CHAPITRE PREMIER
Les femmes, dans l'étroit promenoir, mar chaient une à une, sans parler, selon la règle, entre des murs très hauts; aucune n'avait le droit de tourner la tête pour jeter une parole, pour faire un signe à celle qui la suivait de loin; le surveillant, si quelque promeneuse s'arrêtait, lui disait : « Eh ! bien? » Elles marchaient silencieusement, toutes ; c'était comme une ronde de spectres. Quelles femmes? des malheureuses; les unes, qui avaient volé, en l'instinct de posséder, n'ayant rien ; les autres qui avaient tué, dans quelque démence. Elles subissaient à l'atelier comme
à l'heure des rares récréations, — une récréation, cette promenade entre des murailles extinctrices du jour! — la peine du mutisme; et tout l'argot de leur rancune, refoulé en elles, ne sortant jamais, voulait sortir, impétueusement; mais, peut-être, si on leur avait dit : « Parlez , » elles n'auraient pas trouvé de mots, seraient restées muettes avec la bouche béante, comme, un instant, rien ne s'échappe de tuyaux brusquement ouverts où trop d'eau se presse.
C'étaient des faces pâles, de la même pâleur, qu'elles fussent vieilles ou jeunes; l'égalité de la discipline, l'uniformité des costumes monotonisait leurs expressions diverses, — haines, remords, colères, espérances vaincues, — en une même dolence banale.
Une différait.
Ni le long séjour dans la maison centrale, ni le voisinage de tant de viles créatures n'avaient eu d'action sur elle ; elle avait échappé à la contagion de la ressemblance ; ici, dans l'étroit chemin, malgré ce vêtement pénitentiaire, elle gardait des façons d'honnête et délicate bourgeoise ; très distinguée, on aurait dit d'une femme du monde qui, pour visiter la maison centrale, pour en observer plus à l'aise les laideurs et les tristesses, aurait obtenu de revêtir l'habit et de vivre la vie des détenues.
M"* d'Arlemont avait été condamnée à vingt ans de travaux forcés, peine inégale au crime commis; meurtrière de sa sœur, Honorine eût mérité un plus long châtiment; mais ses aveux, l'attitude qu'elle ars^ait tenue pendant le procès, si digne, si calme, si modeste, sans repentir cependant, l'insinuation, avec un dédain d'en fournir des preuves, qu'elle avait été poussée à un tel crime par le spectacle tout à coup d'une insupportable honte, qu'elle avait vengé l'honneur d'une famille jusqu'alors estimée, son silence quand on l'adjurait de nommer le complice de la faute qu'elle avait si furieusement punie, ne manquèrent pas d'étonner la conscience des juges; ils se trouvaient en présence d'un mystère dont il leur semblait, à considérer l'air de l'accusée, que la révélation n'aurait pu que lui être favorable; et l'inquiétude leur conseilla l'indulgence.
Huit années s'écoulèrent ; M"* d'Arlemont connut la lenteur des interminables heures; les prisonniers sont semblables à un homme qui, dans l'impossibilité de détourner les yeux, regarderait tomber un à un les grains d'un sablier peut-être inépuisable. Mais chez elle aucune impatience visible ; toujours, dans le geste, dans le regard, une tranquillité presque souriante, et toujours, en ©e lieu vil et brutal, une distinction
aimable. Elle était demeurée pareille à elle-même ; discrète et délicate; vieillie à peine; quelques cheveux gris, qui lui seyaient, dans ses cheveux châtains. Damnée et suppliciée en quelque cercle de l'enfer, Honorine n'aurait montré qu'un désespoir plein de réserve, convenable.
D'ailleurs, elle vivait à l'écart : dispensée de la vie en commun dans les silencieux ateliers, au réfectoire, dans le dortoir ; délivrée des promiscuités vulgaires et grossières, qui auraient répugné à ses habitudes de personne propre. Elle avait vite obtenu, — redoublement de peine pour les unes, faveur pour les autres, — la vie solitaire, dans une cellule, sous les combles ; elle n'en sortait qu'à l'heure des promenades.
Par l'étroite fenêtre, barrée de fer, elle aurait pu contempler la vallée où un fleuve serpente, et des villages au bas des collines, et l'horizon, plus loin, clair de soleil, gris de fumée. Tout l'immense espace s ouvrait devant elle, au-dessus d'elle, au-dessous d'elle. Mais elle ne donnait aucune attention à la vaste campagne, pleine de vie, à la libre étendue. Jamais elle n'eut ce cramponnement des captifs au barreau de la lucarne, amèrement éperdus des lointains sans bornes, jaloux des oiseaux et des nuages. Elle ne s'approchait que rarement de la croisée. Elle, acceptait de vivre dans la cellule, d'en sortir
si rarement; on eût dit qu'elle s'en était fait un chez soi, acceptable. Elle n avait pas de haine dans les yeux contre la porte toujours close où, par instants, s'écarte la planche d'un guichet curieux, contre les murs noirs et jaunes, contre la table reliée à la paroi par une chaîne scellée dans la pierre, contre le lit sans draps ni matelas, contre tout ce qui était la prison. Elle subissait sans apparence de révolte ni d'héroïque résignation, comme naturellement, l'éternelle solitude, le continu ennui. Tout le long du jour, elle restait assise, l'œil sans pensée et ne luisant pas; ou bien elle vaquait, méthodiquement affairée, à des soins qu'elle s'était créés : frottant, d'un chiffon, les murs, les vitres, le carrelage, déplaçant, remettant en place la cruche, essuyant l'écuelle en terre, la fourchette de bois; elle avait l'air presque content lorsque tout était en ordre. Et, dès le soir, elle s'étendait, s'endormait vite ; elle reposait, jusqu'au jour, le souffle égal. Tandis que, non loin d'elle, les autres prisonnières, dans les dortoirs qu'une lampe surveille, ronflaient entre des soubresauts, ou se mettaient sur leur séant, tout à coup, avec un regard circulaire, vague, vide, qui ne se souvient plus, ou bien, silencieuses, les pieds nus sur les froids carreaux, allaient demander, à quoique lit voisin, l'oubli, dans un plaisir infâme, de la
morne journée, elle, si calme, et comme innocente, sans cauchemar, dormait. Puis, à l'aube, tout de suite éveillée, elle s'habillait, époussetait, frottait, lavait, sans hâte, ressemblait à une personne très ordonnée, soigneuse, qui fait ce qu'elle doit faire. Et elle vivait ainsi, ne se plaignant pas, sans larmes, sans soupirs, sans jamais regarder l'espace ouvert devant elle. Quelles pensées la hantaient? A quelles rêveries occupait-elle l'activité, somnolente en apparence, de son être? Qui aurait pu la voir ne l'aurait pas pu dire ; tant Tacceptation de l'heure pareille à l'heure, du jour pareil au jour, tant l'habitude consentie de rien après rien, mettait dans ses yeux, sur sa lèvre, dans toute elle, de la paix, de l'absence, du néant. Elle aurait pu donner l'idée d'une disparition que l'on verrait encore; ou bien, d'une attente résolue à toutes les patiences, qui sait ce qui adviendra, n'y songe même point, puisque cela doit arriver. Elle avait l'indifférence d'une devineresse sûre de l'avenir. Les semaines, les mois, les ans s'écoulaient. Elle était tranquille, agréant le sort, comme si elle avait eu la consolation d'une certitude; elle faisait le ménage dans sa cellule, pour user le temps.