‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 11 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

avoit un fils de même âge que moi. Nous fûmes mis' ensemble à Bossey chez le Ministre Lambercier, pour apprendre avec le latin tout le menu fatras dont on l'accompagne, sous le nom d'éducation.

Deux ans passés au Village adoucirent ma fierté romaine et me ramenèrent à l'état d'enfant. A Genève, où l'on ne m'imposoit rien, j'aimois l'application, la lecture; c'étoit mon unique amusement. A Bossey, le travail assidu me fit aimer les jeux qui lui servoient de relâche. La campagne étoit pour moi si nouvelle que je ne pouvois me lasser d'en jouir : je pris pour elle un goût si vif qu'il n'a jamais pu [20] s'éteindre. Le souvenir des jours heureux que j'y ai passés m'a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges, jusqu'à celui qui m'y a ramené. M. Lambercier étoit un homme fort raisonnable, qui, sans négliger notre instruction, ne nous chargeoit point de devoirs excessifs. La preuve certaine qu'il s'y prenoit bien est que, malgré mon aversion pour la gêne, je ne me suis jamais rappelé avec dégoût mes heures d'étude, et que, si je n'appris pas de lui beaucoup de choses, ce que j'appris je l'appris sans peine et n'en ai ^presque rien oublié.

La simplicité de cette vie champêtre me fit un bien d'un prix inestimable en ouvrant mon cœur à l'amitié. Jusqu'alors je n'avois connu que des sentimens élevés, mais chimériques: l'habitude de vivre ensemble dans un état paisible m'unit tendrement à mon cousin Bernard. C'étoit un grand garçon fort efflanqué, fort fluet, aussi débonnaire d'esprit que foible de corps, et qui n'abusoit pas trop de la prédilection qu'on avoit pour lui dans la maison, comme fils de mon tuteur. Nos travaux, nos

1 jamais rien. — Voy. p. 4, n. 6.

LES CONFESSIONS

goûts, nos amusemens étoient les mêmes; nous étions seuls de notre âge, chacun de nous avoit besoin d'un camarade; nous séparer étoit en quelque sorte nous anéantir. Quoique nous n'eussions aucune occasion de faire preuve de notre attachement l'un pour l'autre, il étoit extrême ; nous ne pouvions vivre un instant séparés. Tous deux d'un esprit doux, complaisant, [21] facile à céder quand on ne vouloit pas nous contraindre, nous étions toujours d'accord sur tout. Si, par la faveur de ceux qui nous gouvernoient, il avoit sur moi sous leurs yeux quelque ascendant, loin d'eux j'en avois un sur lui qui rétablissoit l'équilibre. Dans nos études,, je lui soufflois sa leçon, quand il hésitoit en la récitant. Quand mon thème étoit fait, je lui aidois à faire autrement le sien, et dans nos amusemens mon goût plus actif lui servoit toujours de guide. Enfin nos deux caractères se convenoient si bien et l'amitié qui nous unissoit étoit si vive que, dans plus de cinq ans^ que nous fûmes presque inséparables, tant à Bossey qu'à Genève, nous nous battîmes quelquefois, je l'avoue, mais jamais personne n'eut besoin de nous séparer, nous finissions toujours par nous embrasser en pleurant à chaudes larmes, jamais aucune de nos querelles ne dura plus d'une demi-heure, et jamais une seule fois nous ne nous plaignîmes l'un de l'autre à ceux qui nous gouvernoient. Ces petites observations sont bien puériles, mais il en résulte un exemple peut-être unique au monde depuis qu'il existe des enfans.

La manière dont je vivois à Bossey convenoit si bien à ma constitution naturelle qu'il ne lui a manqué que de durer plus long-temps pour fixer absolument mon

1 D'octobre 1722 à avril 1725, il n'y a que deux ans et demi.

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