‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 103 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

d'ailleurs tout ce qui me distrayoit^ d'elles ne pouvoit que m'être désagréable. Cependant il me rappela bientôt à lui et à moi en me parlant de ma situation. Elle étoit trop critique pour pouvoir durer. Quoique je ne dépensasse que peu de chose, mon petit pécule achevoit de s'épuiser. J'étois sans ressource : point de nouvelles de Maman; je ne savois que devenir, et je sentois un cruel serrement de cœur de voir l'ami de Mademoiselle Galley [i65] réduit à l'aumône.

Venture me dit qu'il avoit parlé de moi à M. le Juge Maje ; qu'il vouloit m'y mener dîner le lendemain; que c'étoit un homme en état de me rendre service par ses amis, d'ailleurs une bonne connoissance à faire, un homme d'esprit et de Lettres, d'un commerce fort agréable, qui avoit des talens et qui les aimoit. Puis mêlant, à son ordinaire, aux choses les plus sérieuses la plus mince frivolité, il me fit voir un joli couplet, venu de Paris, sur un air d'un opéra de Mouret qu'on jouoit alors. Ce couplet avoit plu si fort à M. Simon (c'étoit le nom du Juge Maje) qu'il vouloit en faire un autre en réponse sur le même air; il avoit dit à Venture d'en faire aussi un, et la folie prit à celui-ci de m'en faire faire un troisième, afin, disoit-il, qu'on vît arriver les couplets le lendemain comme les brancards du Roman Comique.

La nuit, ne pouvant dormir, je fis comme je pus mon couplet. Pour les premiers vers que j'eusse faits de ma vie, ils étoient passables, meilleurs même ou du moins faits avec un peu plus de chaleur qu'ils n'auroient été la veille, le sujet roulant sur une situation fort tendre,

1 Ms. (et ms. Moultou) : distraisoit. — Cf. Littré, Dict.

LES CONFESSIONS

à laquelle mon cœur ^se trouvoit tout disposé. Je montrai le matin mon couplet à Venture, qui, le trouvant joli, le mit dans sa poche, sans me dire s'il avoit fait le sien. Nous allâmes dîner chez M. Simon, qui nous reçut bien. La conversation fut agréable, comme elle pouvoit Têtre entre deux hommes de goût et instruits. Pour moi, je faisois mon rôle, j'écoutois et je me taisois. Ils ne parlèrent de couplets ni Tun ni l'autre; je n'en parlai point non plus, et jamais, que je sache, il n'a été question du mien.

M. Simon parut content de mon maintien : c'est à peu près tout ce qu'il vit de moi dans cette entrevue. Il m'avoit déjà vu plusieurs fois chez Mad^ de Warens sans faire une grande attention à moi. Ainsi c'est de ce dîner que je [i66] puis dater sa connoissance, qui ne me servit de rien pour l'objet qui me l'avoit fait faire, mais dont je tirai d'autres avantages, qui me font rappeler sa mémoire avec plaisir.

J'aurois tort de ne pas parler de sa figure, que, sur sa qualité de Magistrat et sur l'élégance dont il se piquoit, on n'imagineroit sûrement pas, si je n'en disois rien. Monsieur le Juge Maje Simon n'avoit assurément pas deux pieds de haut. Ses jambes, droites et même assez longues, eussent pu l'agrandir, si elles eussent été verticales, mais elles posoient de biais, comme celles d'un compas très-ouvert. Son corps étoit non-seulement court, mais mince et en tout sens d'une petitesse inconcevable; il devoit avoir l'air d'une sauterelle, quand il étoit nu. Sa tête, de grandeur naturelle, avec un visage bien formé, l'air noble, de fort beaux yeux, sembloit une tête postiche, qu'on avoit plantée sur un

^ étoit tout.

moignon. Il avoit tort de faire de la dépense en parure, car sa grande perruque seule l'habilloit parfaitement de pied en cap.

Il avoit deux voix très-différentes, qui s'entremêloient sans cesse dans la conversation, avec un contraste d'abord très-plaisant et bientôt très-désagréable. L'une étoit grave et sonore: c'étoit, si j'ose parler ainsi, la voix de sa tête ; l'autre, claire, aiguë et perçante, étoit la voix de son corps. Quand il s'écoutoit beaucoup, qu'il parloit très-posément et qu'il ménageoit extrêmement son haleine, il pouvoit parler toujours de sa grosse voix ; mais-, pour peu qu'il s'animât et qu'un seul accent plus vif vînt se présenter, cet accent devenoit comme le sifflement d'une clef, et il avoit une peine infinie à reprendre sa basse.

M. Simon ne seroit pas suffisamment peint, même quant à la figure, si je n'ajoutois à tout cela qu'il étoit extrêmement galant, grand conteur de fleurettes, et qu'il poussoit jusqu'à la coquetterie le soin de son ajustement. [167] Comme il cherchoit à prendre ses avantages, il donnoit volontiers ses audiences du matin dans son lit, car quand on voyoit sur son oreiller une belle tête, personne n'alloit s'imaginer que c'étoiî là tout. Cela donnoit lieu quelquefois à des scènes dont je suis sûr que tout Annecy se souvient encore. Un matin qu'il attendoit, dans ce lit ou plustôt sur ce lit, les plaideurs, en belle coiffe de bonnet, bien fine et bien blanche, ornée de deux grosses bouffettes de ruban couleur de rose, un paysan arrive, heurte à la porte. La servante étoit sortie. M. le Juge Maje, entendant frapper et refrapper, crie : Entrez; et cela, comme dit un peu trop fort, partit de sa voix aiguë.

Le paysan entre; il cherche d'où vient cette voix de femme, et, voyant dans ce lit une cornette, une fontange, il veut ressortir en faisant à Madame de grandes excuses. M. Simon se fâche et n'en crie que plus clair. Le paysan, confirmé dans son idée et se croyant insulté par une femme, se fâche à son tour, lâche de gros mots, lui dit qu'apparemment elle n'est qu'une coureuse, et que Monsieur le Juge Maje ne donne guères bon exemple chez lui. Le Juge Maje furieux, et n'ayant pour toutes armes que son pot de chambre, l'alloit jeter à la tête de ce pauvre homme, quand heureusement sa gouvernante arriva.

Ce petit nain, si disgracié du côté du corps par la nature, en avoit été dédommagé du côté de l'esprit. Il l'avoit naturellement agréable et il avoit pris soin de l'orner. Quoiqu'il fût, à ce qu'on disoit, assez bon Jurisconsulte, il n'aimoit pas son métier. Il s'étoit jeté dans la belle littérature et il y avoit réussi. Il en avoit pris surtout cette fleur, cette superficie qui jette de l'agrément dans la société, même avec les femmes. Il savoit par cœur tous les petits traits des ana et autres semblables; il avoit un art singulier de les faire valoir, en contant avec mystère, avec intérêt, comme une anecdote de la veille, ce qui s'étoit passé il y avoit soixante ans. Il savoit la musique et chantoit assez bien de sa voix d'homme. Enfin il avoit beaucoup de jolis talens [i68] pour un Magistrat. A force de cajoler les Dames d'Annecy, il s'étoit mis à la mode parmi elles ; elles l'avoient à leur suite comme un petit Sapajou. Il prétendoit même à des bonnes fortunes, et cela les amusoit beaucoup. Une Madame d'Épagny^ disoit que

1 Ms. : Dépagny.

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