussaient pas, dans une superbe démence de rut, jusqu'aux rêves magnifiquement immondes qu'aurait pu former quelque poète effrayant possédé du démon Luxure. Ils étaient infâmes sans grandeur. Ils se restreignaient, même dans le délire, au médiocre, au borné; leurs crimes n'avaient point l'excuse de l'évidente impossibilité. Pour éprouver les joies du mal, ils avaient besoin qu'il fût vraisemblable. Ils étaient précis, clairs, pratiques, ne perdaient pas la tête. Et l'enfer que, parlant à voix basse, ils créaient dans leur lit, eût été
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à sa place dans le i}l\is médiocre des mauvais lieux.
Honorine, les jours qui suivaient ces nuits, vaquait paisiblement aux soins du ménage, grondait, avec douceur, sa domestique, sortait, allait se promener aux Tuileries, ou, dans quelque magasin de nouveautés, taire des emplettes, rentrait pour le dîner, attendait Evelin en lisant un roman nouveau; pas troublée, semblable à elle-même, simple, femme d'intérieur; et, quand Gerbier arrivait, elle s'informait des nouvelles, racontait les événements monotones de sa journée, et servait le thé.
Mais lui, les convoitises mortes, il s'enfuyait de l'abominable chambre, comme chassé par le geste d'un dieu terrible, poursuivi dans l'escalier, dans la rue, jusque chez lui, par un cortège de vengeresses terreurs! Dans les angoisses, dans les remords, il redevenait le poète de jadis avec d'emphatiques malédictions sur lui-même. C'étaient des Erinnyes qui lui souillaient des menaces dans le cou. Par instant, au milieu d'une rue, en plein jour, il sentait s'abattre et s'asseoir sur son épaule un sale vol de diablesvampires qui lui caressaient les épaules de leurs ailes molles ; et ces diables lui parlaient à l'oreille, av^c dea ricnnpments oh^rôFiOs, lui rap»
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pelaient ce qu'il avait ait, ce qu'ils avaient entendu, le complimentaient sur sa damnation parfaite. Alors, il se mettait à courir; quelqu'un qui, à ces heures-là, eu„ "encontre Evelin Gerbier, cet homme si correct, si modéré, si digne, l'aurait cru devenu fou. Et il avait horreur de tout lui-même, de ses mains, de ses lèvres, ouvrières d'abjectes délices, de sa voix, de sa voix surtout qui avait, par une affreuse magie (puissance infernale ou divine de la parole!), invoqué la présence presque réelle des plus extrêmes péchés.
Après ces accès, qui duraient peu, une désolée tristesse s'installait en lui, — une désolée langueur, comparable à celle des lendemains de has chisch, quand les nerfs, trop surmenés, défaillent. Il avait peur. De quoi? Il ne savait pas précisément. Il avair peur... de tout : des gens, dans la rue, qui auraient pu le frôler, du vent qui lui remuait les cheveux ; il prenait bien garde de ne pas passer trop près de ces boutiques, où il y a, à côté des étalages, des glaces, car il sentait qu'il lui serait intolérable de se reconnaître dans un miroir! Si quelqu'un, en ces moments, lui avait mis la main sur Tépaule, il se serait évanoui comme un criminel qu'on empoigne.
Puis ces ellrois le quittaient peu à peu; il ren-
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trait dans la vie; la rencontre d'un ami, d'un admirateur, qui le félicitait d'un livre récent, ou d'un article, ou d'une pièce annoncée, dispersait les anges du remords; il cessait de se détester, de s'attrister; il était célèbre, il était heureux ! quelles sombres chimères se créait-il? Il retournait chez lui, relisait les pages de la veille restées sur la table où les papiers étaient toujours en ordi-e, corrigeait des épreuves, recevait des visites, s'habillait pour se rendre à quelque dîner mondain ou officiel, avait de l'esprit au dessert, ne s'était jamais montré plus distingué, plus délicatement aimable; et, quelques heures plus tard, son chapeau accroché dans l'antichambre, il entrait dans le salon blanc et or. Honorine lui offrait son front, où il mettait un baiser très calme ; ils causaient, comme à l'ordinaire. Jamais, dans ces commencements d'entretien, ils ne faisaient allusion, ni d'un mot, ni du geste, ni du regard, à leurs complicités nocturnes. Leurs causeries , discrètes , où ils se maintenaient en de strictes politesses, auraient donné l'idée, à qui les aurait entendues, d'une union très saine, très honnête; de deux époux un peu froids et cérémonieux, plutôt que de deux amants. Puis, à quelque moment, une chaleur leur montait "aux 'yeux, une convoitise, comme
une braise mal éteinte, reflambait sous leur peau, parce qu'ils s'étaient regardés de trop près, parce que leurs chairs, dans une rencontre de mains, s'étaient touchées; elle se levait, silencieuse, sans un signe, après un regard à la pendule, et se retirait dans sa chambre, où il la suivait, en un palpitant désir de plus d'immonde joie! Alors c'étaient, après les infâmes baisers, les paroles à voix basse, plus infâmes, ressusciteuses des concupiscences.
De sorte qu'il arriva une chose horrible, qui devait arriver. Précisément parce que leur boulimie de volupté ne s'élevait pas jusqu'aux rêves énormes des grands débauchés, parce qu'ils demeuraient, elle et lui, si effrayants qu'ils fussent, dans la vulgarité du possible, il était inévitable que le désir leur vînt de les réaliser, ces abjectes chimères, réalisables. Et il leur vint! Oui, ils eurent en eux le besoin de voir leurs basses visions prendre corps enfin , d'entendre, de tenir, chair et os, vraiment vivantes, les imaginations dont s'exaspérait leur sensualité. Et chacun d'eux savait bien que cette pensée s'était insinuée en l'autre ! Sans se l'être avoué, ils savaient qu'ils songeaient à cela, qu'ils étaient poussés vers cela, irrésistiblement, et que cela serait.
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Longtemps, ni elle ni lui, même dans les pires abandons, n'osèrent formuler l'exécrable désir. Non, ils n'osaient pas ! mais ils se guettaient, observant leurs yeux, épiant leurs paroles, attendant l'aveu, craignant de le hasarder; pareils, Honorine et Evelin, à un misérable ayant conçu un si épouvantable forfait qu'il tremble d'en révéler le dessein à un complice éprouvé et si sûr cependant !
Ce fut elle, la première, qui parla.
Une nuit, dans les balbutiements du plaisir qui a besoin d'être de l'horreur pour être plus de plaisir encore, parmi les souffles mêlés, sous les cheveux où l'on se cache comme dans de l'ombre, Honorine le regarda dans les yeux, de tout près, d'un regard fixe, aigu, qui pénètre jusqu'au fond de l'âme, et, lui serrant le cou entre ses longues mains froides à peine fébriles, elle lui dit, tout près de la bouche : « Oh! tu le veux! » et il dit : « Oui » , comme on avoue un assassinat. Car il l'avait bien comprise ! Cette nuit-là, il ne sortit pas seul. Elle était avec lui, marchait à côté de lui, sa main sur le bras d'Evelin, qui baissait la tête, chancelait par instants. C'était une nuit de printemps, très douce, très fraîche, pas trop claire; le ciel était dun bleu sombre, avec des étoiles qui s'éteignaien- v.n peu comme des dia-
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mants dans un velours profond. Il n'était qu'une heure du matin, des voitures descendaient encore l'avenue des Champs-Elysées ; çà et là, des rôdeuses, des rôdeurs aussi, tournaient lentement autour des hassins, des corbeilles de fleurs, s'arrêtaient, s'asseyaient sur des bancs ou des chaises. Il se souvint delà première promenade, après le dîner, dix ans auparavant. Ils se taisaient, ils suivaient l'avenue. Quoique ne se hâtant point, ils étaient comme essoufflés, s'entendaient respirer. Ils continuaient de marcher. Sans paroles. La nuit les enveloppait, nuit très calme, tfès mélancolique, sons le lisse et sombre azur.