LIVRE IV
plus jeune ^ qu'elle, étoit encore plus jolie; elle avoit je ne sais quoi de plus délicat, Me plus fin ; elle étoit en même temps très-mignonne et très-formée, ce qui est pour une fille le plus beau moment. Toutes deux s'aimoient tendrement, et leur bon caractère à l'une et à l'autre ne pouvoit qu'entretenir long-temps leur union, si quelque amant ne la dérangeoit. Elles me dirent qu'elles alloient à Toun, vieux Château à deux lieues d'Annecy, appartenant à Mad^ Galley. Elles implorèrent mon secours pour faire passer leurs chevaux, n'en pouvant venir à bout elles seules. Je voulus fouetter les chevaux, mais elles craignoient pour moi les ruades et pour elles les haut-le-corps. J'eus donc recours à un autre expédient. Je pris par la bride le cheval de Mademoiselle Gàlley, et le tirant [i6ij après moi, je traversai à pied le ruisseau, ayant de l'eau jusqu'à mijambes ; alors les deux chevaux suivirent sans difficulté. Cela fait, je voulus saluer ces Demoiselles et m'en aller comme un benêt. Elles se dirent quelques mots à l'oreille, et Mad"^ de Graffenried s'adressant à moi : Non pas, non pas, me dit-elle ; on ne nous échappe pas comme cela. Vous vous êtes mouillé pour notre service : nous devons en conscience avoir soin de
1 D'après Mugnier (p. 72, n. 2), les trois filles de M""* de Galley, née de Menthon, veuve depuis 1724, se nommaient Claudine, Jeanne-Rose, née le 29 mai 1 7 1 2, et Charlotte-Bernardine, née en 1 7 1 7. S'il s'agit ici de l'aînée, elle avait vingt ans depuis l'avant-veille, étant née le 27 juin 17 10. De son côté, Jean-Jacques venait d'achever la veille, 28 juin, sa dix-huitième année. Claudine de Galley épousa, en 1739, Jacques Sautet, sénateur au Sénat de Savoie (12 août 1737), en sorte qu'elle a pu rencontrer à Chambéry M™* de Warens et son protégé. — M. de Foras (Armoriai et nobiliaire de Savoie, t. III, p. 37) ne nomme pas Claudine, et il a cherché à tort l'amie de M"* de Graffenried dans la génération précédente.
2 et.
LES CONFESSIONS
VOUS sécher. Il faut, s'il vous plaît, venir avec nous ; nous vous arrêtons prisonnier. Le cœur me battoit d'une étrange force en regardant M"® Galley. Oui, oui, ajouta-t-elle en riant de ma mine effarée, prisonnier de guerre. Montez en croupe derrière elle : nous voulons rendre compte de vous. — Mais, Mademoiselle, je n'ai point l'honneur d'être connu de Madame votre mère : que dira-t-elle en me voyant? — Sa mère, reprit M^^^ de Graflfenried, n'est pas à Toun, nous sommes seules; nous revenons ce soir et nous reviendrons tous ensemble.
L'effet de l'électricité n'est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. En m'élançant sur le cheval de M^^^ de Graffenried, je tremblois de joie, et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battoit si fort qu'elle s'en aperçut; elle me dit que le sien lui battoit aussi par la frayeur de tomber. C'étoit presque, dans ma posture, une invitation de vérifier la chose. Je n'osai jamais, et durant tout le trajet mes deux bras lui servirent de ceinture, très-serrée à la vérité, mais sans se déplacer un moment. Telle femme qui lira ceci me souffletteroit volontiers et n'auroit pas tort.
La gaieté du voyage et le babil de ces filles aiguisèrent tellement le mien que, jusqu'au soir, tant que nous fûmes ensemble, nous ne déparlâmes pas un moment. Elle m'avoient mis si bien à mon aise que ma langue parloit aussi bien que mes yeux, quoiqu'elle ne dît pas les mêmes choses. Quelques instans seulement, où j'étois tête à tête avec l'une ou avec l'autre, l'entretien s'embarrassoit un peu; mais l'absente revenoit bien vite et ne nous laissoit pas le temps d'éclaircir cet embarras.