LIVRE IV
lieu de toutes ces filles, et soit pour faire leur Cour à M"^ Giraud, soit pour moi-même, il est sûr qu'elles me caressoient à l'envi. Je ne voyois à tout cela que de l'amitié ; j'ai pensé depuis qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y voir davantage : mais je ne m'en avisois pas, et je ne sache pas que, dans tout le cours de ma vie, quelquefois assez agacé par des femmes, rien de pareil me soit jamais tombé dans l'esprit.
D'ailleurs des couturières, des filles de chambre, de petites marchandes ne me tentoient guères, il me falloit des Demoiselles ; chacun a sa fantaisie : c'a toujours été la mienne, et je ne pense pas comme Horace sur ce point-là. Ce n'est pourtant pas précisément la vanité de l'état et du rang qui m'attire, mais c'est un teint mieux conservé, de plus belles mains, une parure plus gracieuse, un air de délicatesse et de propreté sur toute la personne, un ton de sentiment et d'éducation dans les propos, plus de goût dans la manière de se mettre, une robe plus fine et mieux faite, une chaussure plus mignonne, des rubans, de la dentelle, des cheveux mieux ajustés; je préférerai toujours la moins jolie qui aura plus de tout cela. Je trouve moi-même cette préférence assez ridicule, mais mon cœur la donne malgré moi.
Hé bien, cet avantage se présentoit encore, et il ne tint qu'à moi d'en profiter. Que j'aime à tomber de temps en temps sur les momens agréables de ma jeunesse ! ils m'étoient si doux, ils ont été si courts et si rares, et je les ai goûtés à si bon marché ! Ah ! leur précieux souvenir rend encore à mon cœur une volupté pure dont j'ai besoin pour ranimer mon courage et soutenir les [i6oj ennuis de mes derniers ans.
LES CONFESSIONS
L'aurore un matin ^ me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme. G'étoit la semaine après la saint Jean. La terre, dans sa plus grande parure, étoit couverte d'herbe et de fleurs. Les rossignols, presque à la fin de leur ramage, sembloient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux, faisant de concert leurs adieux au printemps, chantoient la naissance d'un beau jour d'été, d'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge...
Je m'étois insensiblement éloigné de la Ville et, la chaleur augmentant, je me promenois sous des ombrages dans un vallon le long d'un ruisseau. J'entends derrière moi des pas de chevaux et, bientôt après, des voix de filles, qui sembloient embarrassées, mais qui n'en rioient pas de moins bon cœur. Je me retourne, on m'appelle par mon nom ; je m'avance, je trouve deux jeunes personnes de ma connoissance. Mademoiselle de Graffenried et Mademoiselle ^Galley, qui, n'étant pas d'excellentes cavalières, ne savoient comment forcer leurs chevaux à passer le ruisseau. Mad"^ de Graffenried étoit une jeune Bernoise fort aimable, qui, par quelque folie de son âge, ayant été jetée hors de son pays, avoit imité Mad^ de Warens, chez qui je Pavois vue quelquefois ; mais n'ayant pas eu une pension comme elle, elle avoit été trop heureuse de s'attacher à M"* Galley, qui, l'ayant prise en amitié, avoit engagé sa mère à la lui donner pour compagne, jusqu'à ce qu'on la pût placer de quelque façon. Mad'^^ Galley, d'un an
^Probablement le jeudi 29 juin 1730.
^ de Galley.