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CHAPITRE V

Au troisième étage, dans Tantichambre, vaste, sans bibelots, tendue de reps vert, elle demanda à la domestique, ni vieille ni jeune, très propre, tout à fait convenable, qui était venue ouvrir :

— Ma mère et ma sœur sont rentrées?

— Elles ne sont pas sorties, madame. La mère de Madame était un peu souffrante.

— Je vais aller chez elle. Vous coucherez M"* Renée, — Bonsoir, mon enfant, et sois bien sage, endors-toi tout de suite — , puis vous servirez le thé froid, dans le salon.

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— Oui, madame.

Elle passa devant, après avoir embrassé sa fille; Evelin, le chapeau à la main, timide, interdit, se trouva dans une grande pièce blanche et or avec du palissandre incrusté de cuivre ; la lampe, sous l'abat-jour de papier rose et feuilleté de fleurs, faisait luire une table de Boule.

— Vous me permettez, monsieur, de vous quitter un instant? Veuillez vous asseoir. Je vais prendre des nouvelles de ma mère. Elle est déjà vieille, je suis très inquiète à chacune de ses indispositions.

Elle sortit, par une grande porte sans tenture, placée à côté d'une des deux fenêtres, et qui faisait face à une autre porte toute pareille près de la cheminée.

Evelin, seul, san» s'asseoir, considéra le salon. Il ne savait que penser. Cette entrée dans un intérieur paisible, riche, mesquin, l'avait fait déchoir des chimères pompeuses ; ses incertitudes lui revenaient. Où était-il? chez qui était il? Il observait, avec une lâcheté de fuir ses pensées, l'appartement où on l'avait laissé.

Un salon pareil à tant de salons. Sous le plafond assez haut, aux encoignures de plâtre sculpture, et où s'allongeait l'ovale d'un ciel peint d'azur et de nuées, s'espaçaient réguliè-

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rement, contre les parois blanches, des canapé», des fauteuils de moquette à médaillons, enfonçant leurs roulettes dans un tapis d'Aubusson à larges arabesques rouges sur fond gris. Une table à jeu, fermée, en bois noir, à droite de la porte d'entrée, faisait pendant à une autre table à jeu toute semblable de l'autre côté de la porte. Il y avait entre les deux fenêtres un bahut bas, que surmontait une grande coupe en chine moderne, à la bordure d'or. Et, d'autres meubles, en palissandre, avec des cuivreries, bibliothèques vides, bonheurs-du-jour clos, symétrisaient leurs taches nettes et sombres. A peine le hasard de quelques poufs de soie égayait çà et là l'ordre morne de l'ameublement. Sur le marbre nu de la grande cheminée, entre deux candélabres hérissant vingt lys de métal doré, une pendule, énorme, basse, se décorait d'une nymphe couchée sur un rocher d'or mat. Et c'était, sans sourires, sans l'amusement d'un bibelot, sans la curiosité de quelque étoffe imprévue, un salon de personne riche qui reçoit des visites une fois la semaine, donne rarement une soirée, fait changer, ces jours-là, les fleurs des jardinières entre la mousseline des rideaux. Evelin vit un livre sur un guéridon de palissandre ; quel livre? le roman, déjà ancien, d'un auteur f(?rt à

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la mode en ce temps-là parmi les bourgeoises lettrées; un roman paisible, permis, honnête, intéressant, bien écrit. Evelin haussa l'épaule. Il avait une espèce d'irritation contre cet appartement froid, net, correct, et de la colère contre ce livre. Comment se pouvait-il faire que la jeune femme si belle, qu'il avait associée à ses rêves, habitât un pareil logis et lût de pareils ouvrages? Cependant, fils de bourgeois et de bourgeoise, il n'était pas, malgré ses révoltes d'artiste, sans éprouver quelque respect pour le milieu où il se trouvait; ce luxe médiocre, froid, vulgaire, lui en imposait un peu.

Elle revint ; elle avait quitté son manteau et son chapeau; elle lui parut moins belle, le visage fatigué; elle lui dit : « Quoi, monsieur, vous êtes resté debout?» Elle parlait, comme au restaurant, d'une voix très douce, sans inflexion; elle lui montrait d'un geste aimable un des fauteuils près de la cheminée. Puis, le thé servi sur la table de Boule, elle en offrit un verre à son hôte, simplement, avec une familiarité qui n'excluait point la réserve. Elle avait véritablement d'excellentes manières ; elle devait être de très bonne famille, avoir toujours vécu avec des gens bien élevés. Mais il ne songeait plus du tout à Laure ni à Béatrix. Et il ne savait pas ce quïl faisait ici.

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Assise en face de lui, à l'autre angle de la cheminée, elle parla tout de suite, comme pour rassurer un ami de la maison qui, par sympathie, aurait pu concevoir quelque inquiétude, de l'in disposition de sa mère; rien de grave, heui-eusement, un peu de fatigue, à cause du printemps; après une bonne nuit de sommeil, il n'y paraîtrait plus. Il ne soufflait mot, gêné, perplexe; pourtant, lorsqu'elle se tut, il comprit que, par politesse, il ne devait pas laisser tomber la conversation. Il savait par expérience, dit-il, combien on peut se tourmenter à propos des personnes qu'on aime; sa mère, à lui, n'était pas d'une forte santé; chétive, s'essoufflant très vite, ne se levant pas quelquefois de deux ou trois jours, tant elle était lasse, sans raison. « En ce cas, répartit la dame, il faut que vous soyez bien doux avec elle, bien sage; une émotion pourrait lui être fatale. » Là-dessus, très naturellement, d'un ton d'intérêt, mais sacs laisser voir trop de curiosité, elle l'interrogea, demanda d'abord comment il se nommait.

— Evelin Gerbier, madame.

Ce nom, Evelin, ne lui plut guère. Elle l'avoua, elle le trouvait trop recherché, elle tenait pour les noms simples; si elle avait eu un fils ail lieu d'une fille, elle l'aurait appelé Georges,

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OU Jean, ou Charies; il ne faut pas qu'un homme se singularise par un nom rare; il est de bon goût de ne se faire remarquer d'aucune manière.

Puis elle slnforma d'autres choses; s'il habitait Paris depuis longtemps, s'il y connaissait beaucoup de monde, s'il était fixé sur le choix d'une carrière; elle constatait les réponses d'un mouvement de tête pensif; mais, quand il eut déclaré, la voix plus forte, un peu de gloire dans l'œil, qu'il faisait des vers et se destinait à la littérature, elle parut comme effrayée, ne put se retenir de dire que cela devait être un grand chagrin pour M^^Gerbier; et, cette parole échappée, elle eut le sourire de pitié presque ironique, qui déjà avait humilié Evelin. Ce sourire, Evelin se souvint cette fois de l'avoir vu sur les lèvres des bonnes gens en province , quand il se laissait aller à parler de ses ambitions et de ses rêves ! Oui, il reconnaissait le sourire imbécile de la médiocrité satisfaite, béate, qui méprise les beaux enthousiasmes. Une impatience le prit. Levant le front d'un mouvement hautain, il s'écria que rien n'était plus noble et plus magnanime que de consacrer sa vie à l'art divin des vers. Quelle gloire vaut celle d'être écouté par les foules reconnaissantes à qui l'on verse, pareil à

un dieu généreux, les grandes idées, les sublimes espérances, et l'héroïsme et la passion? Certes, il ne savait pas ce que l'avenir lui réservait; était-il de ceux qui parviennent au but glorieux, ou de ceux qui, dès les premiers pas, défaillent sur le chemin? il l'ignorait; ce qui était sûr, c'est que toute son âme, tout son cœur seraient possédés à jamais par l'amour de l'auguste poésie, et qu'il demeurerait jusqu'à son dernier souffle le prêtre fanatique de l'idéal, dùt-il en être le martyr! En parlant ainsi, dans sa juvénile emphase, il avait, si frêle et si hardi, l'air d'un jeune page de guerre, plein de bravoure et de foi, qui part pour quelque croisade.

Courbée, le coude au genou, le poing sous le menton, elle le regardait de ses yeux grands ouverts, acharnés, dévorants! Elle enveloppait d'une fauve flamme ce front si frais, éclairé de boucles légères, et cette fine lèvre frémissante, et tout ce visage pâle et rose comme l'aube, et la chair de ce cou délicat, et l'adolescence vierge de ce frôle corps élancé! Et tel devint ce regard, telle fut à un moment l'ardeur presque brutale de ce regard dont Evelin se sentait enlacé, brûlé à travers les vêtements, sur toute la peau, et palpé comme d'une caresse chaude, qu'il trembla, balbutia, ees«yi de parler, pris de peur, et

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détourna la tête, en rougissant. Cette rougeur avouait l'innocence d'Evelin, que des rêves seuls avaient troublée, et l'instinctif effroi de la femme convoitée et ignorée! Mais elle, elle ne cessait de le tenir sous la menace de ses yeux; plus penchée, plus proche, mordant sa fébrile bouche luisante d'une humidité comme un fruit qui sue, et humant quelque odeur avec des narines d'ogresse, gonllées!

Quand il osa se tourner vers elle, elle était debout près de la table , occupée à remonter la lampe qui avait failli s'éteindre; elle paraissait très iiidiiVérenle, les yeux doux et nuls sous le voile des longs cils, avec son air d'honnêteté monotone.

Elle se rassit.

Mon Dieu ! elle ne voulait pas le contrarier, ni combattre des enthousiasmes bien ^naturels dans la première jeunesse; sans doute on peut être tenté par le désir d'être célèbre ; elle accordait même qu'il n'y a rien de déshonorant à publier des livres, si on s'applique à écrire des œuvres gaines, convenables, n'ayant rien de choquant pour le bon goût ni pour la morale. Elle aimait peu les vers, mais elle ne laissait pas de se plaire à des romans sérieux, qui peignent la bonne société, et où l'on présente des types sympathi-

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ques. Mais ce qu'il y a de fâcheux dans la carrière littéraire, c'est la vie même de l'homme de lettres. Elle n'avait jamais fréquenté les écri* vains. Cela ne l'empêchait pas de savoir qu'ils sont presque tous, — elle voulait bien croire qu'il y a des exceptions, — des vagabonds, des bohèmes, avec un air débraillé qui fait qu'on ne peut pas les recevoir dans le monde. Evelin ne nierait pas que, en dehors de quelques académiciens et des romanciers qu'on lit dans la Rtvue des Deux- M ondes, la plupart des littérateurs fréquentent les cafés, les brasseries, cohabit<int avec des filles. Quelle existence! Pas d'onh*e, jamais de tranquillité, toujours l'inquiétude du lendcuiain et le mé[)ris d.es honiiètes gens. Quant à elle, elle croyait que le bonheur n'est possible que dans une existence bien réglée, modeste, sans secousses; et grâce à Dieu, telle avait été, telle serait la sienne. Fille d'un haut fonctionnaire dans une ville du Midi où il y a beaucoup de protestants, elle n'avait jamais eu devant les yeux que des exemples de régularité, de rigidité; elle s'était accoutumée, dès l'enfance, à tenir une maison en ordre, à surveiller les domestiques, à être soigneuse, économe. Elle avait épousé, à dix-huit ans, un jeune homme de très bonne famille, M. d'Ar-

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lemont; d'abord, elle n'avait pas été très heureuse en ménage; son mari, peu sérieux, ayant des goûts de voyage , de dépense , qui s'accordaient mal avec les idées qu'elle tenait de son éducation ; mais, petit à petit, en le conseillant, en le grondant même, elle était parvenue à en faire un homme posé, et plus rien n'avait manqué à leur bonheur. Malheureusement, il était d'une mauvaise santé; après une longue maladie de poitrine, il mourut. C'est alors qu'elle était venue habiter Paris avec sa mère, sa sœur et sa fille. Elle regrettait bien vivement la province, où l'on est en repos. Elle avait dû se résigner à la quitter à cause d'une aventure : sa sœur avait manqué un mariage ; c'avait été un grand scandale dans la ville. Elle ne voulait pas juger sa sœur, elle ne jugeait personne ; mais, dans cette circonstance, Antoinette avait été très imprudente. Enfin, il ne fallait plus parler de cela, puisque c'était déjà si loin. A Paris, où elles habitaient depuis trois ans, elle s'était arrangée une existence très agréable, très provinciale. Ni riche ni pauvre, — de quoi subsister sans inquiétude, sans rien demander à personne, — elle vivait retirée, ne voyait que peu de monde. Il est si difficile de se créer des relations honnêtes da»8 une capitale ! On risque de se lier

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avec des femmes peu estimables, qui ne sont pas mariées, ou qui ont des amants. Oh ! elle se permettait quelquefois des distractions ; elle allait assez souvent au théâtre, dînait quelquefois au restaurant, avec sa fille, comme aujourd'hui. Mais son véritable plaisir c'était de rester chez elle ; elle se plaisait beaucoup dans cet appartement très haut de plafond, très clair; elle surveillait l'éducation de Renée, cela lui prenait beaucoup de temps; enfin, elle se trouvait heureuse, ne s'ennuyait jamais; elle était convaincue qu'elle avait arrangé sa vie comme doit le faire toute femme sérieuse et intelligente, qui a été bien élevée.

Pendant que M"* d' Arlemont se racontait de la sorte, d'une voix mesurée, avec des gestes lents, réguliers, onze heures sonnèrent.

Elle s'interrompit.

— Vous me permettez, dit-elle, d'aller voir si Renée est endormie? C'est l'affaire d'im instant.

Elle quitta le salon par la porte qui était à côté de la cheminée; cette porte resta entr'ouverte ; on voyait, par le bâillement, le noir d'une chambre pas éclairée.

Alors, Evelin eut unldésir violent ; s'enfuir, n'être plus U I

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Depuis très longtemps , il voulait prendre congé ; vingt fois il avait eu sur les lèvres qu'il se faisait tard, qu'il craignait d'être importun. Mais, ces mots, il n'avait pas eu le courage de les dire; la présence de M""* d'Arlemont lui était, à lui, enfant timide, comme un ordre de demeurer, auquel il ne pouvait se soustraire. Seul, il s'échapperait. Car cette femme, enfin, lui déplaisait absolument, lui causait même de la colère. Elle était stupide avec son amour de la vie compassée, de la vie d'intérieur. Et puis, en littérature , quelles idées ! Il lui en voulait surtout des propos qu'elle avait tenus sur les gens de lettres. Des bohèmes ! D'abord, ce n'était pas vrai. Et, quand cela eût été vrai, des bohèmes, fous, hasardeux, libres, valent cent fois mieux que les imbéciles empêtrés dans les servitudes de l'existence méthodique et banale. Il était allé, deux ou trois fois déjà, avant sa maladie, dès son arrivée à Paris, dans ces cafés, dans ces brasseries célèbres, dont elle parlait avec mépris; il avait vu, d'un peu loin, osant à peine prendre sur lui de s'asseoir à leurs tables, tous ces gens qu'elle dédaignait : Straparole, le comédien-rimeur, fantasque et superbe, héroïque et bouffon, improvisant des ballades et faisant ensuite, de s^ bouche

de satyre, grande ouverte, pareille à une sébile, des quêtes de baisers aux lèvres des belles filles .; Jean Morvieux, le rude critique, hirsute et farouche, de qui la voix faisait trembler les vitres^ et ce parfait artiste, le mélancolique Pierre Labaris , qui avait inventé une poésie. Ah ! il était sans pitié pour les bourgeois, celui-là, et on l'appelait « le poète sinistre ennemi des familles! » Evelin, nouveau venu dans la vie parisienne, et prompt à l'enthousiasme, gardait de ces visions dans le brouhaha de la salle enfumée je ne sais quel éblouissement, comme s'il eût vu le génie et la gloire, familiers et bons enfants, prendre des bocks en faisant des calembours; il se souvenait du tremblement qui lui secoua les jambes, un soir, que Straparole, le gilet sans boutons et la cravate débraillée, lui frappa sur l'épaule en disant: 0 Est-ce que tu fais des vers, toi aussi, gamin? » Et, au-dessus de cette cohue d'esprits, très loin, très haut, s'isolaient dans des apothéoses les purs rêveurs, les penseurs augustes, les maîtres révérés de la pensée moderne , austères, irréprochables, qu'il ne connaissait pas encore, qu'il connaîtrait, qu'il égalerait peutêtre, puisqu'il les comprenait! Et voici qu'il éprouvait; contre ^°'^ d'Arlemout, contre cette

sotte, l'indignation d'un dévot contre un insulteur d'idoles.

Mais, s'en aller, c'était le plus pressé, oui, s'en aller, tout de suite; il se souciait bien à présent de savoir pourquoi M™* d'Arlemout l'avait conduit dans cet affreux salon blanc et or, médiocre comme elle, si différent des chambres et des boudoirs que décrivent les poèmes, pourquoi deux ou trois fois elle l'avait regardé d'un regard étrange, presque effrayant. D'abord elle n'était pas jolie, non; presque vieille, avec cette grande fille qui lui disait maman. Ah ! parbleu, toute la fougue de sa jeunesse enfantine se ruait vers la femme, vers les belles vierges, pâles et pures, liliales comme des madones, pareilles à la jeune épousée sur les marches de la Madeleine, vers les courtisanes aussi , un peu ivres, les cheveux fous, montrant leurs bras et leurs seins nus ; mais que lui importait cette brave dame, en famille, qui lui avait offert le thé en lui donnant de bons conseils, cette personne de province, qui vivait retirée, cette bourgeoise !

Il prit son chapeau. Quand elle reviendrait, il serait parti; ce n'était pas très poli, ce qu'il faisait là; ah! tant pis, elle l'ennuyait ; et il riait un peu, comme faisant un bon tour.

Mais, au moment où il mettait la main sur le bouton de cuivre :

— Monsieur Gerbier? appela une voix qui venait de la chambre voisine, de la chambre obscure, par le bâillement de la porte.

Il se retourna, n'osant plus s'éloigner.

— Madame? dit-il.

— Eh bien, venez, je vous attends.

Cette voix, avec sa douceur accoutumée, était impérieuse; elle ordonnait, sans dureté, mais du ton péremptoire de quelqu'un qui a le droit de commander.

Il dit, instinctivement : « Me voici, » à cause de cette habitude d'obéir, habitude d'enfance, pas encore perdue; et, le salon traversé, il poussa la porte, entra dans la chambre, se trouva dans les ténèbres.

Ténèbres compactes, parfaites, pleines de silence.

Il eut peur.

A cause de cette ombre? oui, elle lui paraissait terrible, comme si quelque chose d'imprévu et d'affreux allait s'y passer, comme si jamais plus il n'en devait sortir. Il n'eut pas la force de réagir contre l'appréhension qui lui faisait courir un frisson très froid dans les fibres, lui mouillait les tempes d'une sueur

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glacée. Pas même le courage de sourire pour se donner du cœur, comme on chante une chanson en traversant un cimetière. Sans rien voir, il devinait autour de lui des gestes qui tâtaient la nuit, le guettant, le voulant prendre et retenir. Il restait immobile; son souffle, effrayé, faisait du bruit. « Venez » dit encore la voix de M""' d'Arlemont. a Venez », repritelle. Cette voix était sourde maintenant, presque rauque, un râle qui n'ose s'avouer. L'enfant s'avança dans l'obscurité peuplée d'il ne savait quelles menaces. Il ne pensait pas, il obéissait, comme hypnotisé par un invisible regard. Deux bras nus l'étreignirent impétueusement! le tirèrent, le couchèrent sur de la peau vivante et palpitante, tandis qu'une bouche lui mettait dans la bouche un bâillon de chair grasse et mouillée; et, dans ses cheveux, sur ses joues, sur son cou, des doigts se multipliaient, lents et violents, comme sans nombre. Alors, fuyant les lèvres lourdes qui lui avalaient tout le souffle, il se déroba, en criant ; mais les bras le ressaisirent, les doigts déchiraient, arrachaient, avec des fureurs et des adi-esses, ses vêtements, draps et toiles, et, dévêtu, renversé sous la pesée d'un corps qui bientôt glissa, Evelin, en pleurs, plein de transes çt d'affres, ses jambes battant l'air, et

ses grêles hanches immobilisées entre deux ' mains brutales, longues et fines, subit, en sa vierge nubilité fragile, le viol goulu, frénétique, silencieusement dévorateur, d'un loDg baiser infâme.

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