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CHAPITRE III

A peine entrée dans le cabinet, elle jeta au garçon son manteau de fourrures , avec cette aisance d'habitude des filles qui soupent tous les soirs, s'assit sur le divan en croisant les jambes; elle n'avait pas refermé son peignoir d'où, hors de la chemise lâche, sortait à demi la gorge; elle ne s'inquiétait pas de cette chair qu'Evelin pouvait voir, que le garçon ne regardait pas. Puis, de la viande froide et du Champagne commandés et servis, elle but et mangea, sans parole, avec un air de grande faim.

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Evelin n'osait pas l'interroger, effrayé d'avance de ce quelle répondrait, toujours timide d'ailleurs. Resté debout de l'autre côté de la table, il attendait. Et il s'étonnait de cette femme ; elle le faisait songer, plus jolie cependant, avec la peau plus délicate el de meilleurs parfums exhalés des étofTes, aux modèles de la Brasserie, à Tetons-de-Bois. à Juliette Elardin, à Marthe Lampion; elle avait, avec quelque élégance à peine, leur abandon, leur air d'acceptation de tout et de tous, leur pas-de-manières. Une fille, certainement, une bonne fille peut-être, prompte au rire et au baiser, se fichant de ce qu'on dira pourvu quon s'amuse. Comment se pouvait-il faire que, si difTereute d'Honorine, elle fût la sœur d'Honorine en effet? Cette bohème à lèvent, sortie du même sang que cette bourgeoise si mesurée, tant de dissemblance dans une parenté si proche, c'était inexplicable. Il lui en voulait de cet air d'impudence, dont la proximité sororale gâtait, lui semblait-il, l'air de pudeur où résidait le charme d'Honorine. Mais, en même temps, et malgré le trouble amer où le maintenait l'effroi des révélations prochaines, il avait une chaleur aux yeux, de regcirder cette belle personne blonde, en son corsage oi^vert, qui, nenchçe, la cl^eniise bouf"»

fante, laissait voir maintenant de la peau jusqu'au ventre; et, quand elle décroisait ou recroisait ses jambes, il était attentif au bruit gras de la chair qui glisse sur la chair.

Elle vida un plein verre de Champagne, passa sa langue gourmande,, un peu large, sur sa rouge lèvre mouillée, et, se tournant vers Evelin, elle dit, la face contente :

— Ah! ça va mieux! Je mourais de faim et de soif. C'est extraordinaire comme ça change les idées, de souper! tout à l'heure j'étais dans une colère!... et voilà que c'est fini. Tenez, je crois que ce que nous avons de mieux à faire c'est de rentrer chacun chez nous. Je mettrai sur mes marques de la glycéiine avec de la poudre d'amidon par-dessus, et, dans deux jour», il, n'y paraîtra pas.

Evelin tressaillit. La peur de ne rien savoir lui donnait maintenant un désir éperdu d'apprendre.

— Madame, vous m'aviez promis?...

Elle répondit, ne riant plus, Fair de rire pourtant à cause de son visage où la joie était mêlée à la chair :

-— Oui, j'ai promis, et je tiendrai ma parole, vous pouvez y compter! Ce que je disais, c'était pour voir la mine que vous feriez. Du reste, elle

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ne sera pas longue, mon histoire, à moin.- que vous ne teniez à des détails. Au fond, tout ce que j'ai à raconter peut se dire en une parole.

Elle s'inclina, s'accouda sur la nappe, les poings au menton, tandis qu'il se penchait vers elle, anxieux. Leurs faces se touchaient presque. Une angoisse lui serrait le cœur; une odeur de sueur blonde lui montait aux narines.

— Eh bien ! voilà, dit-elle, et mettez-vous bien ça dans la tête, mon cher! Honorine d'Arlemont, ma sœur, cette personne si distinguée, est une coquine !

— Madame ! s'écria Evelin dans une indignation qu'il crut sincère, j'adore et respecte la femme dont vous parlez, et je ne permettrai pas...

— Bon ! vous l'adorez ! qui vous dit le contraire? Soyez tranquille, elle vous aime aussi, plus que vous ne l'aimez peut-être. Car je me défie un peu de vous, jeune homme. Est-ce que vous croyez que je ne vois pas les yeux dont vous me reluquez, depuis une heure? J'en ai chaud sur la peau. Avouez que ça ne vous déplaisait pas, que mon corsage fût ouvert. Une belle gorge, pas? dame, c'est de famille. Mais moi, je suis plus jeune. Ma sœur, ça commence à tomber. VouB savez qu'élite a trente-deux ans? Enfin,

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soit, malgré ces regards-là, — à votre âge, ça se comprend, — j'admets que vous adorez îîonorine. Et, je vous le dis, elle est folle de vous. C'est sa manie d'être folle des gens, et de leur être fidèle. Notez, mon petit, qu'elle leur est fidèle ! Laissez Honorine toute seule pendant un an, pendant deux ans, pendant dix ans : tant qu'elle aimera quelqu'un, elle ne le trompera pas. Ah! par exemple, dès qu'elle ne l'aimera plus, elle en aimera un autre, de suite, mais avec la même fidélité, jusqu'à la fin. Elle est comme ça. Moi, non. Tromper m'amuse. On est comme on est. On ne se refait pas. Ainsi, vous voyez, je ne calomnie pas ma sœur ; ses vertus, je les dis. Elle est capable de la plus vraie tendresse et d'une constance comme on n'en voit plus! Mais ça ne l'empêche pas d'être la plus fière gueuse qui soit dans le monde. Tenez, je ne vaux pas grand'chose, à certains points de vue,

— à d'autres, c'est différent, — il m'est arrivé, il m'arrive encore de mener, comme on dit, une vie de polichinelle, — non, ce qu'il y a de gens qui savent le goût de mes lèvres, vous ne l'imaginez pas! — eh bien! si j'avais une fille

— mais je n'en ai jamais eu, c'est Honorine qui fait des enfants, moi pas, — si j'avais un fille et que quelqu'un me dît : « Il faut qu'elle soit

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comme vous ou comme votre sœur, choisissez, » ma foi tant pis, la pauvre enfant, je répondrais : « comme moi ! »

Il ne l'interrompait point, intimidé, gêné qu'elle eût surpris l'involontaire convoitise qu'il avait éprouvée pour elle.

Elle continua, sa colère un peu passée, s'amusant de parler et de ne pas tout dire encore :

— Au reste, qu'elle soit éprise de vous, ça n'a rien d'extraordinaire. Vous êtes tout à fait son type. Joli! oui, oui, vous êtes joli, gamin ! Vous avez l'air d'une fillette habillée en homme. Votre peau est si fine, si claire, qu'on est étonné de ne pas voir au travers. Et puis, très mince. Une sveltesse qui donne envie de la casser. Avec ça, il paraît qu'avant elle, — aucune! elle me l'a dit. C'est vrai? Voilà qui est drôle, tout de même, à dix-sept ans! Elle a deviné tout de suite. Elle est si maligne, pour ces choses. Enfin, vous étiez — alors, parce que, à présent, déjà, vous voilà un peu défraîchi.... dame, avec elle! — vous étiez tout à fait ce qu'elle veut, et elle vous a emporté. Moi, j'ai d'autres idées. Je suis une femme comme les vrais femmes; ce qui me plaît, c'est un vrai homme. Je D<î dis pas ça pour vous humilier. Vous êtes gentil, sûrement. Mais les primeurs, c'est

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Î3on pour ceux et pour celles qui n'ont plus faim. Vous avez vu tout à l'heure si j'ai de l'appétit. Ma sœur aussi en a. Quel appétit, hein, jeune homme? Oh! non, pas blasée. Seulement il lui faut ce que les autres n'ont pas eu. Du neuf, de l'extraordinaire, du neuf surtout. Une fraise pas encore rose lui paraîtrait déjà trop mûre! Elle vous a cueilli. Aux Champs-Elysées, dans un restaurant. Depuis trois mois, elle allait, venait, cherchant. Celui d'avant vous, un petit aussi, venait de mourir. C'est comme ça que ça huit avec elle, généralement; elle ne lâche pas, elle enterre. Moi, mes amants engraissent. Et alors, vous ayant trouvé, — elle était avec Renée, je parie ? à cause du cerceau, qui sert pour lier connaissance, — elle vous a pris le bras, vous a prié de l'accompagner. Nous sommes bien logées, n'est-ce pas? C'est elle qui a meublé l'appartement. Pour ces choses-là je n'ai rien à lui reprocher; elle s'entend à mener une maison ; elle a du goût, je le dis. Vous avez dû être joliment étonné quand vous avez vu une personne au&si distinguée se conduire comme une fille qui veut se faire payer à souper! Mais non, pas étonné. Elle a, dans ces moments-là, à cause de la résolution qu'elle a prise, un air s\ tranquille, si naturel qu'on ne

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trouve rien d'étrange à ce qu'elle fait d'extraordinaire. Chez nous , vous avez pris le thé. Le même commencement, toujours. Puis, après, la chambre sans lumière. Je sais, je sais, vous dis-je ! Par exemple, ce qu'il y ? de rare, c'est que vous ayez duré si longtemps. D'ordinaire, ils ne résistent que sept ou huit mois. Les uns, qui n'en peuvent plus, s'en vont à temps. Ce sont les malins! Les autres partent aussi, mais sans le faire exprès, et pour un pays d'où l'on ne revient pas. D'ailleurs, dans leurs trous — elle a pleuré de les y voir descendre, car elle les pleure! — qu'est-ce qu'ils auraient à dire ? Qu'est-ce qu'ils ont à lui reprocher ? Est-ce qu'elle leur a demandé de l'argent? non, elle est riche; au contraire, à ceux qui voulaient, — car il y a des canailles parmi les victimes, — elle en a prêté. Est-ce qu'elle les a compromis dans des intrigues, dans des folies trop visibles qui peuvent nuire à la réputation d'un homme? pas le moins du monde; elle est prudente, honnête, très réservée; son plaisir, c'est de donner de bons conseils. Et, quand ils étaient brouillés avec leur famille, elle a exigé des réconciliations. Et quand ils étaient malades, elle les a soignés. Elle ne vous fait pas prendre de l'huile de foie de

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morue, à vous? A celui d'avant, elle en faisait prendre. Malgré cela, ils sont morts. Mais ce n'est pas de sa faute ! ils ont dû faire des imprudences; elle leur recommandait toujours de se nouer un foulard au cou, la nuit, quand ils sortaient de chez elle. Et ils sont bien ingrats dans leurs fosses, s'ils se plaignent. Car, enfin, ils ont été les amants adorés, soignés, dorlotés, d'une personne charmante qui ne voulait que leur bonheur et leur bonne santé, d'une femme comme il faut, qui leur faisait honneur, d'une femme du monde enfin !

Il avait reculé jusqu'à la muraille, comme si la grossière ironie de ces paroles avait été de l'eau sale qu'on lui aurait jetée goutte à goutte au visage! et, plein d'horreur, il essuyait, par instants, du revers de la main, sa sueur qu'il croyait de la boue. Mais, non, qu'Honorine fût telle, ce n'était pas possible. Redoutable, sans doute, oui; il se souvenait des heures nocturnes. Mais elle n'avait jamais aimé que lui, et toute sa vie, — ces heures exceptées, — s'écoula digne de la plus parfaite déférence. Il balbutia qu'il n'ajoutait pas foi à de pareilles calomnies, que la colère, le ressentiment de quelque injure conseillaient à Antoinette ces délations mensongères...

Elle cassa sur la table le verve qu'elle venait de

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vider encore, car elle avait recommencé à manger et à boire tout en parlant; elle devait être grise, elle serait bientôt soûle.

— Tu es trop niais, aussi! dit-elle. Ah! bien, si c'est ça, les poètes, c'est de fichus imbéciles. Allons, il te faut des détails, des choses précises, tu en auras. Assieds-toi, là, à côté de moi, et tiens-toi tranquille, écoute. Seulement, j'étouffe, dans ce cabinet, avec ce gaz Ça ne te fait rien, dis, que je me mette à mon aise? J'ai une habitude, c'est de retirer mon corset, au dessert, et, quand je n'ai pas de corset..., dame, on ôte ce qu'on a. Je ne suis pas distinguée, tu trouves? Ce n'est pas comme ma sœur. Mais, tu sais, tu n'es pas obligé de regarder.

11 la voyait, elle était très blanche, il s'assit à côté d'elle.

— Ah! on respire! Maintenant, attention, je commence. Voyons, quest-ce qu'elle t'a dit? qu'elle est la fille d'un receveur général, en province? c'est vrai; nous sommes de bonne famille, et nous avons été très bien élevés. Chez moi, ça ne se voit plus. Toutes petites, notre père, qui nous aimait bien pourtant, nous traitait avec sévérité: mais maman, chaque matin, nous apportait le chocolat dans notre chambre. Une

La ^ëèmieëe MAîïHËSâi Uê

vraie chambre déjeunes ôlles, de îa mousseline, doublée de petite soie bleue, des fleurs artifl*» cielles sur la cheminée, la cage des serins près de la fenêtre; et, de l'autre côté des vitres, des arbres où les oiseaux venaient chanter par les matins de soleil. Des lits de fer, que, pour la journée, on couvrait de housses. Ce n'est pas la faute de cette chambre-là, si nous ne sommes pas devenues des honnêtes femmes; ni de la faute de nos père et mère, lui si ferme, elle si tendre. La préférée, c'était Honorine. Elle était sérieuse déjà, très entendue au ménage, s'occupant du linge, du dîner, comptant avec la cuisinière, grondant les domestiques, doucement, sans se fâcher. Papa disait : « Un homme heureux, celui qui épousera Honorine! » Moi, j'avais une spécialité: je ne pouvais pas entrer dans le salon sans y casser quelque chose, je sautais à la corde, toujours, dans l'appartement. Ma sœur, avec des façons de petite mère, me disait : « Vraiment, Antoinette, vous n'êtes pas raisonnable. » Il est vrai que le jour où le cocher se maria avec notre bonne, maman, qui faisait sa ronde dans la maison, tous les soirs, avant de se coucher, surprit Honorine, en haut de l'escalier, dans le couloir des domestiques, l'œil au trou de la serrure, devant la porte de la chambre où l'on s'épousait Mais Honorine dit :

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« Je venais prévenir Jean de ne pas oubliei d'atteler demain matin, à huit heures, puisqu'il faut que nous allions à la gare, pour recevoir le nouveau préfet. » Elle pensait à tout. Moi, on me gronda, parce que, dans ma couchette, quand ma mère entra pour border les lits, comme elle avait l'habitude, je ne dormais pas, ce soir de noces. Puis, on nous mit dans un couvent qui était un pensionnat. Notre éducation, chez nous, coûtait trop d'argent. La meilleure des élèves, ce fut ma sœur. On n'a pas idée de la manière dont elle travaillait ; les devoirs toujours finis à temps, les leçons toujours sues. Pas extraordinaire, non; elle n'avait pas beaucoup de « moyens », comme on dit; de la mémoire seulement. Mais elle l'emportait sur les élèves les plus intelligentes, à force d'attention, d'application. Et quand ce fut le moment où l'on se prépare à la première communion, elle se montra pieuse, très convenablement. Nous , nous avions , presque , des attaques de nerfs , — comprends, la première communion, c'est quelque chose qui ressemble à un mariage ; nous ne pouvions pas nous empêcher d'être comme des folles. Agenouillée, je me donnais de grands coups de poing dans l'estomac; je pleurais, je riais, j'étais malade. Honorine était bien tranquille, toujours raisonnable. Mois la

veille du grand jour, à la chapelle, il y eut un bruit dans le confessionnal, comme d'un corps qui tombe contre une planche , et l'on vit sortir de la boîte, les yeux pas trop baissés, très calme, ma sœur, son livre d'heures à la ' main. Ce qui s'était passé pendant la confession, nous ne l'avons pas su; il paraît qu'Honorine, interrogée par la supérieure, raconta des choses qui n'étaient pas à l'honneur du vicaire, notre directeur; car on le pria d'aller confesser dans un autre pensionnat. Cachées derrière les contrevents entre-bàillés du réfectoire, les élèves le virent partir; il avait l'air très triste, comme quelqu'un qui a été condamné injustement; j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque chose là-dessous ; mais qui donc aurait osé soupçonner Honorine, si réservée, si modeste, si sage? Elle avait dix-neuf ans, j'en avais seize quand nous quittâmes le couvent pour rentrer dans notre famille. J'y ai laissé une très mauvaise réputation, moi, dans ce couvent, parce que, les jours où l'on allait au parloir, je ne pouvais pas m'empécher — non, vrai, c'était plus fort que moi — de défaire les trois premiers boutons de mon corsage pour montrer un peu de peau aux frères et aux cousins de mes compagnes. Mais je parie que les vieilles religieuse.. | urlent

encore d'Honorine et donnent son souvenir en exemple aux élèves nouvelles. Parce que le monde

est juste !

Trois mois après , j'avais un amant, — un sous-lieutenant de la garnison, qui m'avait prise par la taille, après dîner, dans notre jardin, au fond de la tonnelle ; et, quand ma sœur était endormie, je m'échappais par la fenêtre poui aller le retrouver chez lui , dans sa chambre meublée. Comme il faisait venir, de son café, du Champagne, on s'amusait, moi en chemise, c'étaient des soupers déjà. Que voulezvous? j'avais la vocation. Mais il arriva que ma sœur, qui ne dormait que d'un œil, s'aperçut de mes sorties nocturnes. Non, les reproches qu'elle me fit, sans crier, avec des paroles honnêtes! Elle ne me menaçait pas d'avertir nos parents, parce qu'il faut, avant tout, éviter le scandale, sauvegarder l'honneur de la famille ; mais j'étais bien coupable! je sautais par la fenêtre pour aller chez un homme! j'aurais iù mourir de honte! Elle était sévère, avec mansuétude, très digne. J'en avais les larmes aux yeux. Quelques jours après, mon sous-lieutenant, — j'avais recommencé à m'échapper, la juit, — m'avoua qu'il était l'amant d'Honorine depuis deux semaines, et qu'il l'avait prise à un

capitaine qui était l'ami de papa. Seulement, elle n'allait pas chez son amant, oh! non, elle n'aurait pas voulu, ça n'aurait pas été bienséant ; ils s'embrassaient, le dimanche matin, chez nous, dans le salon , quand tout le monde était à la messe ; elle n'y venait pas avec nous; il fallait veiller au déjeûner. Hein? dites, mon petit, qu'est-ce que vous en pensez ? c'est une vertu, pas vrai, ma sœur? Et elle en eut d'autres, très prudemment, sans se compromettre. Même je ne sais pas comment elle s'y prenait pour éviter les indiscrétions. Dans la ville, j'étais mal vue, parce qu'on racontait des histoires sur mon compte, parce qu'à la promenade j'avais toujours l'air un peu décoiffée sous mon chapeau de toutes les couleurs; et je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas m'empêcher de sourire, en passant, aux officiers; je leur devais bien ça. Bref, une mauvaise réputation. Mais tout le monde parlait de ma sœur comme de la personne la plus honnête du département ; une jeune fille soigneuse, modeste, économe, qui n'avait pas sa pareille pour tenir une maison; et elle faisait des confitures qui étaient célèbres dans tout le pays. C'est vrai, ses confitures étaient bonnes. Si bien que, lorsque la femme du proviseur vint, en poussant de grands cris,

se plaindi-e à notre père, parce qu'un fils qu'elle avait, seize ans, en rhétorique, avait avoué, rentrant à minuit , qu'il venait de passer la soirée dans le labyrinthe de notre jardin avec Honorine, ce fut un grand scandale ! pas contre Honorine, contre la femme du proviseur, qui avait calomnié une personne placée ai^-dessus de tous les soupçons.

Puis ma sœur se maria, avec M. d'Arlemont. Ah ! tiens, mon petit, quand je pense à hii, je n'ai plus envie d'être en colère, je n'ai plus envie de rire; pour un peu. je pleurerais. Jamais quelqu'un n'a été aussi bon, aussi doux, aussi tendi'e que cette homme-là. Et sa voix était si agréable à écouter 1 Ses yeux étaient si aimables à regarder ! il avait une façon triste d'être charmant, qui vous attendrissait d'une façon délicieuse. Veux-tu que je te dise ? Si j'avais épousé M. d'Arlemont, moi, qui n'étais pas une honnête fille, je serais peut-être devenue une honnête femme. Tu sais, je dis : peut-être! Mais Honorine resta la coquine qu'elle était.

Elle ne trompa point son mari, puisque son habitude, à elle, c'est de ne pas tromper. Mais ce jeune homme, tout jeune, qui te ressemblait un peu, qui était une espèce de poète aussi, avec un amour d'emporter sa femme vers les pays d'aven-

tures et de soleil dont on parle dans les livres, ce délicat gentilhomme, un peu rêveur, de qui elle était adorée, elle en fit en moins de deux ans un être presque laid, toussant, crachant, aux pommettes de sang dans un visage blême, ne pouvantmarcherqu'àraided'unecanne,etqui,les derniers mois de sa vie, dans la petite voiture que poussait le valet de chambre sur les remparts où se promènent les gens de la ville, frissonnait comme en plein hiver sous les chaleurs de l'été. Et il ne se plaignait jamais ; même il avait dans les yeux, en regardant Honorine, une douceur de reconnaissance, comme s'il la remerciait avec un infini amour du mal qu'elle lui faisait, comme s'il eût été heureux de mourir par elle. Oh! je le dis, elle le soignait bien ; les plus grands médecins, elle les fit venir de Paris, je ne sais combien de fois, pour des consultations ; et elle tenait la main, avec cet ordre, avec cette minutie qu'elle a dans toutes choses, à l'exécution des ordonnances, veillait le malade, le portait ellemême, quand il fallait changer les draps du lit, sur la chaise longue. Mais, dans le lit refait, elle se couchait auprès de lui; le lendemain, il y avait sur l'oreiller des rougeurs de sang, un peu de ses poumons qu'il avait craché là ; et il la suivait d'un long regard attendri, landis que, déjà levée

allant et venant par la chambre, elle préparait la tisane du matin.

Puis, il mourut, quelques mois après la mort de notre père, qui avait de beaux appointements mais pas de fortune ; je ne sais pas ce que nous serions devenues, ma mère, ma sœur, la petite Renée et moi, — moi, je me serais tirée d'affaire, n'est-ce pas, avec ce corps-là ? — si l'héritage de M. d'Arlemont ne nous avait mises à l'abri du besoin. Honorine nous emmena à Paris, toute la maisonnée, à cause d'un mariage que j'avais manqué. Manqué ? oui et non. C'est justement parce que je ne l'ai manqué qu'à moitié, que je l'ai manqué tout à fait. Enfin, nous partîmes pour Paris, où nous sommes depuis sept ans. Ma sœur t'a dit « trois ans » ; oui, tu comprends, ça la rajeunit. Mais ce n'est pas vrai. Sept ans. Et c'est elle qui nous fait vivre avec la fortune de son mari. Parce qu'elle nous aime ? Ah ! bien oui. Parce que c'est convenable, parce que c'est régulier, parce qu'il ne faut pas abandonner les personnes de sa famille. Et nous vivons bien, si bien que maman, une grande vieille, maigre, triste, les cheveux d'un gris sale, qui ne fait pas de bruit en marchant, me dit quelquefois : « Une chose que je voudrais, c'est ôlre morte. »Moi, ienesoufQe pas mot. Honorine

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nous tient, puisqu'elle est bonne, puisqu'elle nous rend service. Ah! la gueuse. Mais elle fait son devoir, comme elle faisait ses confitures, à la perfection. Et, nous plaignant, nous serions des ingrates. Seulement, il faut marcher droit. Si je m'amuse, si je rentre tard, si je ne rentre pas du tout, elle me gronde, très doucement d'ailleurs, avec politesse même. Quelquefois elle crie des mots acerbes, quand elle est en colère, quand elle est jalouse, comme ce soir, et elle me bat, pendant que maman pleure ! Ces éclats sont rares. Elle est bien élevée. Généralement elle ne s'emporte pas. Elle tient des discours très sensés ! Elle se place au point de vue des convenances ! Il ne faut point se compromettre ! « N'est-ce pas une folie de jeter son bonnet par-dessus les moulins, de se montrer dans les restaurants , de souper avec le premier venu , ou avec la première venue , et d'être une espèce de fille , quand on a de quoi vivre?» Elle insiste sur ce point, que j'ai de quoi vivre. C'est pour me rappeler que, si elle ne me logeait pas, ne me vêtissait pas, ne remboursait pas à la domestique l'argent que je lui emprunte pour payer mes voitures, je serais obligée de me faire entretenir par mes 'amis. Mais elle parle sans brutalité, comme avec une crainte de m'of-

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fenser trop vivement. Elle y met de la délicatesse. Des allusions seulement. Souvent, à cause de ces reproches, si modérés, presque tendres, j'ai une envie de me repentir , de demander pardon! les yeux me piquent comme si j'allais pleurer. Oui, elle m'en impose à moi, à moi qui sais ce qu'elle a fait depuis que nous sommes à Paris. Ce qu'elle a fait, c'est effrayant.

Tous ceux qui lui ont plu, elle les a pris, avec l'air simple de ramasser quelque chose qu'on a laissé, tomber. Elle a emmené avec elle, — paisiblement — des enfants qu'elle a torturés, extasiés, brisés. Elle embrasse à faire perdre le souffle, comme on étouffe, Elle rend heureux jusqu'au râle. J'ai \t.i une mère venir chercher son fils et remporter un cadavre dans le fiacrç qui était en bas. Monsieur, vous avez peut-être entendu parler de ce desservant de Saint-Séverin qui est devenu fou, qu'on a été obligé d'enfermer à cause qu'il disait, tout à coup, en servant la messe, des mots étranges, fous, immondes; eh bien ! elle l'avait connu, ce jeune prêtre ; ils faisaient ensemble des visites de charité, le matin; mais, le soir, il prenait le thé chez elle. Il lui rappelait sans doute notre confesseur, autrefois, au couvent ! Et d'autres sont devenus par elle, d'enfants, vieillards, d'hommes, chiffons,

LA î>REMlèRE M^.itRESâfî 1S8

Il y en a eu un qui, au bout de six mois, bégayait 1 Maintenant, c'est votre tour. Elle vous aime, vous êtes perdu. Oh ! je la connais, elle vous aime avec folie, avec furie, sous ses airs froids. Le jour où vous serez malade, elle aura la désolation consternée d'une mère qui va perdre son seul enfant ; pour vous sauver, pour vous empêcher de mourir, elle usera de tous les soins, de tous les remèdes, de toutes les douceurs amicales et dévouées. Vingt nuits, cent nuits, elle veillera à votre chevet, comme elle a veillé au chevet de son mari, — épiant votre souffle, qu'elle boira, guettant dans vos yeux le réveil de votre âme, qu'elle baisera. Et à cause de cet amour, vous êtes perdu ! De quoi elle est faite, comment peut exister une nature capable de tous les emportements sous la plus parfaite réserve, de tous les sacrifices annulés par un seul crime toujours le même, comment elle peut être, en même temps, une très méthodique bourgeoise et une effrénée libertine, une sœur de charité et une tueuse, je n'en sais rien 1 Mais ce que je sais par exemple, mon petit, c'est que vous ferez joliment bien de prendre le train si vous ne voulez pas que M"*® votre mère s'habille de noir avant qu'il soit longtemps. Ah ! ma foi, tant pis, puisque Honorine m'a déchirée et m'a

mordue, et qu'elle n'est point là, — car, si elle était là , c'est moi qui n'oserais pas ouvrir la bouche, — j'en profite pour dire tout ce que j'ai sur le cœur. Ne remettez plus les pieds rue François I"! Fichez le camp, jeune homme! Eh ! prenez une bonne amie, au quartier Latin, grisette ou fille de brasserie, faites la popotte ensemble, et allez danser à BuUier les mardis et les jeudis ; ou bien — ce serait mieux encore — obéissez à votre maman qui doit vous réserver pour femme, dans votre ville de province, quelque jolie cousine avec qui vous avez joué tout petit; et si vous ne pouvez pas faire le mieux , faites le pis : entretenez des cocottes laides qui vous tromperont pour leur cocher et qui n'aiment même pas l'argent qu'on leur donne, ruinez-vous pour ces filles, déshonorezvous pour elles quand vous n'aurez plus le sou, mais, saperlotte, sortez de chez ma sœur, parce que, chez elle, il y a quelque chose qui ne ressemble pas à ce qu'on trouve ailleurs, qui fait mal d'une façon imprévue, inusitée, inouïe. Elle a inventé des péchés que le diable luimême ne connaît pas ! Et vous, si gracieux, si mignon, qui n'avez pas plus de force qu'une toute petite hirondelle...

Elle n'acheva point. Il s'était jeté sur elle,

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blanche et grasse, et rosée çà et là, sur cette chair molle et pleine, où l'animation de la parole et du geste avait mis partout une sueur tiède dont luisait la peau; et, à pleines mains, à pleine bouche, il saisissait Antoinette, la baisait, l'aspirait. Et, aussi, il roulait sa tête avec des cris de joie horrible, dans l'épaisseur déroulée de ces cheveux blonds qui sentaient la vie. Car une folie enfin l'avait pris. Cette femme nue et ces affreux discours le saoulaient de désir et d'épouvante. Voir ces bras, ces seins, ces flancs, dont s'allumait sa virilité récente, et entendre en même temps ces mots dont s'écœurait sa jeune conscience, le troublait jusqu'à l'extrême convoitise et jusqu'à la furieuse haine. Si Honorine avait été là, il l'aurait tuée peut-être ; il étreignait Antoinette, puisqu'elle était là. Il ne savait pas bien s'il caressait ou mordait. Sa concupiscence pour l'une était redoublée de sa rage contre l'autre, en était centuplée; et le mépris pour la dénoncée et pour la dénonciatrice, pour lui-même capable de céder en un tel moment à ce rut bestial, un mépris cruel, forcené, effréné, exaspérait, au delà de la démence, son besoin et sa malédiction de la femme ; et il se ruait sur cette chair, comme on se jette par la fenêtre dans un accès de fièvre chaude>

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Cependant, Antoinette :

— Ah ! non, ah ! bien non... Non, je ne veux pas... qu'est-ce qui lui prend, à ce petit... Voyons, je vous dis que je ne veux pas.

Mais entre ses frêles bras il la serrait éperdument, et il lui mettait des souffles violents dans le cou, dans la nuque, dans la bouche; et il l'aurait, en l'injuriant.

Et elle :

— Finissez-donc enfin ! Il me fait mal. Ah ! tout de même, acheva Antoinette dans un éclat de rire où succomba sa résistance, si elle savait ca, c'est ma sœur qui ue serait pas contente 1

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