‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 102 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

main de Mad"*^ Galley. Il est vrai que la circonstance donnoit un prix à cette faveur si légère. Nous étions seuls : je respirois avec embarras; elle avoit les yeux baissés. Ma bouche, au lieu de trouver des paroles, s'avisa de se coller sur sa main, qu'elle retira doucement après qu'elle fut baisée, en me regardant d'un air qui n'étoit pas trop irrité. Je ne sais ce que j'aurois pu lui dire : son amie entra, et me parut laide en ce moment.

Enfin elles se souvinrent qu'il ne falloit pas attendre la nuit pour entrer en Ville, et, comme il ne nous restoit que le temps nécessaire, il fallut se hâter de repartir, en nous distribuant comme nous étions venus. Si j'avois osé, j'aurois transposé cet ordre, car le coup d'œil de Mad^^^ Galley m'avoit vivement ému le cœur; mais je n'osai rien dire, et ce n'étoit pas à elle de le proposer. En marchant nous disions que la journée avoit tort de finir; mais, loin de nous plaindre qu'elle eût été courte, nous trouvâmes que nous avions eu le secret de la faire longue par tous les amusemens dont nous avions su la remplir.

Je les quittai à peu près au même endroit où elles m'avoient pris. Avec quel regret nous nous séparâmes! avec quel plaisir nous projetâmes de nous revoir! Douze heures passées ensemble nous valoient des années de familiarité. Le doux souvenir de cette journée ne coûtoit rien à ces aimables filles; la tendre union qui régnoit entre nous trois valoit des plaisirs plus vifs, et n'eût pu subsister avec eux. Nous nous aimions sans mystère et sans honte, et nous voulions nous aimer toujours ainsi. L'innocence des moeurs a sa volupté, qui vaut bien l'autre, parce qu'elle n'a point

LES CONFESSIONS

d'intervalle et qu'elle agit [164] continuellement. Pour moi, je sais que le souvenir de cette journée me touche plus, me charme plus, me revient plus au cœur que celui d'aucuns plaisirs que j'aye goûtés en ma vie. Je ne savois pas trop ce que je vouloisà ces deux filles, mais elles m'intéressoient beaucoup toutes deux. Je ne dis pas que, si j'eusse été le maître de mes arrangemens, mon cœur se seroit partagé; j'y sentois un peu de préférence. J'aurois fait mon suprême bonheur d'avoir pour maîtresse Mademoiselle de GrafFenried, mais au choix je crois que je l'aurois mieux aimée pour confidente. Quoi qu'il en soit, il me sembloit en les quittant que je ne pourrois plus vivre sans l'une et sans l'autre". Qui m'eût dit que je ne les reverrois de ma vie ^, et que là finiroient nos éphémères amours?

Ceux qui liront ceci ne manqueront pas de rire de mes aventures galantes, et de remarquer qu'après beaucoup de préliminaires les plus avancées finissent par baiser la main. O mes lecteurs, ne vous y trompez pas! J'ai peut-être goûté plus de plaisir dans mes amours, en finissant par cette main baisée, que vous n'en aurez jamais dans les vôtres, en commençant tout au moins par là.

Venture, qui s'étoit couché fort tard la veille, rentra peu de temps après moi. Pour cette fois je ne le vis pas avec le même plaisir qu'à l'ordinaire, et je me gardai de lui dire comment j'avois passé ma journée. Ces Demoiselles m'avoient parlé de lui avec peu d'estime, et m'avoient paru mécontentes de me savoir en si mauvaise société. Cela lui fit du tort dans mon esprit;

1 Cf. p. 197, n, I .

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