CHAPITRE Y
La nuit, la noire nuit. Rien de visible. Il y avait pourtant, au fond, dans cette ombre dense, quelque chose de vaguement pâle, qui se mouvait comme en tournant; à celui qui serait entré dans la chambre, le soupçon aurait pu venir de formes bestiales, faites de ténèbres, et se vautrant, mêlées. Des voix sortaient de là : des soupirs, des plaintes, des râles ; par instants, le cri bref, presque un aboi, d'un animal fou qui se rue et va mordre, — le cri d'une faim de louve, vite éteint dans la proie mangée, et que suit un bruit de mâchoires. Et l'on n'aurait su dire si ces
cris, ces râles, ces plaintes, ces soupirs, — pas une parole, — émanaient d'êtres surchargés d'épouvante ou surmenés d'ivresse. Horreur ou joie ? horreur et joie peut-être , étrangement unies en un paroxysme toujours exacerbé. Ce qui était certain, c'était l'excès de l'une ou de l'autre, ou de toutes les deux. De toutes les deux. Ceux de qui venaient ces voix connaissaient à la fois des terreurs et des extases, qui bafouent tous les enfers et tous les paradis. Des damnés, élus pourtant, pour qui l'on aurait inventé un supplice fait d'une intensité formidable de délices, voilà ce qu'ils devaient être; et leur enchantement se multipliait de leurs angoisses, comme leurs angoisses s'exaspéraient de leur enchantement. A ce degré de la sensation, la qualité de la sensation disparait, s'évanouit, n'est plus. On ignore si l'on souffre, ou si l'on est heureux. Ce qu'on sait, c'est que toutes les vigueurs de la vie, tendues jusqu'à l'impossibilité de l'être davantage, vibrent comme des cordages qui vont rompre. Et l'on crie ! et l'on meurt.
Il y eut un long silence, — un silence où haletaient des souilles ; les souffles eux-mêmes s'évanouirent, et ce fut, dans l'ombre, rien.
Mais, après une paix comme sépulcrale, lentement, très lentement, ainsi que d'une profondeur d'eau très sombre des bulles d'air remonte-
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raient à la surface, des respirations s'élevèrent, firent un bruit léger de résurrections qui commencent ; les formes obscurément pâles se reprirent à se mouvoir dans la paresse d'abord d'un réveil à regret. Puis, brusquement, elles s'agitèrent plus violentes, et, secouant l'ombre, elle se vautraient, mêlées, avec un redoublement, encore plus infernal ou plus paradisiaque, de soupirs, de plaintes et de râles.
Mais tout à coup une clameur, une seule clameur traversa les ténèbres de sa fusée déchirante ! Presque au même instant, une lampe rallumée illumina toute la chambre.
Honorine, la lampe à la main, se penchait vers le lit, regardait.
Qui l'aurait pu voir aurait reculé d'effroi. Toute la rage possible à un être humain lui plissait de cent rides la face, et ses dents grinçaient sous ses mauvaises lèvres, et ses yeux étaient pleins de sang comme s'ils allaient pleurer des larmes rouges. Oh! de quelle haine était- elle donc dévorée? et quelle fureur était en elle?
Elle s'inclinait de plus en plus vers le lit, la lampe moins haute, regardant de tout près.
Eux, cependant, Evelin et Antoinette, ne sentaient pas ce regard sur eux, ni la lueur de la lampe; ils n'avaient même pas entendu le cri qui déchira l'air; ils se parlaient bas, — si
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beaux, et tendi-es, dans moins d'horreur, — comme s'ils eussent été seuls. La plus effrénée débauche a de ces accalmies où un peu d'âme revient aux pires monstres ; après les enragés sacrilèges, une douceur les envahit, avec un respect de l'amour; et ils pensent un moment qu'ils aiment, comme les autres aiment.
Honorine, courbée, les voyait, les écoutait. Elle était effrayante; parce que, à la haine, une autre fureur se mêlait. Il y avait, sur son visage, un combat, comme en elle. Le pêle-mêle de ses émotions intimes était visible dans le bouleversement de ses traits. Elle voulait, et ne voulait pas. Elle consentait, et s'opposait. Son infernale joie était contredite et maudite par les affres de la jalousie. Des mots lui venaient aux dents : « Non... non... non... je neveux pas... va-t'en... oh! va-t'en donc, » et, en même temps, elle se penchait de plus en plus, et si, effrayés d'elle, ils s'étaient séparés , s'ils avaient voulu rompre leur délicieux hymen, c'est elle qui les aurait empêchés de fuir, qui les aui-ait renversés sur l'abominable couche.
Et elle continuait de les regarder, en une pâmoison de désespoir extasié.
Ils ne s'inquiétaient pas d'elle. Sur ce lit où ils étaient seuls maintenant; AntoincUe, bonne fille, avec son "cœur presque simple et ses sens peu
compliqués, Evelin Gerbier, âme souvent tentée encore par l'honnêteté des joies permises, se laissaient descendre, doucement, après les amers paroxysmes, dans une rêverie presque mélancolique ; il y avait, dans leur damnation, un intervalle de languissant apaisement. Et, Evelin, en l'oubli de tous les crimes, en le ressouvenir des rêves ingénus, en un retour vers les poèmes, murmura à l'oreille d'Antoinette, qui l'enlaçait avec une douceur de maîtresse : « Dors, oh! viens, endors-toi ! que ta tête vers mon épaule ait une inclinaison de fleur fatiguée ! il me semble que de ton cœur comme d'un angélique encensoir se vaporisent en divins parfums, des tendresses, des innocences, des espoirs, des songes. 0 mon âme, ô ma chère âme, je vous aime je t'ai ».
Il n'acheva point. Tandis que la lampe roulait sur le tapis, brisée, lumineuse encore, Honorine saisissait Evelin par les épaules, avec une irrésistible force, le jetait contre le mur ; puis, ayant bondi, un genou sur la poitrine d'Antoinette, elle prit sa sœur par le cou, entre ses deux longues mains pâles, et serra, serra, serra encore, tant qu'enfin la langue sortit, violacée et gonflée, et, avec la langue, l'âme, sans un cri.
Il sauta du lit, se retourna, se précipita... Ses mains, ses bras, ses jambes tremblaient; car il voyait bien que, là, sur ce lit, Antoinette était
morte. Et l'idée lui vint d'empoigner Honorine, de l'étrangler, de la tuer. Mais il n'osait pas, tout secoué de frissons, la regardant regarder la morte.
Ils se taisaient.
Enfin M""* d'Arlemont, calmée, pareille à elle-même, dit à mi-voix : « Oui, je l'ai tuée, c'est terrible. » Et elle songea. Sans doute, en son esprit rassis, elle supputait les conséquences fâcheuses de cet événement, pensait aux précautions qu'il conviendrait de prendre, aux moyens que l'on pourrait imaginer pour éviter un scandale, un procès, une condamnation. Et elle ferma les yeux de sa sœur; ce regard ne l'effrayait pas; il la gênait, trop fixe. Cependant Evelin, se tenait debout, contre le mur, sans vêtements; effaré, béant, stupide, il considérait Honorine qui réfléchissait, toute nue, devant le cadavre nu.