CHAPITRE IV
Oui, ces chuchotements le préoccupaient.
Il avait appris enfin que la mère d'Honorine, et Renée, qui devait être une grande fille à présent, — même une jeune fille, une demoiselle, bien près de dix-neuf ans, — avaient quitté Paris, étaient retournées en province, y vivaient, solitairement, d'une rente que leur envoyait M""* d'Arlemont : Honorine n'avait pa< voulu que son enfant pût remarquer la présence d'un homme qui venait à la maison chaque soir; elle avait toujours eu de ces honnêtes délicatessw
Qui donc habitait, qui donc parlait dans la chambre voisine? Si peu intime (hors des nuits obcènes!) était la familiarité entre les deux amants, si tremblante demeurait, reste persistant d'enfance, la timidité d'Evelin, qu'il n'avait pas osé demander qui faisait, là, tout près, ces bruits de causerie à voix basse et de fauteuils qu'on rapproche. Antoinette? cette sœur de M™^ d'Arlemont, qu'il avait vue un soir entrer dans le salon, dépoitraillée et si blanche, qui l'avait attendu à la porte, qui lui avait révélé le vil et formidable passé d'Honorine, et qu'il avait prise, toute nue, et consentante, dans le cabinet d'un restaurant de nuit? Oui, sans doute, Antoinette. A coup sûr, bien qu'il ne l'y rencontrât point, elle logeait toujours dans l'appartement de M™* d'Arlemont. Elle avait, près de la leur, cette chambre, où elle recevait quelque amant, les soirs. Eh bien, c était tout simple, cela, et, l'étrange, c'était qu'il s un inquiétât. Il s'en inquiétait. Malgré lui , ptu-mi le dialogue de chaque soirée, si pareil à celui de la veille, pendant qu'Honorine lui parlai d'un incident de promenade ou de visite, il terulaît l'oreille, vers la porte, là-bas, à côté de la \jias lointaine fenêtre. Pourquoi? Il eût été, au coiiimerinement, fort embarrassé de le dire avec prcoisioD. Se souvenait-il des blancheurs grasses
et. roses, qu'il avait étreintes une seule fois, et la pensée qu'un autre, si voisin, les étreignait à son tour, le troublait-elle véritablement? M-« d'Arlemont disait parfois : « A quoi songez-vous donc, monsieur Gerbier?On croirait que vous n'êtes pas à la conversation. » Éprouvait-il la jalousie, assez fréquente, de l'homme qui, ayant eu une femme et ne l'ayant plus, ne veut pourtant pas que d'autres l'aient? Non, un souci plus coupable le travaillait! Il se rappelait sans doute la gorge d'Antoinette et toute cette belle chair qu'elle avait eu si grand'hâle de montrer; mais son désir n'en était plus, après tant de viles satisfactions, à s'aviver d'un souvenir de nudité complaisante. La vérité, c'est qu'il revoyait, dans la peau d'Antoinette, les marques qu'y avaient mises les ongles et les dents d'Honorine. Chaque fois qu'il entendait venir à lui, à travers les murs et la porte, un bruit, il songeait à la fureur de l'une de ces femmes acharnée contre l'autre. Il ne pouvait pas ne pas penser, surtout dans ces derniers temps , — après le détestable Fait, accompli, renouvelé tant de fois — à la violente beauté de deux effrénées créatures, sœurs, qui se mordraient, longtemps. Le beau, pour lui, c'était cela, maintenant ! D'abord, les murmures voisins l'avait seulement incommodé, agacé;
mais, depuis sa conscience jetée à vau-l'eau du mal, depuis que l'exécrable joie du défendu ttait la seule dont se réveillassent ses sens exténués, il avait tous les nerfs tendus vers cette créature si proche ; l'idée que les doigts longs d'Honorine avaient meurtri la chair d'Antoinette, et que cette sœur avait voulu tuer cette sœur, et qu'elle l'avait torturée avec rage, avec plaisir peut-être, le possédait, donnait raison aux étonnements de M""® d'Ar lemont interrogeant le silence où il demeurait des heures entières, les paupières baissées sur ses yeux chauds. Et l'impression se rénovait en lui , pourtant si ancienne, du fiacre qui avait ressemblé à une alcôve, des odeurs mêlées, des traces bleuâtres et rosissantes sur la peau vive; il se demandait, un double parfum de femme aux narines, pourquoi celle qui avait déchiré ne caresserait pas en effet. Et c'était affreux et délicieux. A mesure que, conduit par Honorine , il descendait plus avant dans les âpres mystères du plaisir, il songeait avec plus d'anxiété à l'incestueuse abomination; il prévoyait, lointaine, jamais éprouvée, une infernale extase qui le torturerait, qui l'affolerait ! Ce qu'il lui restait de verdeur et de vie , il l'eût donné, — lui, dont tant déjeunes demoiselles extasiées lisaient les honnêtes roman»,
— pour que ces deux femmes, la sœur et la sœur, mariassent en un furieux cri suprême les souffles de leurs bouches, tandis qu'il envierait et détesterait leur monstrueux hymen. Et cette pensée était en lui, éparse, disparaissante, pendant les nuits où d'autres ivresses, voulues et acceptées, le roulaient en d'aflreux oublis; moins vague durant les paisibles soirées dans le salon d'Honorine. Il en vint à s'avouer, nettement, ce qu'il désirait. Ce fut comme une idée fixe — sous les vaines paroles de la causerie — et, bien que ^me d'Arlemont l'observât, il ne pouvait s'empêcher de regarder cette porte, là-bas, la porte qu'Antoinette avait ouverte un soir, et qu'elle ouvrirait encore, — puisqu'il le voulait, — plus blanche, plus nue, et s'offrant, non pas à lui seul.
Et, sans doute, Honorine comprit enfin ! Car, une fois, se tournant vers elle, il la vit, debout, très pâle, gui pieurait. Ces larmes, ces deux larmes, lentes, longues, il les reconnut ; elle en avait pleuré de semûiabies, il s'en souvenait, près du lit mortuaire, le soir où il l'avait insultée. Et ces deux lentes coulées, sur cette face blême, révélaient un sinistre, profond, infini désespoir.
11 éprouva, dans une tristesse, un grand étonnenient.
Tout deux debout, ils se considéraient sans paroles, elle pleurant, lui songeant.
Quoi donc? Qu'avait-elle? Pourquoi versaitelle ces larmes, si lentes et si mornes ? Qu'elle eût deviné le désir dont il était possédé, il n'en doutait pas ; l'habitude des complicités leur avait fait des âmes qui se comprenaient vite. Oui, elle savait qu'il était hanté par la convoitise du sororal inceste. Mais, pourquoi ces pleurs? Après leurs crimes communs, de quel excès, de quelle dépravation dans la concupiscence, pouvait-elle être attristée, ou épouvantée?
Quoi! elle l'aimait? Quoi? elle était jalouse? Malgré les paroles d'Antoinette, autrefois, malgré les larmes d'Honorine près du lit de la morte, non, il n'avait jamais cru qu'elle l'aimât en effet. Ce qu'elle éprouvait pour lui, c'était ce qu'il éprouvait pour elle : une attirance, dont l'habitude d'y céder redoublait étrangement la force. Mais, de l'amour, lui pour elle, elle pour lui! de l'amour après tant de basses débauches ! de l'amour après leurs corps prostitués qui ne trouvaient plus que dans l'évidence des trahisons la ressemblance du plaisir, — allons donc ! est-ce que c'était possible? ce ne sont pas les damnés qui aiment. Poui'tant, elle était là, pleurant, pareille, en sa froideur glacée, à ]a Désolation.
Il ne parlait pas ; mais il était bien sûr qu'elle n'ignorait rien de ce qui se passait en lui ; et elle pleurait toujours.
Enfin, peu à peu, dans les yeux d'Honorine où une lueur flamboya, les larmes se séchèrent comme des gouttes d'eau bues par de la braise ; on eut dit qu'après une lutte lente et profonde un désir triomphait en elle des jalousies et des tristesses. Son front se plissa, d'une intensité de vouloir; puis, elle eut aux lèvres — l'une pendant un peu, — ce sourire lâche et mouillé, où la résistance consent, ce sourire qu'il connaissait, qu'elle avait eu, tant de fois, dans leurs affreuses nuitées, en se penchant vers les hontes. Et, fermant les yeux, sous les paupières palpitantes, comme dans l'angoisse du spasme prochain : « Eh bien, oui, soit, » dit-elle. Après cette parole, ils se rassirent. Il reprit sa place en face d'elle. Ils se remirent à causer, tranquillement. « Encore une tasse de thé, monsieur Gerbier? » Mais il sentait bien qu'ils étaient d'accord, que c'était convenu, que labomination suprême serait réalisée.