‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 101 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Arrivés à Toun, et moi bien séché, nous déjeûnâmes. Ensuite il fallut procéder à l'importante affaire de préparer le dîner. Les deux Demoiselles, tout en cuisinant, baisoient de temps en temps les enfans de la grangère, et le pauvre marmiton regardoit faire ^en rongeant son frein. On avoit envoyé des provisions de la Ville, et il y avoit de quoi faire un très-bon dîné, surtout en friandise[s] : mais [162] malheureusement on avoit oublié du vin. Cet oubli n'étoit pas étonnant pour des Demoiselles qui n'en buvoient guères, mais j'en fus fâché, car j'avois un peu compté sur ce secours pour m'enhardir. Elles en furent fâchées aussi, par la même raison peut-être, mais je n'en crois rien; car leur gaieté vive et charmante étoit l'innocence même, et d'ailleurs qu'eussent-elles fait de moi entre elles deux? Elles envoyèrent chercher du vin par tout aux environs ; on n'en trouva point, tant les paysans de ce canton sont sobres et pauvres. Comme elles m'enmarquoient leur chagrin, je leur dis de n'en pas être si fort en peine, et qu'elles n'avoient pas besoin de vin pour m'enivrer. Ce fut la seule galanterie que j'osai leur dire de toute la journée, mais je crois que les friponnes voyoient de reste que cette galanterie étoit une vérité.

Nous dînâmes dans la cuisine de la grangère, les deux 2 poulettes assises sur des bancs, aux deux côtés de la longue table, et le petit coq au haut' entre elles deux, sur une escabelle à trois pieds. Quel dîné ! quel souvenir charmant ! Comment, pouvant trouver à si

1 et rongeoit.

2 amies.

3 leur coq entre elles deux. Schin:^.

LES CONFESSIONS

peu de frais des plaisirs si purs et si vrais, vouloir en rechercher d'autres ? Jamais soupe des petites maisons de Paris n'approcha de ce repas si simple, je ne dis pas pour la gaieté sans fard, pour la douce joie, mais je dis pour la sensualité.

Après le dîné nous fîmes une économie. Au lieu de prendre, en sortant de table, le café qui nous restoit du déjeûné, nous le gardâmes pour le goûter*, avec de la crème et des gâteaux qu'elles avoient apportés, et pour tenir notre appétit en haleine, nous allâmes dans le verger achever notre dessert sous un cerisier. Je montai sur l'arbre, et je leur en jetois des bouquets, dont elles me rendoient les noyaux à travers les branches. M"^ Galley, en avançant son tablier et reculant la tête, se présentoit une fois si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein ; et de rire. Je me disois en moi-même : Que mes lèvres ne sont-elles des cerises ! Ah! que je les leur jetterois ainsi de bon cœur !

[i63] La journée se passa toute entière de cette sorte à folâtrer, avec d'autant plus de liberté que c'étoit toujours avec innocence. Pas un seul mot équivoque, pas une seule plaisanterie hasardée; et cette décence, nous ne nous l'imposions point du tout : elle venoit toute seule ; nous prenions le ton que nos cœurs nous demandoient. Enfin ma modestie, d'autres, s'ils veulent, diront ma sottise, fut telle que la plus grande privauté qui me fût échappée fut d'avoir une seule fois baisé la

1 Ms : goûté. — Rousseau avait d'abord écrit goûter; puis il a transformé ce mot en goûté, par analogie avec dé jeûné, dîné, soupé, qu'il emploie aussi bien que déjeuner, dîner, souper. Mais l'Académie, en admettant (1740, etc.) ces doubles formes, ne donne que l'orthographe goûter.

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