‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 107 sur 125 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

lac. La pluspart de mes motifs déterminans n'ont pas été plus solides. Des vues éloignées ont eu rarement assez de force pour me faire agir. L'incertitude de l'avenir m'a toujours fait regarder les projets de longue exécution comme des leurres de dupes. Je me livre à l'espoir comme un autre, pourvu qu'il ne me coûte guère à nourrir. S'il faut prendre long-temps de la peine, je n'en suis plus. Le moindre petit plaisir qui s'offre à ma portée me tente plus que les biens futurs^ du Paradis.

J'avois d'ailleurs grand besoin d'arriver, où que ce pût être, et le plus proche étoit le mieux, car, m'étant égaré dans ma route, je me trouvai le soir à Moudon, où je dépensai le peu d'argent qui me restoit, hors dix cruches qui partirent le lendemain à la dînée; en sorte qu'arrivé le soir à un petit village auprès de Lausanne, j'y entrai dans un cabaret sans un sol pour payer ma couchée, et sans savoir que devenir le jour suivant. J'avois une extrême faim; je ne laissai pas de faire bonne contenance et de demander à souper, comme si j'eusse eu de quoi bien payer. J'allai me coucher sans songer à rien, je dormis tranquillement ; puis, après avoir déjeûné le matin et compté avec mon hôte, je voulus, pour six bâches à quoi montoit ma dépense, lui laisser ma veste en gage*. Ce brave homme la refusa; il me dit que, grâce au ciel, il n'avoit encore dépouillé personne et que pour six bâches il ne commenceroit assurément pas, que je gardasse ma veste et partisse en paix, que je le payerois quand je pourrois. Je fus touché de sa bonté, mais moins que je ne devois l'être et

* les joies du. Schin^.

2 Ms. : gages.

LES CONFESSIONS

que je ne Tai été depuis en y repensant. Je ne tardai guère à lui renvoyer son argent avec des remercîmens par un homme [174] sûr. Mais quinze ans après, repassant par Lausanne à mon retour d'Italie, j'eus un vrai regret d'avoir oublié le nom du cabaret et celui de l'hôte. Je l'aurois été voir ; je me serois fait un plaisir vif de lui rappeler sa bonne œuvre, et de lui montrer qu'elle n'avoit pas été mal placée. Des services plus importans, mais rendus avec plus d'ostentation, ne m'ont pas paru si dignes de reconnoissance que l'humanité simple et sans éclat de ce bon homme.

En approchant de Lausanne, je rêvois à la détresse où je me trouvois, aux moyens de m'en tirer, et je me comparois dans ce pèlerinage pédestre à mon ami Venture arrivant à Annecy. Je m'échauffai si bien de cette idée que, sans songer que je n'avois ni sa gentillesse ni ses talens, je me mis en tête de faire à Lausanne le petit Venture, d'enseigner la musique, que je ne savois pas, et de me dire de Paris, où je n'avois jamais été. En conséquence de ce beau projet, comme il n'y avoit point de Maîtrise où je pusse vicarier, et que d'ailleurs je n'avois garde de m'aller fourrer parmi ^des gens de l'art, je commençai par m'informer d'une petite auberge où l'on pût être assez bien et à bon marché. On m'adressa chez un nommé Perrottet, qui tenoit des pensionnaires. Ce Perrottet se trouva être le meilleur homme du monde et me reçut bien. Je lui contai mes petits mensonges comme je les avois arrangés. Il me promit de parler de moi et de tâcher de me procurer des écolières. Il me dit qu'il ne me de-

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