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CHAPITRE n

Il y avait, dans le jardin, deux enfants qui jouaient, tandis que la mère, devant une petite table de fer peinte en jaune de bambou, brodait sous un berceau de vignes folles et de liserons légers. Ce jardin ressemblait à la plupart de ceux qui font l'orgueil des villas bourgeoises, à Villed'Avray, au Vésinet, à Maison s-Laffîtte : au milieu d'une pelouse rase, une vasque de pierre presque sans eau où nageaient comme en se traînant des poissons dérougis; quatre étroits parterres de roses et de jacinthes, un acacia, — le seul arbre, — devant la maison de briques, assez

haut pour égratigner des ramilles les vitres du second étage; et, dans les allées, laissés là par le hasard des jeux, des toupies, un cerceau, des balles, un volant à demi déplumé et . des billes mêlées aux cailloux fins. Les deux enfants, — la petite quatre ans, le petit six ans à peine, — s'amusaient avec le chat, tout près de leur mère, qui, souvent, la broderie sur les genoux, les regardait avec plaisir. Elle n'était point belle, ne paraissait pas très jeune; avec ses cheveux d'un noir terne, peu touffus, en bandeaux, avec ses petits yeux gris sans lueur, et sa bouche aux lèvres trop minces, à peine vivantes, comme exsangues, couleur de son teint fade où rougissait seulement, aux pommettes, une eflorescence de couperose, et son nez pointu dont les ailes ne battaient point; en sarobe de foulard obscur, étroite, moulant, sans saillie, l'armature osseuse du corps. A la considérer, l'idée venait, irrésistiblement, d'une très maussade et très hargneuse personne. Même l'attendrissement de la maternité ne mettait ni douceur ni charme dans l'expression de ses traits; pimbêche qui devait mal embrasser ses petits, sur son cœur sec, avec ses maigres bras. Mais les enfants étaient jolis, d'être si jeunes encore; la niaiserie prétentieuse de leur habillement, — elle, en vivandière, presque, lui, en zouave, à peu prés, car c'était

un dimanche, — empêchait à peine de s'épanouir en sa fraîcheur la puérilité adorable de leurs faces extasiées; rien de plus charmant que la façon dont ils se barbouillaient le visage avec le sable, — dans une imitation inconsciente des pantomimes, — ou l'air dont la petite tirait, en criant : « On a sonné, on a sonné! » la queue du chat miaulant ! Ce qu'il y a d'aimable chez les enfants, c'est qu'ils sont, ces êtres simples, gais, tristes, bons, cruels, sans le faire exprés; ils sont amusants comme de petits animaux.

Le père, poussant la grille, entra, en redingote, un homard sous le bras dans un papier déchiré.

C'était un homme proche de la quarantaine, l'air trivial et jovial. Il ressemblait à ces gens satisfaits de vivre, des provinciaux peut-être, qu'on rencontre les jours de fête; et sa face s'ouvrait en un large sourire.

— Ah! ah! dit-il en se penchant les mains aux genoux.

Et les enfants « Papa! papa! voilà papa! » se jetèrent vers lui, lui embrassant les jambes, se hissant jusqu'à sa barbe, qu'ils tiraient, comme la queue du chat. Il les serrait contre lui, les enlevait, les remettait dans l'allée, penchant à droite, penchant à gauche, comme une balance folle; cracl le homard tomba dans nne touife

de rosiers nains, d'où bondit le chat qui saisit entre ses griffes une patte rouge crevant le papier! le père se tordait de rire, le ventre secoué. Mais, se tournant vers sa femme, il eut un air gêné et dit en ramassant le homard :

— Bonsoir, chère amie. Il ne faut pas me gronder. Du reste , il y aura de quoi dîner, avec ce que j'apporte. Je t'amène du monde, Chinon, l'éditeur, et son associé, le nouveau, qui a de l'argent. Ça te gêne! Que veux-tu? c'est pour affaire. Allons, allons, ne leur fais pas mauvaise figurv On doit signer un traité, au dessert !

Elle se leva, très digne.

— Oh ! vous êtes le maître.

Et elle s'en alla vers la cuisine, fiévreusement.

Mais lui, s'étant retourné vers la grille :

— Voyons, entrez. On dînera tant bien que mal. Seulement, je vous en préviens, c'est à la fortune du pot.

Les invités entrèrent.

Un-e heure après, tous étaient assis, en plein air, autour de la table où la servante mit, sur la nappe blanche, une soupière qui, le couvercle ôté, fuma. Ce fut le dîner bourgeois, de bonne humeur, avec des rires et les compliments à la cuibinièi-e pour une :?aucu rcuiiàic', ei les ^v^k^

tout à coup de la mère de famille, un peu grincheuse, qui se lève pour renouer la serviette d'un des bébés qui a taché son habit. Mais, le plus joyeux, c'était le père. Il pouffait de rire à tout propos, voulant que l'on montât du vin fin (la femme feignait de ne pas entendre), disant : « Ne les gronde pas, ces petits! ce n'est pas tous les jours fête, » avalant vite une bouchée pour s'écrier : «Ah! non, là, ma foi, ce n'est pas comme ça qu'on dînerait au restaurant! » et il félicitait sa femme qui, pas toujours commode, « ah ! non, pas toujours ! » s'occupait du ménage, et allait elle-même au marché. Puis, ses enfants, ses hôtes, heureux, eux aussi, de ce repos familial après les journées d'affaires, il regardait tout le monde avec attendrissement.

Ce père de famille, c'était Gerbier.

Parmi tous les hommes satisfaits, pas un qui le fût autant que lui. Des romans, il en faisait toujours. Naturellement, puisqu'il faut vivre et faire vivre les siens. Mais, l'art pur, les poèmes, les drames hautains, ah! bien, il y avait longtemps qu'il ne songeait plus à ces bêtises-là. Si vous lui aviez dit que, dans des mansardes, dans des chambres d'hôtel garni , n'importe, de jeunes hommes usaient leurs forces à la pourauUe d'un lointain idéal, vous l'auriez fort

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étonné. La littérature, oui, sans doute ; la littérature, un métier , qui rapporte ; on fait cela, comme on ferait autre chose. Tout le monde ne peut pas être rentier, notaire, financier, agriculteur. On écrit, parce que, ce qu'on écrit, se vend Marchandise. Et tout marche à merveille, pourvu que l'on soit bien logé, bien vêtu, que Ton se nourrisse bien, et que l'on commence à mettre de l'argent de côté pour les petits qui deviendront grands. Et l'on dîne, de temps à autre, avec des amis ; et l'on n'a pas à se plaindre; il y en a de plus malheureux que vous. Gerbier était, définitivement, un homme arrivé! Que lui manquait-il? rien. Ses livi-es, quatre par an. — il faut travailler à son aise, on ne peut pas demander à un artiste d'être plus laborieux qu'un bureaucrate, — se vendaient convenablement. Six mille, les volumes de nouvelles; dix mille, les romxans; pas les grands tirages, les tirages honorables; son succès, après les commencements brillants, s'était étréci, localisé. Une clientèle spéciale. Les familles. Un ronron. Et il était très estimé, très admiré même, n'avait aucun besoin de la réclame. Un ouvrage de lui, c'était toujours une bonne affaire pour l'éditeur, et pour l'auteur. Même, il avait reçu des propositions sérieuses d'un imprimeur de province, dout la spécialité était de publier, avec appro-

bation d'archevêques, des historiettes pour les enfants. Une fortune, en cas de réussite. Il hésitait, il ne se décidait à ce classement défini» tif; il avait encore l'illusion, — chétive, près do n'être plus, — de ressembler à quelqu'un dont on s'inquiète dans les journaux, dont on parle, qui existe. Ah! ah! il ne manquait pas de talent, quand il voulait soigner un paysage ! Mais il n'avait pas dit non à l'imprimeur de province. Il fallait voir. On n'est pas toujours jeune. Il faut se garder une poire pour la soif. Oui, plus tard; une affaire à étudier. En attendant, il se louait de la destinée. Aucune inquiétude pour l'avenir. Il avait épousé, sept ans passés, la fille unique d'un marchand de livres, Mervignan ; et, du côté de son beau-père, Gerbier avait gros à espérer; sans parler de la dot de sa femme placée sur l'État : ça rapporte peu, mais c'est un placement sur. Enfin quelqu'un de tranquille, c'était lui. Ah! oui, travailler, ça ennuie; raconter des histoires auxquelles on ne s'intéresse pas, rester deux heures, chaque matin, devant une table, à mettre du noir sur du blanc, ce n'est pas toujours gai, surtout l'été, quand on a des enfants qui rient dans le jardin et avec qui on voudrait bien aller jouer à cache-cache. Mais enfin, il faut se résigner à ce qu'on ne peut éviter; ils ne s'amusent pas non plus, les gens

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qui vont à leur bureau; et il y a la satisfaction de ne pas être le premier venu, d'être décoré, d'avoir son portrait sous des vitrines, d'entendre des gens qui passent murmurer votre nom derrière vous. Puis, bientôt, qui sait? l'Académie! pourquoi pas? avec ça qu'ils sont si extraordinaires, ceux de TAcadémie; des ducs, qui ne savent pas l'orthographe, des poètes, de qui personne n'a jamais entendu parler. Lui, il était très connu; et il avait assez produit pour obtenir la distinction suprême. Ah î il faudrait bien qu'ils le nommassent un jour ou l'autre. Sinon, tant pis, il ferait un roman qui aurait pour sujet les intrigues académiques. Et l'enverrait! ce serait terrible! Il y a toujours un révolutionnaire chez un bourgeois qui est un envieux; et, envieux, tous les imbéciles le sont; châtiment d'être un sot. Mais les ambitions de Gerbier n'allaient pas jusqu'à troubler sa quiétude. Il vivait l'hiver, à Paris, dans un bel appartement au troisième sur la rue, l'été, à la campagne, dans ce cottage, très commode et très élégant. S'il n'aimait guère sa femme, il adorait ses bébés ; et il était très content. Jamais il ne l'avait été plus que ce soir, causant avec de bons amis, — pas des hommes de lettres, pas des artistes, — après dîner, les coudes sur la table, tandis que l'odeur du café qu'on brûle dans la

cuisine montait dans le jardin, savoureuse- et chaude, par les fenêtres du sous-sol.

La clochette de la grille tinta, d'un son bref, très vite éteint, comme si celui qui avait poussé le battant le retenait, craignant la brutalité prolongée du son; et l'on ne voyait personne, parce que la grille avait un revêtement de persienne verte.

Gerbier cria :

— Eh! bien, qui est là? entrez. C'est peut-être notre voisin, qui est veuf depuis trois mois. Il s'ennuie, le pauvre homme. Allons, il prendra le café avec nous. Mais entrez donc, puisqu'on vous le dit.

L'un des battants de la grille grinça sur les cailloux; une vieille petite femme parut, en chapeau de paille orné d'un ruban vert, sous un châle jaune, déteint, dont les pointes s'effilochaient sur une robe de molleton marron. Le visage, dans le crépuscule, était très pâle, d'une pâleur de maladie ou de renfermé; la pâleur d'une nonne sexagénaire ; et les yeux clignaient, comme effrayés, comme demandant pardon. Il y avait, dans tout cet être, un air de pauvresse qui voudrait mendier et qui n'ose pas, une peur d'être chassé, insulté, battu, un besoin de s'enfuir, furtivement, sans avoir été vu.

La vieille, avec un tremblement dans ses mains

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croisées, s'avançait en faisant de petits saints souvent réitérés.

Gerbier flaira une solliciteuse. Il se leva.

— Vous désirez, madame ?

— Oh ! ne vous dérangez pas! je voudrais parler à M. Evelin Gerbier, dit la petite vieille en frissonnant visiblement. Mais ce n'est peut-être pas chez lui, ici ! Je me serai trompée. Je vous demande bien pardon, messieurs, madame.

— Evelin Gerbier, c'est moi.

— Chique je suis fâchée... Vous êtes à table... si j'avais su... C'est une lettre qu'on m'a chargée de porter... la voici... Il n'y a pas de réponse... Je vous demande bien pardon, madame, messieurs.

Et, un papier posé d'une main hésitante sur le bord de la table entre les assiettes des deux enfants, elle se mit à marcher vers la grille, un peu vite, à reculons, avec de petits saints encore, se heurta au battant, se retourna, prit la fuite.

— Connu ! dit Gerbier, il m'en vient, de ces quémandeuses-là ; elles écrivent qu'elles n'ont pas mangé depuis trois jours, qu'elles ont engagé leur matelas, ou leur machine à coudre. Tenez, je parie qu'il y a sous l'enveloppe une reconnaissance du Mont-de-Piété. Mais, le lendemain, elles viennent chercher la réponse, et, si on a

égaré le papier, elle se fâchent, vous menacent d'un procès! exploitation pure. Moi, je ne donne jamais aux mendiants à domicile ! Ils sont plus riches que nous.

Les convives approuvèrent de ce rire des gens qui ont bien dîné; pourtant M. Chinon fit remarquer que, cette fois, Gerbier pouvait s'être trompé; cette femme, bien que son air ne dît rien de bon, n'était peut-être pas ce qu'il croyait.

— Vous allez voir! dit le maître de la maison. Puis, se tournant vers son fils :

— Ouvre cette lettre, Fernand, et lis-nous la. Car, vous ne savez pas ? Fernand sait lire, bien qu'il n'ait que cinq ans et demi.

— L'imprimé, pas l'écriture, -dit la mère.

— L'écriture aussi. L'autre jour, il a déchiffré, sans faute, tout une page d'un roman que je fais. Voyons, Fernand, lis et ne te trompe pas, montre comme tu es savant pour ton âge.

Et déjà le petit homme, — la mère ayant déchiré l'enveloppe, — commençait d'épeler gravement:

— « La femme qui vous remet ce mot est une malheureuse sortie de la prison grâce à une réduction de peine... »

— ■ C'est du nouveau ! s'écria Gerbier. Mainte-

nant les mendiantes, — on n'a pas idée de ça, ma parole d'honneur! — vous racontent, pour vous attendrir, qu'elles sortent d'une maison centrale! Continue, mignon, continue. C'est très bien, va. L'enfant reprit la lecture :

— « Vous me pardonnerez d'employer une telle messagère; je n'avais pas le choix des moyens pour vous faire tenir cette lettre; et il était urgent que vous fussiez instruit du service que j'attends de vous... »

Gerbier s'était dressé, affreusement pâle!

— Qu'as-tu?

— Qu'avez-vous!

La pensée qu'il allait mourir d'une attaque d'apoplexie, d'une rupture d'anévrisme, traversa sa femme et ses convives. Mais, il dit :

— Rien! rien! Un grand frisson. C'est passé. Ce n'est pas sain, même Tété, de dîner en plein air.

Il allait se rasseoir. Le petit lecteur continua :

— « ... Que j'ai le droit d'en attendre... »

— Mais, tais-toi donc! dit le père, en voilà assez ! donne la lettre.

Il la prit, la mit dans sa poche, ajouta en essayant de sourire :

— Je sais ce que c'est; j'étais prévenu. Vous aviez raison : cette femme n'était pas une pauvresse. Mais rien de sérieux; oh! non...

Et se troublant, balbutiant, sous le regard fixe de sa femme :

— Enfin, ce café, est-ce qu'on le servira demain î

On le servit. La causerie redevint générale, non sans quelque gêne; par instant, Gerbier tombait dans une rêverie puis en sortait, avec un sursaut d'homme qui secoue un cauchemar ; et il riait, contant des histoires, parlant de son prochain livre, d'une pièce qu'il avait sur le chantier. Mais il était facile de voir que ce n'était pas de bon cœur qu'il s'amusait en voulant amuser les autres. On devinait qu'il était arrivé quelque chose, quelque chose de grave. M. Chinon demanda à quelle heure partait le train. Gerbier répondit très vite : « Vous n'avez qu'à vous presser, si vous ne voulez pas le manquer. — Mais non! mais non! il n'est que huit heures, » dit la cuisinière qui emportait une pile d'assiettes. Cependant on se leva de table, et l'on se mit à marcher deux à deux, autour du bassin, dans la grande allée, en silence, l'ombre venant peu à peu.

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