LIVRE IV
tesse et de modération que je n'en aurois attendu d'elle. Ayant assez de bon sens pour voir qu'avec ses trentesept ans, son parler du nez et sa peau noire, elle n'avoit pas beau jeu contre deux jeunes filles pleines de grâces et dans tout l'éclat de la beauté, elle ne voulut ni les trahir ni les servir, et aima mieux me perdre tout-à-fait que de me ménager pour elles.
[170] Il y avoit déjà quelque temps que la Merceret, n'ayant aucunes nouvelles de sa maîtresse, balançoit à s'en retourner à Fribourg; elle acheva de l'y déterminer. Elle fit plus : elle lui fit entendre qu'il seroit bon que quelqu'un l'accompagnât chez son père, et me proposa. La Merceret, qui, je pense, avoit aussi un peu de goût pour moi, trouva cela très-bien imaginé. Elles m'en parlèrent dès le même jour comme d'une affaire arrangée, et ne trouvant rien dans cette manière de disposer de moi qui me déplût, j'y consentis, persuadé que ce voyage dureroit au plus une huitaine de jours. La Giraud, qui ne pensoit pas de même, prépara tout. Je fus obligé d'avouer l'état de mes finances; on y pourvut : la Merceret se chargea de me défrayer, et pour regagner d'un côté ce qu'elle dépensoit de l'autre, à ma grande prière on décida qu'elle enverroit son bagage, et que nous irions à pied. Ainsi fut fait.
Je suis fâché de faire tant de filles amoureuses de moi; mais comme il n'y a pas de quoi être bien vain du parti que j'ai tiré de tous ces amours-là, je crois pouvoir dire la vérité sans faire le fat. La Merceret, qui n'étoit pas déniaisée comme la Giraud, ne m'a jamais fait des agaceries aussi vives; mais elle imitoit mes tons, mes accens, redisoit mes mots, avoit pour moi les attentions que j'aurois dû avoir pour elle, et
LES CONFESSIONS
prenoit toujours grand soin, comme elle étoit fort peureuse, que nous couchassions dans la même chambre : identité qui se borne rarement là dans un voyage, entre un garçon de vingt ans ^ et une fille de vingtcinq.
Elle s'y borna pourtant cette fois. Ma simplicité fut telle que, quoique la Merceret ne fût pas désagréable, il ne me vint pas même à l'esprit durant tout le voyage, je ne dis pas seulement la moindre tentation, mais la moindre idée qui s'y rapportât, et quand cette idée me seroit venue, j'étois trop sot pour savoir en tirer parti.
[171] Je n'imaginois pas comment une fille et un garçon parvenoient à coucher ensemble. Je croyois qu'il falloit des temps infinis pour préparer ce terrible arrangement. La pauvre Merceret, qui peut-être en me défrayant avoit compté sur quelque équivalent, en fut la dupe, et nous arrivâmes à Fribourg exactement comme nous étions partis d'Annecy.
En passant à Genève je n'allai voir personne, mais je fus prêt à me trouver mal sur les ponts. Jamais je n*ai vu les murs de cette heureuse Ville, jamais je n'y suis entré, sans sentir une certaine défaillance de cœur qui venoit d'un excès d'attendrissement. En même temps que la noble image de la liberté m'élevoit l'ame, celles de l'égalité, de la médiocrité, de l'union, de la douceur des mœurs me touchoient jusqu'aux larmes et m'inspiroient un vif regret d'avoir perdu tout cela. Dans quelle erreur j'étois! mais elle étoit naturelle; je
1 De dix-huit ans. — Quant à Anne-Marie Merceret, elle ne pouvait en avoir, au plus, que 22 à 23, ses parents s'étant mariés à Fribourg le 21 novembre 1706 (Mugnier, p. 76).