‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 104 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

parvenir à baiser une femme au genou étoit pour lui la dernière faveur.

Comme il connoissoit les bons livres et qu'il en parloit volontiers, sa conversation étoit non-seulement amusante mais instructive. Dans la suite, lorsque j'eus pris du goût pour l'étude, je cultivai sa connoissance et je m'en trouvai très-bien. J'allois quelquefois le voir de Chambéry, où j'étois alors. Il animoit et louoit mon émulation, et me donnoit de très-bons avis pour mes lectures, dont j'ai souvent fait mon profit. Malheureusement dans ce corps si fluet logeoit une ame trèssensible. Quelques années après, il eut je ne sais quelle mauvaise affaire qui le chagrina, et il en mourut : ce fut dommage ; c'étoit assurément un bon petit homme, dont on commençoit par rire et qu'on fînissoit par aimer. Quoique sa vie n'ait pas été fort liée à la mienne, comme j'ai reçu de lui des leçons utiles, j'ai cru pouvoir par reconnoissance lui donner cette petite marque de souvenir.

Si tôt que je fus libre, je courus dans la rue de Mademoiselle Galley, me flattant de voir entrer ou sortir quelqu'un, ou du moins ouvrir quelque fenêtre. Pas une ame ne parut, et tout le temps que je fus là, la maison demeura aussi close que si elle n'eût point été habitée. La rue étoit petite et déserte; un homme arrêté s'y remarquoit. De temps en temps quelqu'un passoit, entroit ou sortoit dans^ les autres maisons. J'étois embarrassé de ma figure, je ne savois quelle contenance tenir; il me sembloit qu'on devinoit pourquoi j'étois là, et cette crainte me mettoit au supplice, car

1 avis.

2 Voy . p. 222, note.

LES CONFESSIONS

j'ai toujours préféré à mes plaisirs Thonneur et le repos de celles qui m'étoient chères.

[169] Enfin, las de faire Tamoureux Espagnol et n'ayant point de guitare, je pris le parti d'aller écrire à Mademoiselle de Graffenried : j'aurois préféré d'écrire à son amie, mais je n'osois; d'ailleurs il convenoit de commencer par celle à qui je devois la connoissance de l'autre et avec qui j'étois plus familier. Ma lettre faite, j'allai la porter à Mad^^^ Giraud, comme nous en étions convenus en nous séparant. Ce furent elles qui me donnèrent cet expédient. Mad*^*^ Giraud étoit contre-pointière, et travaillant quelquefois chez Madame Galley, elle avoit l'entrée de sa maison. La messagère ne me parut pourtant pas trop bien choisie; mais j'avois peur qu'après ^des difficultés sur celle-là, l'on n'en proposât pas d'autre. De plus je ne savois comment leur faire entendre que M"^ Giraud vouloit travailler pour son compte, et je me sentois humilié qu'elle osât se croire pour moi du même sexe que ces Demoiselles. Enfin j'aimois mieux cet entrepôt-là que point, et je m'y tins à tout risque.

Au premier mot la Giraud me devina. Quand une lettre à porter n'auroit pas parlé d'elle-même, mon air sot et embarrassé m'auroit seul décelé. On peut croire que cette commission ne lui donna pas grand plaisir à faire : elle s'en chargea toutefois et l'exécuta fidellement. Le lendemain matin je courus chez elle, et j'y trouvai ma réponse. Gomme je me pressai de sortir pour l'aller lire et baiser à mon aise ! Gela n'a pas besoin d'être dit ; mais ce qui en a besoin davantage, c'est le parti <]ue prit M^'® Giraud, et où j'ai trouvé plus de délica-

' avoir fait sottement des.

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