LIVRE I
sentimens m'étoient déjà connus. Je n'avois rien conçu, j'avois tout senti. Les émotions confuses que j'éprouvois coup sur coup n'altéroient point la raison que je n'avois pas encore, mais m'en formèrent une d'une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, que l'expérience et la réflexion n'ont jamais pu bien rectifier ^
Les romans finirent avec l'été de 171 9. L'hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion de celle de son père qui nous étoit échue. Heureusement il s'y trouva de bons livres. L'Histoire de l'Église et de l'Empire par Le Sueur, le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, les Hommes illustres de Plutarque, l'Histoire de Venise par Nani^ les Métamorphoses d'Ovide, les Mondes de Fontenelle, ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisois tous [18] les jours durant son travail. C'est de ce petit recueil. que se formèrent pour ainsi dire les premiers traits de mon ame, et ceux qui s'en sont le moins effacés. Plutarque surtout eut^ la préférence. Le plaisir que je prenois à le relire sans cesse me guérit ^un peu des romans, le style d'Amyot me dégoûta de celui de La Calprenede, et je préférai bientôt Agesilas, Brutus, Aristide, à Orondate, Artamene et Juba^
1 dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu me rectifier. Schinz.
2 bientôt la.
3 bientôt des.
* «Oroondate» {sic) est le principal personnage de Cassandre, 1642, et Juba (II), sous le nom romain de «Coriolan», le héros de Cléopâtre, 1647. Ces deux ouvrages sont de La Calprenède, tandis qu'Artamène ou le Grand Cyrus, 1 649-1653, a pour auteurs Madeleine et Georges de Scudéry.
LES CONFESSIONS
De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnoient entre mon père et moi, se forma rapidement cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant, pour ainsi dire, avec leurs grands hommes. Citoyen moi-même d'une République et fils d'un père dont l'amour de la liberté étoit la plus forte passion, je m'en enflammois à son exemple, je devenois Grec ou Romain, je devenois le personnage dont je lisois la vie : le récit des traits de constance et d'intrépidité qui m'avoient frappé me rendoit les yeux étincelans et la voix plus forte. Un jour que mon père me faisoit raconter à table l'aventure de Scevola, tout le monde fut effrayé de me voir avancer et tenir la main sur un réchaud pour représenter avec plus [19] d'énergie l'action que je décrivois.
Ce train d'éducation finit par un accident dont les suites ont influé sur le reste de ma vie. Mon père eut un démêlé avec un M. Gautier, Capitaine en France et apparenté dans le Conseil. Ce Gautier, homme insolent et lâche, saigna du nez, et pour se venger accusa mon père d'avoir mis l'épée à la main dans la Ville. Mon père, qu'on voulut envoyer en prison, s'obstinoit à n'y vouloir point aller, que, selon la Loi, l'accusateur n'y entrât aussi. N'ayant pu l'obtenir, il aima mieux sortir de Genève* et s'expatrier pour le reste de sa vie, que de céder sur un point où l'honneur et la liberté lui sembloient compromis.
Je restai sous la tutelle de mon oncle Bernard. Il
1 1 1 octobre 1722. — La dispute avait eu lieu l'avant-veille, 9 octobre.