‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 106 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

croyois voir dans ma patrie ce que j'y portois dans mon cœur.

Il falloit passer à Nion. Passer sans voir mon père! Si j'avois eu ce courage, j'en serois mort de repentir. Je laissai la Merceret au cabaret, et j'allai le voir à tout risque. Eh! que j'avois tort de le craindre! Son ame s'ouvrit à mon abord aux sentimens paternels dont elle étoit pleine ^ Que de pleurs nous versâmes en nous embrassant ! Il crut d'abord que je revenois à lui : je lui fis mon histoire et je lui dis ma résolution. Il la combattit, mais foiblement. Il me fit voir les dangers auxquels je m'exposois, me dit que les plus courtes folies étoient les meilleures, etc. Du reste il n'eut pas même la tentation de me retenir de force, et en cela je trouve qu'il eut raison ; mais il est certain qu'il ne fit pas pour me ramener tout ce qu'il auroit pu faire, soit qu'après le pas que j'avois fait il crût lui-même que je n'en devois pas revenir, soit qu'il fût embarrassé peut-être à savoir ce qu'il feroit de moi. J'ai su depuis qu'il eut de ma compagne de voyage une opinion bien injuste et bien [172] contraire à la vérité, mais du reste assez naturelle. Ma belle-mère, bonne femme, mais mielleuse et grondeuse tout à la fois, fit semblant de vouloir me retenir à souper. Je ne restai point, mais je leur dis que je comptois m'arrêter plus long-temps avec eux au retour, et je leur laissai en dépôt mon petit paquet, que j'avois fait Venir par le bateau et dont j'étois embarrassé. Le lendemain je partis de bon ma-

1 Cependant, l'année suivante, Jean-Jacques écrit de Neuchâteî à son père : «Malgré les tristes assurances que vous m'avez données que vous ne me regardiez plus pour votre fils... » Œuvres, t. X, p. i.

LES CONFESSIONS

tin, bien content d'avoir vu mon père et d'avoir osé faire mon devoir.

Nous arrivâmes heureusement à Fribourg. Sur la fin du voyage, les empressemens de Mademoiselle Merceret diminuèrent un peu. Après notre arrivée, elle ne me marqua plus que de la froideur, et son père, qui ne nageoit pas dans l'opulence, ne me fit pas non plus un bien grand accueil. J'allai loger au cabaret. Le lendemain je les allai voir. Ils m'offrirent à dîner : je l'acceptai. Nous nous séparâmes sans pleurs; je m'en retournai le soir à ma gargote, et je repartis le surlendemain de mon arrivée, sans trop savoir où j'avois dessein d'aller.

Voilà encore une circonstance de ma vie où la providence m'offroit précisément ce qu'il me falloit pour couler des jours heureux. La Merceret étoit une trèsbonne fille, point brillante, point belle, mais point laide non plus, peu vive, fort raisonnable, à quelques petites humeurs près, qui se passoient à pleurer et qui n'avoient point de suites orageuses. Elle avoit un vrai goût pour moi. J'aurois pu l'épouser sans peine et suivre le métier^ de son père; mon goût pour la musique me l'auroit fait aimer. Je me serois établi à Fribourg, petite Ville peu jolie, mais peuplée de très-bonnes gens. J'aurois perdu sans doute de grands plaisirs, mais j'aurois vécu en paix jusqu'à ma dernière heure. Je dois savoir mieux que personne qu'il n'y avoit pas à balancer sur ce marché.

[lyS] Je revins, non pas à Nion, mais à Lausanne. Je voulois me rassasier à mon aise de la vue de ce beau

^ « Facteur d'orgues, » dit Rousseau plus haut, p. 179. Il a oublié d'indiquer cette profession dans le ms. Moultou.

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