LIVRE IV
manderoit de l'argent que quand j'en aurois gagné. Sa pension étoit de cinq écus blancs, ce qui étoit peu pour la chose, mais beaucoup pour moi; il me conseilla de ne me mettre d'abord qu'à la demi-pension, qui consistoit pour le dîner en une bonne soupe et pas autre chose, mais bien à souper le soir. Ainsi fut fait. Ce pauvre [175] Perrottet me faisoit toutes ces avances non-seulement du meilleur cœur, mais de la meilleure grâce du monde, et n'épargnoit rien pour m'être utile. Pourquoi faut-il que j'aye trouvé tant de bonnes gens dans ma jeunesse, et que j'en trouve si peu dans un âge avancé ? Leur race est-elle épuisée ? Non, mais Tordre où j'ai besoin de les ^chercher aujourd'hui n'est plus le même que celui où je les trouvois alors. Parmi le peuple les bons sentimens de la nature se font plus souvent entendre. Dans les états plus élevés ils sont éteints entièrement, et il n'y a plus que l'intérêt ou la vanité qui parle.
J'écrivis de Lausanne à mon père, qui m'envoya mon paquet et me donna des leçons excellentes^, dont j'aurois dû mieux profiter. J'ai dit que j'avois des momens de délire inconcevables où je n'étois plus moimême. En voici un des plus marqués. Pour comprendre à quel point la tête m'avoit tourné, il ne faut que voir combien tout à la fois j'accumulai d'extravagances. Me voilà maître de musique sans savoir déchiffrer un
1 trouver.
2 Isaac Rousseau a-t-il, à ce moment (juillet lySo), écrit à son fils? S'est-il borné à des recommandations verbales, transmises par l'intermédiaire de quelque messager chargé du paquet ? Le fait est que, dans la lettre (été lySi) déjà citée p. 211, note, on lit: « Honorez-moi, mon cher père, d'une réponse de votre main ; ce sera la première lettre que j'aurai reçue de vous dès ma sortie de Genève : accordez-moi le plaisir de baiser au moins ces chers caractères.. . »
LES CONFESSIONS
air, car quand j'aurois bien employé les six mois que i'avois passés avec Petit chat, ils n'auroient jamais pu suffire; mais outre cela j'apprenois d'un maître : c'en étoit assez pour que je n'apprisse point. Catholique en pays Protestant, je crus devoir changer mon nom, ainsi que ma religion et ma patrie. Je m'approchois toujours de mon grand modèle autant qu'il m'étoit possible : il s'étoit appelé Venture de Villeneuve ; moi je fis l'anagramme du nom de Rousseau dans celui de Vaussore, et je m'appelai Vaussore de Villeneuve. Venture savoit la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit à M. Le Maître ; moi, sans la savoir, je m'en vantai, et sans pouvoir noter d'oreille le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur. Ce n'est pas tout : ayant été présenté à M. de Treitorens, Professeur en Droit, qui aimoit la musique et faisoit des concerts chez lui, je voulus [176] lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avois su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler à ce bel ouvrage pendant quinze jours, de le mettre au net, d'en tirer les parties et de les distribuer, aussi tranquillement, aussi fièrement que si c'eût été un chef-d'œuvre d'harmonie. Enfin, ce qu'on aura peine à croire et qui est très-vrai, pour couronner dignement cette production sublime, je mis à la fin un joli m.enuet, qui couroit les rues et que tout le monde se rappellera peut-être encore, sur ces paroles si connues :
Quel caprice !
Quelle injustice !
Quoi, ta Glarice Trahiroit tes feux ? etc.