LIVRE I
pleurer, à parler d'elle. Il croyoit la revoir en moi, mais il ne pouvoit oublier que je la lui avois ôtée. Jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses étreintes convulsives, qu'un regret amer se mêloit à ses caresses. Elles n'en étoient que plus tendres par la tristesse qui s'y mêloit. Ah ! disoit-il en gémissant, rends-la-moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon ^ame; t'aimerois-je ainsi si tu n'étois que mon fils? Trente ^ ans après l'avoir perdue, il est mort dans les bras d'une seconde épouse, mais le nom de la première à la bouche, et son image au fond du cœur.
Tels furent les Auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avoit départis, un cœur tendre est le seul qu'ils ^m'ont laissé; mais il avoit fait leur bonheur, et fit toutes mes ^misères.
Je naquis infirme et presque mourant : on n'espéroit guères me conserver. J'apportai le germe du mal qui s'est renforcé par les ans, et qui maintenant ne me laisse que de très-courts relâches*. Une sœur de mon [i6] père, fille aimable et sage, prit si grand soin de moi qu'elle me sauva. Au moment que j'écris ceci, elle est
1 cœur.
2 Ici la rédaction définitive (ms. Moultou) porte «quarante». La vérité est entre deux: Isaac Rousseau mourut à Nyon le 9 mars 1747, environ trente-cinq ans après Susanne Bernard (7 juillet 1712). Son fils n'avait guère la mémoire des dates et il semble quelquefois les mettre un peu au hasard, ou bien il préférait arrondir les nombres. Cependant plus loin, deux indications, à propos de M^i^ de Vulson (p. 3j, 41)^ sont exactes: il avait effectivement «douze ans» quand il la connut, et c'est « près de vingt ans après» qu'il dut la revoir. Dans le ms. Moultou, il s'est donné « onze ans. »
3 me laissèrent.
* afflictions.
* Une rétention d'urine, provenant d'un vice de conformation dans l'urètre et dans la vessie.
LES CONFESSIONS
€ncore en bonne santé, et soigne, à l'âge de quatrevingts ans, un mari plus jeune qu'elle, mais usé par la boisson. Chère tante ! je vous pardonnerois de m'avoir fait vivre, si je pouvois vous rendre à la fin de vos jours les tendres soins ^ que vous m'avez prodigués au commencement des miens. J'ai aussi ma mie, Jaqueline Danet, ^ vivante, saine et robuste. Les mains qui m'ouvrirent les yeux à ma naissance me les pourront fermer' à ma mort.
Je sentis avant de penser; c'est le sort commun de l'humanité, mais je l'éprouvai plus qu'un autre. J'ignore ce que je fis jusqu'à cinq ou six ans : je ne sais comment j'appris à lire; il me semble de l'avoir toujours su. Je ne me souviens que de mes premières lectures et de leurs effets sur moi. C'est le temps d'où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avoit laissé *des romans. Nous nous mîmes à les lire après soupé, mon père et moi. D'abord il n'étoit question que de m'exercer à la lecture par des livres amusans; mais bientôt l'intérêt devint si vif que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. [17] Quelquefois mon père, entendant au point du jour les hirondelles, disoit tout honteux : Allons nous coucher; je suis plus enfant que toi.
En peu de temps j'acquis, par cette dangereuse méthode, non-seulement une extrême facilité à lire, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n'avois encore aucune idée des choses que tous les
^ les soins. Schin;^.
encore.
encore.
* d'anciens romans.